Vieux Man
Les éléments se sont récemment déchaînés : orages, tempêtes, inondations, de quoi me faire envisager la construction d’une Arche de Francis au cas où. J’ai bien réfléchi à mon prototype : une barque recouverte d’une bâche sous laquelle je placerai un tabouret, un baril étanche pour les vivres, un autre pour les vêtements de rechange et les livres. Si les eaux qui ont déjà inondé la bastide de Cadillac montent jusque chez moi — je vis sur les hauteurs — je n’aurai qu’à me laisser emporter sur mon arche. Mais avant cela, je voudrais m’assurer que Pitchou la pharmacienne, Christophe le libraire, Hervé le patron du café et tous les fous de l’hôpital de jour ne sont pas en péril. Je vais donc doter mon arche de petites roues qui lui permettront d’emprunter les routes barrées aux autres véhicules et, le point de submersion routier atteint, de poursuivre immédiatement en voguant sur les eaux débordées de la Garonne sans même avoir à rentrer mes petites roues. Quelqu’un au monde a-t-il déjà inventé un véhicule capable d’aller à la fois sur terre et sur mer, à part dans James Bond? Pour ce qui est de son nom, je ne me suis pas encore décidé : Triton 1, Salamandre 2 ? Il n’y aura pas eu de Salamandre 1, mais je trouve que ça fait très chic.
Parlant d’inondations, j’ai malencontreusement, sous la douche, noyé mon oreille droite : elle est bouchée, ce qui me contraint à détourner légèrement la tête pour présenter mon oreille gauche, seule fonctionnelle désormais, à mes interlocuteurs et me confère un air rêveur mais cependant attentif qui les flatte, car, après tout, qui n’aimerait pas faire rêver les gens ? Moi, en tous cas, j’aime ça.
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J’avais jusqu’à récemment, dans la poche d’un vieux gilet en laine, un noyau d’abricot. Je n’ai aucun souvenir du moment où je l’y ai glissé, ni même de l’endroit où je l’ai trouvé. Ce que je sais, en revanche, c’est que portant presqu’en permanence ce gilet confortable et bouloché que Barbara ne peut plus voir, je découvrais sans arrêt dans sa poche, alors que je l’avais sans arrêt oublié, la présence réconfortante de mon noyau dont, petit à petit, la rugosité se transformait en doux à force de polissage entre mes doigts. Bref, j’aimais énormément mon noyau d’abricot, à tel point qu’un jour, l’ayant lâché par inadvertance dans la cuvette des toilettes, j’y ai plongé la main pour le récupérer. Bien sûr, je n’avais pas encore fait mon affaire, sinon j’y aurais regardé à deux fois. J’en étais arrivé à penser que, tant que mon noyau serait dans la poche de mon gilet, il ne pourrait jamais rien m’arriver de grave.
Mais un jour, mon noyau a disparu.
Est-il tombé dans la panier à linge sale ? Non, je l’ai vérifié de fond en comble dans une grande agitation. Peut-être lorsque je me roulais dans l’herbe ? Non, je ne l’ai pas fait depuis longtemps car sans bonne raison de le faire, ce serait ridicule, d’autant que, faute de pouvoir la tondre en raison des pluies, elle est parsemée de grosses touffes qui pourraient me blesser.
Mais voici où je veux vraiment en venir, et ce pourquoi je devais poser un contexte : depuis la disparition de mon noyau, il ne m’arrive que des malheurs. J’ai eu un accident de voiture, avec ma voiture, achetée pour développer une plus grande indépendance vis-à-vis de Barbara, suivant en cela les conseils de ma psychiatre, de mon psychologue, et de Barbara elle-même. Puis, comme si cela ne suffisait pas, l’autre voiture, celle qu’emprunte habituellement Barbara, nous a été volée par une nuit sans Lune. Les voleurs ont passé le portail de notre petit royaume et, poussant la voiture en silence pour ne pas nous réveiller, ils ont renversé une sorte de vase géant en terre cuite que j’avais moi-même heurté à plusieurs reprises sans jamais rien en dire, vase géant près duquel se trouvaient des plantes à grosses fleurs colorées dont j’ai oublié le nom mais que Barbara aimait beaucoup, et qui se sont cassées en deux. J’ai eu bien d’autres malheurs depuis la perte de mon noyau, mais il serait fastidieux d’en dresser ici la liste, et plus fastidieux encore de la lire.
Je m’étonne cependant, et toute mon équipe de soutien psychologique avec moi, de ma résilience.
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George Sand disait de Chopin : Il est adorable, quand il n’est pas fou, et j’ai déjà entendu Barbara dire la même chose de moi. Tout comme Barbara se sent proche de George Sand en raison de troublantes similitudes de caractère et de frappantes coïncidences de vie sur lesquelles je ne m’étendrai pas parce qu’elles en sont parfois effrayantes, je me sens proche de l’être génial et souffreteux de Chopin, surtout pour l’aspect souffreteux. Pourtant, même si j’ai une légère tendance à geindre, car cette verbalisation apaise mes souffrances avant même qu’elles n’apparaissent, je ne suis pas maladif moi-même. Je tiendrais même plutôt de la force de la nature, un peu comme Tolstoï ou Raspoutine par exemple, mais en plus faible et en plus petit.
Sauf cette fois, à Venise, où, après que Barbara m’eut conté les détails de la maladie pulmonaire de Chopin, qui n’était pas une simple tuberculose, je me trouvai dans l’incapacité de respirer complètement. La partie inférieure de mes poumons ne se remplissait plus d’oxygène malgré de profondes inspirations, et cette sensation était d’autant plus horrible que je conservai une clarté d’esprit suffisante pour estimer précisément l’étendue de la zone inapte à remplir son rôle vital, soit 25 à 30% pour le poumon gauche, et 19 à 23% pour le droit. De là, évidemment, une angoisse immense causée par mes étouffements, une respiration sifflante de cheminée de bateau à vapeur, et la nécessité de m’arrêter tous les cinq mètres pour haleter en roulant de gros yeux. Je sais bien que les maladies pulmonaires ne peuvent se transmettre oralement et par-delà les siècles, aussi suis-je à peu près disposé à me rendre à l’explication de Barbara : c’est psychologique même si, pour ma part, je dirais plutôt que c’est à cause de ma grande empathie envers les malheureux. Au restaurant, je parvins tout de même à reprendre une certaine emprise sur mon corps, mais Barbara déclencha une nouvelle crise en m’appelant, comme George Sand le faisait avec Chopin : Mon petit cadavre.
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Aperçu à Saint-Jean-de-Luz : un homme assez âgé remontant une rue en pente dans une tenue de footing tellement colorée qu’elle était sûrement professionnelle, tendant soudainement devant lui, à la vue d’un enfant qui descendait la rue en sens inverse et du côté opposé, la paume de sa main comme pour déployer un bouclier électro-magnétique de protection. L’enfant, loin d’être empêché par cette mesure prophylactique digne d’un super-héros — VieuxMan ? — ne la remarque pas et continue de sautiller entre les jambes de ses parents tout en réclamant une glace alors que le temps de n’y prête pas. L’homme remballe son bouclier invisible et continue sa course.