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<rss version="2.0"><channel><title>Jours de Francis</title><link>https://joursdefrancis.fr/</link>
<description>Journal intime et littéraire</description><language>fr</language>
<item><title>Chopin</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-06-23-chopin/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-06-23-chopin/</guid><pubDate>Tue, 23 Jun 2026 15:52:43 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Mon père est toujours mort. Je m’occupe comme je peux en attendant son retour, par exemple en trottinant derrière les obsessions chopino-sandiennes de Barbara. C’est ainsi que je retourne à Nohant en sa compagnie, à l’occasion du 150e anniversaire de la mort de George Sand, qui se manifeste dans sa vie de si étrange façon qu’elle projette d’en écrire un livre. Je le dis ici, devant vous, afin qu’elle ne puisse plus faire marche arrière : c’est exactement le genre d’entourloupes qu’elle me fait. De mon côté, c’est Chopin qui me fait parfois de funestes clins d’oeil ; j’ai déjà raconté comment il a failli me tuer à Venise lorsque, après que Barbara m’eut expliqué sa maladie, qui n’était pas la tuberculose, mes capacités pulmonaires ont diminué à un point tel que j’ai cru mourir — j’exagère un peu, disons plutôt à un point tel que j’ai voulu me rendre immédiatement à l’hôpital de Venise dont la façade est magnifique. Le lendemain de cette tentative d’homicide involontaire, j’ai aperçu un dauphin dans la lagune ; probablement aucun rapport entre les deux, à moins que Chopin ne se fût réincarné en dauphin, mais j’en doute, car les dauphins sont réputés pour leurs capacités respiratoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En même temps que cet anniversaire se tenait l’annuel festival Chopin, lequel fut un familier de Nohant où il composa les deux-tiers de son oeuvre. Quelle ne fut pas notre joie lorsqu’au dernier moment, nous pûmes bénéficier de places disponibles pour le concert-vedette d’une grande pianiste russe. Les places d&#x27;invités blasés ou décédés avant le concert ? Qu’importe, nous voici au premier rang, et le spectacle va commencer. Dans la salle, de nombreux sosies de moi : hommes d’âge mûr, arrogants, cheveux blancs, longs sur la nuque, dégarnis sur le dessus. J’ai l’impression d’être cloné et cela me donne le vertige. Ça y est, la pianiste arrive sur scène. De ma place excentrée, je ne vois que la moitié de sa tête émerger du piano ; heureusement, son ombre sur le mur me permet de combler ce demi-vide. Quelque chose que je ne saurais formuler m’étonne, puis c’est l’épiphanie. Je connais ce morceau, et elle ne joue &lt;em&gt;pas comme dans le disque.&lt;/em&gt; Je demande à Barbara : &lt;em&gt;Elle joue pas super, non ?&lt;/em&gt; Elle me regarde comme si j’avais &lt;em&gt;un petit truc en plus &lt;/em&gt;puis soudain, commence à s’agiter, de même que sa voisine. Elle tourne la tête vers la gauche en trépignant sur son siège. Elle essaie de voir quelque chose. Je lui demande la raison de cette danse de Saint Guy, qui finit par me déranger dans l’écoute de la pianiste qui joue mal. Elle répond en articulant silencieusement : &lt;em&gt;T’entends pas?&lt;/em&gt; Non, je n’entends rien, ce n’est pas de ma faute si je deviens malentendant, tout de même, sans parler de la place excentrée. &lt;em&gt;Y&#x27;a un type qui ronfle &lt;/em&gt;chuchote-t-elle ulcérée, et sa voisine acquiesce. Deux places plus loin, un gros bonhomme à lunettes pique du nez, les yeux clos. &lt;em&gt;C’est lui&lt;/em&gt;, accuse Barbara. Sa voisine, en Watson admiratif, acquiesce à nouveau. Entre deux morceaux, Barbara, à qui ne manque que la casquette de Sherlock, se penche par-dessus Watson pour tapoter le bras de la femme du type qui dort. Elle lui dit quelque chose que je n’entends pas, et c’est au tour de la femme tapotée d’être ulcérée. Elle semble nier tout ronflement du type qui a désormais les yeux ouverts derrière ses grosses lunettes à écaille. Le concert continue, la pianiste joue toujours aussi mal, mais tout le monde feint le contraire au motif qu’elle est l’une des plus grandes interprètes du monde. &lt;em&gt;Quelle bande de moutons&lt;/em&gt;, me dis-je au moment-même où Barbara recommence à trépigner. Elle se tourne vers moi, qui n’entends toujours rien, et me dit : &lt;em&gt;il fait exprès de s’arrêter de ronfler pendant les silences&lt;/em&gt;. Ses soupçons se portent alors sur un autre homme, au loin, qui, c’est vrai, en écrase méchamment. À l’entracte, la femme du premier type est toujours aussi ulcérée ; Barbara entame alors avec elle une discussion tendue. Le type s’en mêle, il assure qu’il ne dormait pas, et qu’il faut distinguer le sommeil de la &lt;em&gt;suspension de conscience&lt;/em&gt;, qui probablement n’entraîne pas de ronflements. Il a l’air si sûr de lui que le doute s’installe ; Barbara lui répond que si, en effet, il n’a fait que suspendre sa conscience, elle lui présente toutes ses excuses. Mais pas s’il dormait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dehors, la voisine de Barbara est en colère ; elle préfère rentrer chez elle que d’entendre un butor lui gâcher le concert — comme si la pianiste jouait bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ronfleur n’est toujours pas identifié lorsque le concert reprend, et il fait des siennes à nouveau. C’est alors que Barbara, stupéfaite, se tourne vers moi et articule en désignant le piano : &lt;em&gt;C’est elle, c’est elle qui ronfle&lt;/em&gt;. Dire que dès le second rang, avec ses places moins chères, on n’entendait certainement que le son du piano. La pianiste se réveille, se lève, salue sous les applaudissements hypocrites, enchaîne les &lt;em&gt;bis&lt;/em&gt;, puis cesse enfin son vacarme. Le concert se termine enfin, mais entre son enquête et les ronflements de la pianiste, Barbara n’en a pas beaucoup profité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous rentrons à l’hôtel, situé à Gargilesse, tout près de l’adorable petite maison qu’occupa épisodiquement George Sand sur ses vieux jours — vieux à l’époque, car elle devait n’avoir que dans les cinquante ans, ce qui n’est pas si vieux, enfin j’espère — pour se reposer du bordel de Nohant en compagnie d’un certain Manceau que, si j’étais biographe, je qualifierais de &lt;em&gt;mec enfin normal&lt;/em&gt;. L’hôtelière est très aimable, serviable, décontractée parce que, comme elle nous l’apprend, &lt;em&gt;pas de stress à Gargilesse&lt;/em&gt;. Mis en confiance, nous dînons sur place ; quelle erreur. Lorsque le lendemain, échaudés, nous déclarons que nous dînerons à La Châtre, ville sinistre s’il en est, l’hôtelière ne semble pas contente. Je crains tant de l’avoir froissée que c’est soudain pour moi le &lt;em&gt;gros stress à Gargilesse&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une visite de la maisonnette de Sand et Manceau avant les spectacles du jour ; elle est adorable, meublée comme elle l’était à l’époque, avec son beau parquet, ses dalles colorées dans la cuisine, la petite robe de George qu’on aurait envie d’essayer posée sur le petit lit douillet sur lequel on aurait envie de s’allonger, mais la guide veille, les petits cailloux que George a ramassés en promenade, ses adorables petites fioles ornées d’étiquettes, les papillons séchés et les marionnettes de son fils, quelles étranges passions, et j’en oublie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Direction Nohant, pour la visite des jardins ; mon appareil photo me lâche pile-poil au moment où j’allais photographier Corambé, ce dieu sympathique inventé par une George Sand encore enfant. Je n’ai jamais inventé de dieu, mais si je l’avais fait au même âge, il aurait été super bath et très fort à Pac Man. Bien sûr le Corambé des jardins n’est pas un vrai dieu : c’est une sculpture androgyne étrange, aux parties génitales dorées, figée dans une position un peu grotesque, réalisée par une artiste contemporaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barbara termine la visite en se recueillant devant la tombe de George ; c’est aujourd’hui, l’anniversaire. Elle pleure, moi pas. En revanche, je pleure pendant le concert du tremplin-découverte, parce que la jeune pianiste aux bras graciles, à la robe brillant de mille feux et aux longs cheveux qui dansent admirablement, joue merveilleusement bien, et ceci pour un prix modique. Enfin quelqu’un qui sait jouer Chopin dans ce festival Chopin où, tenez vous bien, j’ai entendu du Brahms. Barbara m’offre le disque de la pianiste, je fais la queue pour une dédicace, et lorsque c’est mon tour, elle me dénonce : &lt;em&gt;il a pleuré pendant le concert.&lt;/em&gt; J’ai un peu honte de mon extrême sensibilité mais la pianiste est contente parce que, dit-elle, &lt;em&gt;c’est pour ça qu’elle joue.&lt;/em&gt; Exactement le genre de pianiste qu’il faudrait à mon enterrement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est déjà temps de rentrer ; j’étouffe un peu en passant devant le buste de Chopin, à l’hôtel l’aubergiste n’est plus fâchée, Barbara réserve une chambre pour un prochain séjour qu’elle effectuera sans moi et rêve tout haut d’une retraite d’écriture à Gargilesse pour son livre — vous savez, celui qu’elle a dit qu’elle écrirait — et moi, sur le chemin du retour, je me demande si mon père m’attend à la maison.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Vieux Man</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-03-06-vieux-man/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-03-06-vieux-man/</guid><pubDate>Fri, 06 Mar 2026 17:00:00 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Les éléments se sont récemment déchaînés : orages, tempêtes, inondations, de quoi me faire envisager la construction d’une Arche de Francis au cas où. J’ai bien réfléchi à mon prototype : une barque recouverte d’une bâche sous laquelle je placerai un tabouret, un baril étanche pour les vivres, un autre pour les vêtements de rechange et les livres. Si les eaux qui ont déjà inondé la bastide de Cadillac montent jusque chez moi — je vis sur les hauteurs — je n’aurai qu’à me laisser emporter sur mon arche. Mais avant cela, je voudrais m’assurer que Pitchou la pharmacienne, Christophe le libraire, Hervé le patron du café et tous les fous de l’hôpital de jour ne sont pas en péril. Je vais donc doter mon arche de petites roues qui lui permettront d’emprunter les routes barrées aux autres véhicules et, le point de submersion routier atteint, de poursuivre immédiatement en voguant sur les eaux débordées de la Garonne sans même avoir à rentrer mes petites roues. Quelqu’un au monde a-t-il déjà inventé un véhicule capable d’aller à la fois sur terre et sur mer, à part dans James Bond? Pour ce qui est de son nom, je ne me suis pas encore décidé : Triton 1, Salamandre 2 ? Il n’y aura pas eu de Salamandre 1, mais je trouve que ça fait très chic.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parlant d’inondations, j’ai malencontreusement, sous la douche, noyé mon oreille droite : elle est bouchée, ce qui me contraint à détourner légèrement la tête pour présenter mon oreille gauche, seule fonctionnelle désormais, à mes interlocuteurs et me confère un air rêveur mais cependant attentif qui les flatte, car, après tout, qui n’aimerait pas faire rêver les gens ? Moi, en tous cas, j’aime ça.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’avais jusqu’à récemment, dans la poche d’un vieux gilet en laine, un noyau d’abricot. Je n’ai aucun souvenir du moment où je l’y ai glissé, ni même de l’endroit où je l’ai trouvé. Ce que je sais, en revanche, c’est que portant presqu’en permanence ce gilet confortable et bouloché que Barbara ne peut plus voir, je découvrais sans arrêt dans sa poche, alors que je l’avais sans arrêt oublié, la présence réconfortante de mon noyau dont, petit à petit, la rugosité se transformait en &lt;em&gt;doux&lt;/em&gt; à force de polissage entre mes doigts. Bref, j’aimais énormément mon noyau d’abricot, à tel point qu’un jour, l’ayant lâché par inadvertance dans la cuvette des toilettes, j’y ai plongé la main pour le récupérer. Bien sûr, je n’avais pas encore fait mon affaire, sinon j’y aurais regardé à deux fois. J’en étais arrivé à penser que, tant que mon noyau serait dans la poche de mon gilet, il ne pourrait jamais rien m’arriver de grave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais un jour, mon noyau a disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-il tombé dans la panier à linge sale ? Non, je l’ai vérifié de fond en comble dans une grande agitation. Peut-être lorsque je me roulais dans l’herbe ? Non, je ne l’ai pas fait depuis longtemps car sans bonne raison de le faire, ce serait ridicule, d’autant que, faute de pouvoir la tondre en raison des pluies, elle est parsemée de grosses touffes qui pourraient me blesser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voici où je veux vraiment en venir, et ce pourquoi je devais poser un contexte : depuis la disparition de mon noyau, il ne m’arrive que des malheurs. J’ai eu un accident de voiture, avec &lt;em&gt;ma&lt;/em&gt; voiture, achetée pour développer une plus grande indépendance vis-à-vis de Barbara, suivant en cela les conseils de ma psychiatre, de mon psychologue, et de Barbara elle-même. Puis, comme si cela ne suffisait pas, l’autre voiture, celle qu’emprunte habituellement Barbara, nous a été volée par une nuit sans Lune. Les voleurs ont passé le portail de notre petit royaume et, poussant la voiture en silence pour ne pas nous réveiller, ils ont renversé une sorte de vase géant en terre cuite que j’avais moi-même heurté à plusieurs reprises sans jamais rien en dire, vase géant près duquel se trouvaient des plantes à grosses fleurs colorées dont j’ai oublié le nom mais que Barbara aimait beaucoup, et qui se sont cassées en deux. J’ai eu bien d’autres malheurs depuis la perte de mon noyau, mais il serait fastidieux d’en dresser ici la liste, et plus fastidieux encore de la lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m’étonne cependant, et toute mon équipe de soutien psychologique avec moi, de ma résilience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;George Sand disait de Chopin : &lt;em&gt;Il est adorable, quand il n’est pas fou&lt;/em&gt;, et j’ai déjà entendu Barbara dire la même chose de moi. Tout comme Barbara se sent proche de George Sand en raison de troublantes similitudes de caractère et de frappantes coïncidences de vie sur lesquelles je ne m’étendrai pas parce qu’elles en sont parfois effrayantes, je me sens proche de l’être génial et souffreteux de Chopin, surtout pour l’aspect souffreteux. Pourtant, même si j’ai une légère tendance à geindre, car cette verbalisation apaise mes souffrances avant même qu’elles n’apparaissent, je ne suis pas maladif moi-même. Je tiendrais même plutôt de la &lt;em&gt;force de la nature&lt;/em&gt;, un peu comme Tolstoï ou Raspoutine par exemple, mais en plus faible et en plus petit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauf cette fois, à Venise, où, après que Barbara m’eut conté les détails de la maladie pulmonaire de Chopin, qui n’était pas une simple tuberculose, je me trouvai dans l’incapacité de respirer complètement. La partie inférieure de mes poumons ne se remplissait plus d’oxygène malgré de profondes inspirations, et cette sensation était d’autant plus horrible que je conservai une clarté d’esprit suffisante pour estimer précisément l’étendue de la zone inapte à remplir son rôle vital, soit 25 à 30% pour le poumon gauche, et 19 à 23% pour le droit. De là, évidemment, une angoisse immense causée par mes étouffements, une respiration sifflante de cheminée de bateau à vapeur, et la nécessité de m’arrêter tous les cinq mètres pour haleter en roulant de gros yeux. Je sais bien que les maladies pulmonaires ne peuvent se transmettre oralement et par-delà les siècles, aussi suis-je à peu près disposé à me rendre à l’explication de Barbara : &lt;em&gt;c’est psychologique&lt;/em&gt; même si, pour ma part, je dirais plutôt que c’est à cause de ma grande empathie envers les malheureux. Au restaurant, je parvins tout de même à reprendre une certaine emprise sur mon corps, mais Barbara déclencha une nouvelle crise en m’appelant, comme George Sand le faisait avec Chopin : &lt;em&gt;Mon petit cadavre&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;**&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aperçu à Saint-Jean-de-Luz : un homme assez âgé remontant une rue en pente dans une tenue de footing tellement colorée qu’elle était sûrement professionnelle, tendant soudainement devant lui, à la vue d’un enfant qui descendait la rue en sens inverse et du côté opposé, la paume de sa main comme pour déployer un bouclier électro-magnétique de protection. L’enfant, loin d’être empêché par cette mesure prophylactique digne d’un super-héros — VieuxMan ? — ne la remarque pas et continue de sautiller entre les jambes de ses parents tout en réclamant une glace alors que le temps de n’y prête pas. L’homme remballe son bouclier invisible et continue sa course.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Tanger</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-02-19-tanger/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-02-19-tanger/</guid><pubDate>Thu, 19 Feb 2026 19:15:30 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Tanger, sentinelle surveillant l’Europe par-dessus le bleu de la Méditerranée, Tanger et les étroites ruelles populeuses baignées d&#x27;odeurs mêlées de sa Médina, Tanger dans la lumière du soir rasant ses toits encombrés tandis que s’élève l’appel des muezzins, Tanger et ses histoires d’espionnage, Tanger redonnant l’inspiration aux artistes, Tanger l’ancienne mais surtout : Tanger pas chère et directe au départ de Bordeaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je plonge en catatonie lorsque Barbara m’apprend que faute d’accord bilatéral entre la France et le Maroc, l’usage de nos smartphones sera facturé au prix fort. Elle en a fait les frais, et vient d’apprendre que son minuscule quota s’est épuisé en guidant le chauffeur de taxi de l’aéroport jusqu’à notre résidence, tandis que je maugréais depuis la banquette arrière : &lt;em&gt;Et ben c’est facile d’être taxi à Tanger, même pas la peine de connaître le chemin. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au Café Hafa, je contemple les mouettes. Les mouettes sont mes oiseaux préférés, avec les pies. Planant d’un courant ascendant à un autre descendant, recommençant dans l’autre sens, elles semblent n’avoir qu’un seul but : voler les frites des clients. La main posée sur mon assiette pour protéger les miennes, d’elles comme de Barbara, j’écoute le charmant sifflement qui accompagne leur vol — leur vol dans le ciel, pas leur vol de frites — qui me semble plus doux que toutes les musiques. Je ne saurais dire si elles crient ou si le souffle du vent transforme leurs becs en une sorte de kazou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dehors, je remarque qu’on me considère avec respect. Un homme s’incline en m’appelant Sidi Baba. Je demande à Barbara de se connecter furtivement pour connaître la signification de ces mots. Il s’agit d’une marque de respect envers une personne respectée, souvent âgée. Barbara continue ses explications malgré le coût du transfert des données : j’apprends que Jean Genet, qui a terminé ses jours à Larache non loin de Tanger, était appelé &lt;em&gt;Sidi Gini&lt;/em&gt;. À la prochaine marque de respect je répondrai en darija, le dialecte tangérois que j’ai appris dans l’avion: &lt;em&gt;Plutôt Sidi Franci, choukrane&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Marshan, quartier chic de Tanger, je suis en quête d’une maison à acheter puisque j’ai décidé, comme à chacun de nos voyages, que nous vivrons ici désormais. Barbara, habituée, laisse couler tandis que je fais des projets : &lt;em&gt;Tu pourrais ouvrir une petite galerie d’objets chinés que tu vendrais via Instagram, et moi je vivrais de mes infolettres. Les gens sont prêts à payer pour du contenu authentique et non formaté, tu sais. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soudain, au détour d’une rue bordée d’arbres rafraîchissants : la maison de mes rêves. &lt;em&gt;Sacré ruine&lt;/em&gt;, constate Barbara. Je réponds : &lt;em&gt;Mais c’est justement cela qui doit en faire une affaire &lt;/em&gt;! &lt;em&gt;Ne sois donc pas si pessimiste. En plus, le cours du dinar est favorable.&lt;/em&gt; Plutôt que de répondre sur le fond, elle lâche : &lt;em&gt;Au Maroc c’est plutôt le dirham.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hissé sur la pointe des pieds, un barreau de la haute grille rouillée dans chaque main, je tente d’en voir plus. C’est alors qu’arrive de la rue un grand homme noir qui me demande de bien vouloir m’écarter afin qu’il puisse déverrouiller l’antivol de vélo qui tient les portes ensemble. Il me demande aimablement si je souhaite visiter la maison, ce que bien entendu j’accepte avec empressement, malgré le risque d’être tombé sur un tueur en série.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après la traversée du magnifique jardin à l’abandon, qu’il faudra laisser intouché pour en préserver la nostalgique beauté, nous pénétrons dans un immense vestibule. Il donne, à gauche, sur ce qui fut probablement la salle de bal, et à droite, et bien, je ne sais pas trop. Un escalier superbe et imposant, auquel manquent des marches, mène à l’étage. De grands oiseaux blancs, qui ne sont pas des mouettes mais sont beaux quand même, volent en liberté sous un plafond si haut qu’il paraît inexistant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est alors que l’homme dit : &lt;em&gt;Je la vends. Trois millions et demi&lt;/em&gt;. Victime de mes préjugés, je l’avais pris pour le gardien plutôt que pour le propriétaire de ce palais. À ma décharge, il est vêtu de vilains vêtements colorés qui font plus penser à ceux d’un vendeur d’objets volants phosphorescents qu’aux costumes d’un fils de riche dictateur africain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il devance mes questions : il est originaire du Cameroun, a grandi à Chambéry. Sa famille possédait de nombreuses propriétés à Paris, mais ses comptes ont été saisis — 700 millions d&#x27;euros envolés. Puis il en revient à nous : 3.5 millions &lt;em&gt;d&#x27;euros&lt;/em&gt;, c&#x27;est un bon prix pour une telle maison. D’euros ? &lt;em&gt;Malheureusement il en faudrait 100 de plus pour la rénover&lt;/em&gt;, lui dis-je, &lt;em&gt;et je ne les ai pas pour le moment ; le mois prochain, peut-être&lt;/em&gt;. Il continue : il aurait aimé faire de la maison un hôtel de luxe mais la proximité du palais royal rend l&#x27;opération difficile sans relations haut-placées. &lt;em&gt;Peut-être qu’on pourrait faire copain-copain avec le roi du Maroc&lt;/em&gt; glissé-je à l’oreille de Barbara, avec un clin d’oeil qu’elle ne voit pas puisque mon œil est dans ses cheveux. Elle chuchote en retour quelque chose comme : &lt;em&gt;V’là le mytho&lt;/em&gt;, laissant entendre que l’homme est un affabulateur. J’ai déjà remarqué son manque de foi en l’humanité. J’admets que mes soupçons grandissent lorsque le propriétaire nous présente, au détour d’une énième et magnifique pièce délabrée, un ami : l’homme est posé sur un matelas taché et cerné de boîtes de conserve vides. À ses côtés, un autre matelas, non moins repoussant : &lt;em&gt;Je dors là le temps de trouver un acheteur&lt;/em&gt;, me dit le propriétaire. Il doit être un peu gêné le temps de récupérer ses 700 millions. &lt;em&gt;Alors, tu es intéressé, Baba ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je réponds que je vais réfléchir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le jardin est apparu un vieux chien qui tousse. En m’ouvrant la grille le propriétaire me lance, toutes dents blanches dehors : &lt;em&gt;A bient&lt;/em&gt;ôt&lt;em&gt; Baba. Tu as un super look j’adore&lt;/em&gt;. Peut-être devrais-je privilégier un certain passe-partout pour qu’on me laisse enfin tranquille avec cette histoire de look qui, de plus, fait passer au second plan mon physique agréable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;On voudrait savoir c&#x27;est quoi le zaalouk&lt;/em&gt;, demande Barbara au serveur. Il semble que, d’ordinaire plutôt à cheval sur le respect de la langue française, elle ne soit atteinte d’un malaise persistant. Est-ce le changement de continent ? Je décide de la tester. Entre deux plats, je lui demande si elle a déjà vu le film La chute du faucon noir ; avant qu’elle ne réponde (par la négative assurément) je lui dis : &lt;em&gt;Ah, tu sais pas c’est quoi, dommage c’est super bien&lt;/em&gt;. Je lui demande ensuite si elle connaît Inoxtag, et toujours avant qu’elle ne réponde, rebelote : &lt;em&gt;Ah OK tu sais pas c’est qui, t’es plus dans le coup ma vieille&lt;/em&gt;. Malheureusement, elle répond qu’elle &lt;em&gt;sait c’est qui&lt;/em&gt;, car elle s’intéresse beaucoup, dit-elle, au taux de mortalité&lt;em&gt; chez les débiles qui montent l’Everest&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un vendeur d&#x27;épices de la Médina insiste pour me vendre un tonique sexuel qui me permettra, selon lui, de lever le drapeau français. Un homme s’arrête près de nous pour nous proposer de nous guider dans le labyrinthe de ruelles. Petit Socco, dit-il. Petit Socco. Étonnant, levant le nez du Lonely Planet je viens tout juste de dire à Barbara que j’irais bien au Petit Socco. Comment diable a-t-il su ? Je lui emboîte le pas, louant la serviabilité des Marocains. Notre homme ne doit cependant pas être Marocain, puisqu’il ne comprend pas ma darija et qu’arrivé à destination il me demande de l’argent. C’est donc en français que je lui dis : &lt;em&gt;Tenez pour votre peine&lt;/em&gt;. Il s’éloigne en râlant. Comment aurais-je pu me douter que les plus petites pièces, qui sont les plus jolies, sont aussi celles qui ont le moins de valeur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre homme s’arrête et se présente : il s’appelle Ahmed et se propose lui aussi de nous guider. Échaudé, je refuse son aide, mais il m&#x27;assure qu&#x27;il n&#x27;est pas un de ces faux guides qui pullulent dans la Médina ; en outre il prend des risques, car si la police touristique le voit nous accompagner, il aura des ennuis. Voilà donc pourquoi le criminel de tout à l’heure jetait ces regards méfiants alentour. Je trotte derrière Ahmed qui marche vite dans les ruelles minuscules. Au détour de l&#x27;une d&#x27;elles, un enfant donne un coup de pied très technique à un autre, plus jeune, qui déboule à toute vitesse sur un tricycle au milieu des passants. Ahmed ne demande pas d&#x27;argent à destination. Je prends ses mains dans les miennes et me répands en &lt;em&gt;chokrane chokrane&lt;/em&gt;, presque les larmes aux yeux. Ahmed retire ses mains et dit : &lt;em&gt;De rien&lt;/em&gt;. Lui au moins comprend ma darija.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant le Ciné Alcazar, je propose à Barbara de prendre nos tickets pour God save the Tuche et d’en profiter pour visiter l’intérieur. Elle refuse, car elle sait pas c’est super bien comme film. Son légendaire sens de l’orientation retrouvé, elle me guide jusqu’à la place du Grand Socco. J’apprends de nouveaux mots en en darija : &lt;em&gt;Miel Hous&lt;/em&gt;, qui signifie échoppe à miel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la place, j’ai une sensation de déjà-vu. Je dis à Barbara : &lt;em&gt;Je sens mon sang africain remonter en moi comme un savoir ancestral&lt;/em&gt;. Elle me regarde comme si elle comprenait pas c’est quoi que je raconte, mais afin de lui prouver que, dans une autre vie, j’étais ici chez moi, je me lève et vais chercher des pois-chiche grillés à la guitoune chauffante : &lt;em&gt;Cornets, deux, afak&lt;/em&gt;. Le vendeur me fait répéter : il est malentendant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain nous rencontrons notre hôte, qui ne s’était pas encore montré. Et pour cause, il revient tout juste d’un voyage d’affaires à New-York, où il a, nous dit-il, traversé une mini-crise existentielle qui l’a amené à se demander ce qu’il y faisait. Aussi est-il immédiatement rentré au Maroc retrouver sa sérénité dans l’une de ses trois villas, celle de Tanger, c&#x27;est-à-dire la nôtre. C’est un Hollandais nommé Will, architecte d’intérieur comme nous l’avions aisément deviné à la décoration raffinée de la villa. Will est un bel homme de mon âge, mais plus chic que moi. Il est rare que j’éprouve une telle impression, sauf peut-être en voyant certains acteurs d’Hollywood. Si je portais des lunettes, je voudrais que leurs montures soient comme celles de Will, brutalistes. Si je portais des pantalons moulants, je voudrais qu’ils soient comme les siens, ajustés mais &lt;em&gt;lazy&lt;/em&gt;. Mes pulls, je les voudrais comme ceux de Will, en cachemire doux comme le duvet d’un poussin. Je suis sous le charme de Will, et Will est sûrement sous le mien puisqu’il nous fait visiter ses appartements personnels, ouvre pour nous ses livres d’art, nous désigne les tirages photographiques originaux qui ornent les murs jusque dans les toilettes ; ici la première photo de Kate Moss jamais prise, là, celle de Naomi Campbell. Même moi je sais c’est qui. Je suis épaté.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’informe Will de mon projet de nous installer à Tanger même si Barbara n’est pas au courant. Il me conseille de le consulter avant toute démarche, car il connaît tout le monde à Tanger. Connaît-il le propriétaire de la villa à 3.5 millions d’euros ? Il ne voit pas c’est qui, mais il se renseignera. Au moment où nous partons nous promener en ville, il m’offre le graal : son compte Instagram personnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un restaurant du quartier d’affaires, dissimulée derrière une montagne de nourriture car elle a encore voulu tout goûter, Barbara m’apprend que Will nous a d’abord pris pour des Scandinaves. Comme de coutume, elle ne dit pas &lt;em&gt;des Scandinaves&lt;/em&gt;, mais &lt;em&gt;des Stimorols&lt;/em&gt;. Bien que choqué par son racisme, je suis flatté que Will m’ait pris pour un Viking. Je passe le reste de la journée à me désigner sous le patronyme d’Harald, Barbara étant rebaptisée Pernille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après le déjeuner, Pernille fait halte dans la boutique d’épices de Mostafa qui me parle berbère comme si je le comprenais. Il me fait renifler une sorte de Vicks Vaporube naturel et très puissant qui me tire des larmes et me rend immédiatement accro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Flâneries chez les antiquaires, passage à la librairie Les insolites où je découvre les livres de Mohamed Choukri, dîner sur le pouce, et nous voici de retour à la villa. Tandis que Barbara se prélasse dans la baignoire de cuivre choisie par Will en profitant de la vue sur le bassin intérieur construit pour Will au son de l’enceinte bluetooth ultra-design de Will, je somnole, rêvant aux drakkars de mon peuple fendant les mers pour trucider des moines. À la proue du plus effrayant d’entre eux, je suis Harald le Blanc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au réveil, ma mue est achevée. Je me sens en symbiose avec Tanger. Je fredonne &lt;em&gt;J’ai le coeur Tangerine&lt;/em&gt;, libre adaptation de la chanson de Laurent Voulzy. Mon nouveau nom m’a été révélé en rêve : Adib Fares, difficilement traduisible dans votre langue, vous qui me lisez, mais je vais essayer : le chevalier lettré.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je comprends désormais parfaitement la darija, et traduis pour Barbara les signes qui restent pour elle des hiéroglyphes : panneaux indiquant la direction des tombes &lt;em&gt;punicoromaires&lt;/em&gt;, restaurants proposant délicieux &lt;em&gt;gordon bleu et tortya&lt;/em&gt;, et bien d’autres encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’attends Barbara qui regarde un tisseur tisser des tissus, laissant aller mon regard au-dessus de la mer, lorsqu’un homme édenté vient me trouver : il veut à toute force me guider jusqu’au marché Berbère où l’on trouve, dit-il, de magnifiques tapis berbères. J’aurais été étonné qu’on y trouve des tapis péruviens. Je refuse prudemment de le suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barbara arrive chargée de tissus colorés et me demande qui était cet homme. &lt;em&gt;Un Berbèr&lt;/em&gt;e, lui réponds-je. &lt;em&gt;Ça se voit, il est tout édenté&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;Tous les Berbères ne sont pas édentés&lt;/em&gt;, me dit-elle. Étrange ; tous ceux que j’ai vus dans National Geographic l’étaient. Barbara souhaitant aller voir les fameux tapis, nous pénétrons dans le marché Berbère où nous croisons nombre de personnes édentées que Barbara fait semblant de ne pas voir. Je progresse à grand peine car je serre dans mes bras le sac poubelle dans lequel se trouvent les tissus qu’elle a achetés au tisseur. Barbara désigne plusieurs tapis que je ne vois pas, à cause du sac poubelle. Le marchand de tapis, un faux Berbère qui a toutes ses dents, ne les marchande pas. Il n’est pas plus marchand de tapis qu’il n’est berbère. Il ne manquerait plus qu’elle achète un tapis à cet escroc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un vieil homme appuyé sur sa canne, à la vue de mon sac poubelle, me demande : &lt;em&gt;Ça va Ali Baba ?&lt;/em&gt; M’accuse-t-il d’avoir volé quelque chose ? &lt;em&gt;Mais non&lt;/em&gt;, me précise Barbara, il a dit : &lt;em&gt;Ça va aller, Baba.&lt;/em&gt; Je ne distingue pas encore très bien les différents accents de Tanger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux des nombreux chiens en liberté dans les rues de Tanger se mettent à nous suivre partout. Je nomme le mâle Adib et la femelle Barbara car, inséparables, et errants, ils me font penser à Barbara et moi — sauf que le mâle ne porte pas de sac poubelle. J’ai aussi croisé de nombreux chats, certains berbères, d’autres à la dentition parfaite, dévorant les restes de sardines que leur abandonnent parfois les humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour à la villa pour déposer mon sac poubelle, mes prières sont exaucées : je ne croise pas Will. Il m’aurait pris pour un éboueur norvégien ou suédois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre dernière soirée à deux — Judith nous rejoint demain — débute par un cocktail sur le toit de l’hôtel Dar Nour, réputé pour sa terrasse offrant une vue panoramique sur Tanger tout autant que pour les vedettes qui y sont descendues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barbara, qui craint de louper le coucher de soleil, s’engouffre à toute vitesse dans l’escalier qui mène au rooftop. Elle arrive juste à temps — pas moi, j’étais à la traîne dans l’escalier. Je vois tout de même la lumière orangée envelopper la ville, tandis que de toutes les mosquées à la fois on appelle à la prière. On dirait un concours de slam. &lt;em&gt;C’est superbe, non ?&lt;/em&gt; Me demande Barbara. Mon attention est attirée par un chien pouilleux qui hurle en contrebas, attaché sur un toitencombré d’ordures et d’antennes rouillées. Son maître s’extrait d’une cabane de cartons et lui jette une pierre avant de pisser dans le vide. &lt;em&gt;Oui, c’est superbe&lt;/em&gt;, dis-je.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la villa Mabrouka, ancienne résidence d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, nous nous régalons d’un second cocktail dont le prix dépasse encore celui du Dar Nour, et d’une vue enchanteresse sur l’étendue du détroit de Gibraltar. Je contemple le ballet de deux serveurs jumeaux. Chacun paraît le reflet de l’autre tandis qu’ils virevoltent discrètement entre les tables, sachant se faire oublier oublier des riches clients tout en prévenant leurs désirs. Les mouettes tournent et crient dans le ciel assombri, et je comprends leur langage. Elles m’appellent : &lt;em&gt;Viens, enfant des mouettes. Rejoins-nous, et vole&lt;/em&gt;. La lumière blanche de la Lune fait resplendir les cheveux de Barbara — surtout côté gauche — tandis que la flamme de la bougie se reflète dans son verre coloré. C’est un moment suspendu, que vient gâcher un jumeau en me présentant un joli livre relié de cuir. Sur le point de le remercier pour son cadeau je me rends compte que je me suis trompé : ce n’est pas un livre, c’est l’emballage de l’addition. Devant son montant, je comprends qu’il préfère la cacher. Il m’apparaît légitime, dès lors, de ponctuer chaque plat qu’on nous sert à L’Orangerie, le restaurant de la résidence, d’un : &lt;em&gt;Au prix qu’on paye ça peut être bon&lt;/em&gt;, prononcé pas trop fort pour ne pas passer pour un grincheux auprès du personnel très gentil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soirée se clôture au sous-sol du Morocco Club, fréquenté par les amateurs de jazz et de piano bar. Je m’attendais à une salle comble, enfumée, applaudissant à certains passages techniques pour des raisons mystérieuses pour les profanes, à des musiciens en sueur se souriant les uns aux autres d’un air complice. Rien de tout cela : la salle est déserte. Personne derrière le piano, personne derrière le bar. Personne nulle part. Barbara, dans un louable effort de faire ressembler ce club de jazz à un club de jazz, sort une cigarette et me souffle la fumée au visage. Je tousse en regardant tristement le piano abandonné. Et si j’apprenais le piano ? Je jouerais en me balançant, un verre d’alcool fort posé près de moi, à côté des volutes d’une cigarette en équilibre sur le bord du cendrier, sous le regard rêveur d’une groupie en robe moulante penchée sur le piano, le menton reposant sur ses mains jointes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en enchaînant les cocktails, nous mettons au point ma playlist de standards : &lt;em&gt;Comme d’habitude, Les moulins de mon coeur, La Javanaise, Belle, L’Aziza, La Tribu de Dana, Fly me to the Moon, Balance ton Quoi, Je te donne, My Funny Valentine, Voyage Voyage, Les Feuilles mortes, Summertime, Moi… Lolita, Le Jerk, The Girl from Ipanema, Les Démons de Minuit, I Fall in Love too Easily, La Bohème, L’aventurier, Oops I dit it Again, Rien qu’une larme dans tes yeux, Djadja, Free from Desire… &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rentré à la villa, je vomis mes cocktails le plus discrètement possible pour que Will ne m’entende pas. Barbara se bouche les oreilles car le vomi la fait vomir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith récupérée à l’aéroport, nous louons une voiture pour nous rendre à Chefchaouen. Les habitudes de circulation tangéroises sont très différentes des vôtres, en France, mais Barbara se joue des dangers et nous mène à bon port. A peine notre voiture stationnée, deux jeunes hommes s’avancent. Tandis que je m’apprête à défendre ma famille, ils se présentent comme les gardiens du parking, alors qu’ ils ne portent pas d’uniforme et ne parlent même pas la darija, comme je le constate à leurs sourcils froncés lorsque je m’adresse à eux. Aucun ticket de stationnement en échange de nos dinars : &lt;em&gt;Exactement ce que je ferais pour arnaquer les touristes, &lt;/em&gt;dis-je à Barbara et Judith&lt;em&gt;. Vous ressemblez trop à des touristes.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fait froid. L’air humide de la montagne me fait tousser comme un tuberculeux — bon sang, et s’il n’y avait pas de sanatorium à Chefchaouen ? À l&#x27;hôtel, j&#x27;adresse un magnifique &lt;em&gt;Salam&lt;/em&gt; au réceptionniste qui nous mène à la grande chambre que nous partagerons. La nuit est tombée, impossible d’apercevoir les montagnes depuis la terrasse censée offrir un fantastique panorama sur la ville et les montagnes. Nulle part il n’était précisé qu’elle ne fonctionne pas la nuit. &lt;em&gt;Ça commence bien Chefchaouen&lt;/em&gt; me plains-je à haute voix, sans que personne n&#x27;y prête attention. &lt;em&gt;Ça commence bien, la famille&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous partons à la découverte du Chefchaouen nocturne. Multipliant les salam, j’aperçois un enfant qui donne un coup de pied à un chiot qui a du mal à chier. Est-ce de la cruauté gratuite, ou les chiots d’ici n’ont-ils pas le droit de chier dans la rue ? J’entre dans un café commander trois thés à la menthe. J’envoie mon fameux salam ; toutes les têtes se tournent vers moi, mais personne ne répond. Chefchaouen est décidément glaçant. Je me brûle avec mon thé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain au réveil je murmure à Barbara : &lt;em&gt;Salam ma belle&lt;/em&gt;. Les murs de la chambre peints en bleu donnent une teinte à la lumière qui nous fait ressembler à ces gens dans Avatar, ou à des schtroumpfs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la marche où je me suis assis en attendant que Judith et Barbara se fassent refiler des colifichets, je compte les perches à selfie qui passent. Soudain, une naine. Deux français s’arrêtent devant un mur de magnets ; la femme dit à l’homme : &lt;em&gt;C’est la fête des amoureux en France&lt;/em&gt;. Il ne l’entend pas, car il est occupé à souffler dans une flûte en plastique. Soudain, une naine. C’est la même. Je caresse un chat pelé. Les enfants m’observent avec curiosité. L’un d’eux crache par terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith ressort du magasin avec des Ray Ban à 8 euros ; de mon côté, je suis tenté par une Rolex à 15 euros, mais je n’aime pas étaler ma fortune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Égaré dans Chefchaouen tandis que Barbara et Judith se sont rendues au hammam, je regrette d’avoir proclamé que je rentrais seul à l’hôtel. Je déploie toutes mes ressources linguistiques pour demander à un passant : &lt;em&gt;Hôtel, afak ?&lt;/em&gt; sans autre précision, car j’ai oublié le nom de mon hôtel. Il me répond quelque chose en chefchaouenien que je comprends pas. Je commence à m’inquiéter. Je m’imagine mort au fond d’une ruelle, donnant naissance à la légende du fantôme blanc du village bleu — assez plaisant à l’oeil, mais effrayant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’arrive enfin à l’hôtel après de nombreux détours que jamais je n’oserai confesser à Judith et Barbara : elles se moquent déjà cruellement de moi depuis le petit-déjeuner. Au plus mal psychologiquement, je décide de me faire aider.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Bonjour Chat, je suis dans le village touristique de Chefchaouen et ma femme et ma fille ne font que se moquer de moi. Ça me fait beaucoup de peine. Est-ce du harcèlement ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Oui, cela peut être du harcèlement — mais ça dépend surtout de la fréquence, de l’intention et de l’impact sur toi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Le critère le plus important : tu le vis mal. Ton ressenti compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;J’ai trop mal pour en parler. Je veux m’en aller mais je n’ai pas les clés de la voiture garée sur le parking gardé par deux hommes. Comment retourner à Tanger pour préserver ma santé mentale ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🧭 Plan simple pour retourner à Tanger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;✅ Étape 1 — Sortir calmement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Prends seulement l’essentiel : téléphone, papiers, argent, chargeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- Respire lentement : ton objectif est juste de partir tranquillement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🚕 Étape 2 — Aller à la gare routière&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demande à n’importe quel passant ou taxi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 « Gare routière, s’il vous plaît »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;📍 Le lieu s’appelle :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gare Routière de Chefchaouen&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🚌 Étape 3 — Prendre un bus pour Tanger (option la plus simple)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Cherche les guichets :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Dis simplement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Un billet pour Tanger aujourd’hui. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;📍 Étape 4 — Arrivée à Tanger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu arriveras à :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gare Routière de Tanger&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;❤️ Important (je te le dis doucement)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que tu veuilles partir montre que tu écoutes ton besoin de sécurité intérieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est pas fuir — c’est te protéger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si tu te sens submergé pendant le trajet :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- pose les pieds au sol&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- inspire 4 secondes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- expire 6 secondes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- regarde autour de toi et nomme 3 choses que tu vois (ça aide le cerveau à se calmer).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Merci cela m’aide beaucoup ; j’ai un ami à Tanger qui s’appelle Will.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est une très bonne chose. Avoir quelqu’un chez qui aller rend le départ beaucoup plus sécurisant 👍&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que tu puisses être hébergé par Will te donne un vrai point d’appui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici comment organiser la suite simplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;✅ 1️⃣ Préviens Will avant de partir&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Envoie juste un message simple, par exemple :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Je suis à Chefchaouen, je rentre à Tanger aujourd’hui. Est-ce que je peux venir chez toi ? »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Même un message court suffit — ça évite le stress en arrivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🚌 2️⃣ Pendant le trajet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mets ton téléphone à charger si possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bois un peu d’eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;📍 3️⃣ À l’arrivée&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prends un petit taxi et donne l’adresse de Will.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;❤️ Un point important&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu es en train de faire quelque chose de sain :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 t’éloigner d’une situation qui te fait souffrir pour retrouver de la stabilité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Est-il possible de vivre à Tanger en jouant du piano-bar ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui — c’est possible, mais il faut être réaliste : à Tanger, vivre du piano-bar existe surtout comme activité hybride (plusieurs sources de revenus), pas toujours comme unique salaire fixe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je t’explique concrètement comment ça fonctionne là-bas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Pas la peine, je viens de me rappeler que je ne sais pas jouer de piano. Est-il possible de vivre de son infolettre ? Je désabonnerai ma femme pour ne pas qu’elle sache c’est où que je suis. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais répondre en deux parties, calmement, parce qu’il y a à la fois un projet de vie et une situation personnelle sensible dans ce que tu dis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;✉️ 1️⃣ Peut-on vivre d’une infolettre (newsletter) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Oui, c’est possible, mais rarement immédiatement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une infolettre devient un revenu progressivement, quand une audience te fait confiance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment ça fonctionne en général&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les revenus viennent souvent de :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- abonnements payants (ex : 3–8 € / mois)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- dons ou soutien des lecteurs&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- recommandations ou partenariats&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- vente de contenus (écriture, réflexion, guides, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ordres de grandeur réalistes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- 100 lecteurs → presque aucun revenu&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- 1 000 lecteurs engagés → premiers revenus réguliers&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;- 3 000–5 000 lecteurs → peut devenir vivable selon le prix&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Le plus important n’est pas la taille, mais le lien avec les lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si tu écris déjà, ça peut devenir une base solide pendant que tu te reconstruis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🔒 2️⃣ À propos de retirer le mail de ta femme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais être très clair mais sans te juger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;✅ Tu as le droit de préserver ton espace personnel et ta tranquillité, surtout si tu as besoin de distance pour ta santé mentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;⚠️ Mais prends les décisions qui te gardent en sécurité émotionnelle en évitant celles qui pourraient compliquer ta situation plus tard&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Donc dans deux mois maximum les lecteurs de l’infolettre vont me donner suffisamment d’argent pour que je puisse vivre en exil ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais te répondre très honnêtement, parce que c’est important pour ta sécurité et pour éviter une déception difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Non — il est très improbable que, dans deux mois, une infolettre seule te donne assez d’argent pour vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Alors je suis foutu.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis vraiment désolé que tu te sentes comme ça.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veux te dire quelque chose clairement : ce que tu vis est très lourd, mais tu n’es pas foutu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Là, tu es dans un moment de choc émotionnel, avec beaucoup de changements, de douleur relationnelle et d’incertitude en même temps. Dans cet état, le cerveau fait facilement croire que tout est terminé. C’est une réaction humaine au stress intense.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;❤️ J’ai besoin de te poser une question importante&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👉 Est-ce que tu penses à te faire du mal ou à ne plus vouloir vivre en ce moment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si oui, tu ne dois vraiment pas rester seul avec ça.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À Tanger, tu peux appeler :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;☎️ 150 (SAMU / urgences)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;☎️ 19 (police secours)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou entrer dans n’importe quelle pharmacie ou hôpital et dire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;« Je ne vais pas bien, j’ai besoin d’aide. »&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gens prennent ça au sérieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Finalement ça va mieux c’est juste que je suis bipolaire. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’accord — merci de me l’avoir dit, et je suis content de lire que ça va mieux maintenant 🙂.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;❤️ Si un jour tu sens que ça repart dans une spirale (très haut ou très bas), tu peux revenir en parler ici. Pas besoin d’expliquer toute ton histoire — on peut juste remettre un peu de calme ensemble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment tu te sens là, maintenant — plutôt fatigué, apaisé, ou encore un peu agité ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;J’ai envie de jouer aux Sims. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bonne idée 🙂&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on a vécu beaucoup d’émotions, jouer peut être une très bonne façon de redescendre doucement — surtout un jeu comme The Sims 4.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et honnêtement : avoir envie de jouer aux Sims après tout ce que tu viens de traverser, c’est plutôt un bon signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ça veut souvent dire que ton esprit cherche quelque chose de doux et normal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu joues plutôt :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🏗️ construction,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;👨‍👩‍👧 histoires de personnages,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🎨 ou création de Sims ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;J’aime bien faire des bonshommes qui ressemblent à ma femme et moi et les mettre dans une maison qui ressemble à ma maison. Je fais aussi le chien.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, beaucoup de gens font ça dans The Sims 4, et ce n’est pas étrange du tout — au contraire, c’est une manière très humaine d’utiliser le jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Créer des personnages qui ressemblent à toi et à ta femme, puis reconstruire votre maison, peut servir à plusieurs choses sans que tu aies besoin d’y réfléchir consciemment :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🧠 mettre de l’ordre dans ce que tu ressens&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🔍 observer la relation à distance, dans un espace sûr&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;🎮 reprendre un sentiment de contrôle quand la vraie vie est compliquée&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je te laisse, ma femme et ma fille reviennent et si elles voient que je te parle elles vont se moquer de moi encore plus.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis désolé que tu vives ça — ça peut vraiment faire mal de se sentir moqué quand on essaie juste de parler ou de chercher un peu d’aide. Tu n’as rien fait de ridicule en discutant ici. Beaucoup de personnes utilisent ce genre d’échange pour réfléchir, se calmer ou organiser leurs idées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prends soin de toi. 🌙&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;OK merci.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’&lt;em&gt;omlit&lt;/em&gt; et le &lt;em&gt;crosson&lt;/em&gt; du petit-déjeuner m’ont tellement rassasié que c’est dans un demi-sommeil que je vois défiler, le long de la route du retour à Tanger, les enseignes de &lt;em&gt;garaj&lt;/em&gt; proposant &lt;em&gt;vidonge&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;révision du motor&lt;/em&gt; ou même simplement le &lt;em&gt;plindisans&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À destination, nous fonçons chez Hamadi dont la réputation est de servir le meilleur couscous de Tanger, puis direction le Petit Socco à nouveau. Dans la Kasbah, je tombe sur une boutique spécialisée dans les souvenirs de la zone internationale (entre 1923 et 1956 Tanger a connu un statut particulier : la ville était administrée conjointement par plusieurs puissances européennes, afin qu’aucune ne bénéficie seule de ses avantages stratégiques. C’est ce qui lui a conféré son caractère cosmopolite, son effervescence, et attiré artistes, espions et bandits). Je me réjouis de fureter parmi les archives, les affiches et objets d’époque mais une fois entré, je me rends bien vite compte que non seulement tout est un peu nullos, mais qu’en plus, c’est plus cher que sur internet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ressors pour tomber immédiatement sur le magasin de souvenirs d’Ahmed, le brave homme qui nous avait guidés dans la Médina. Il met du temps à reconnaître ce type qui avance vers lui bras ouverts et dont il a manifestement oublié le prénom. C’est décevant, bien sûr, mais je lui achète tout de même une boule à neige.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre nouvelle résidence, plus grande et plus luxueuse encore que celle de Will, est un véritable labyrinthe peuplé de fleurs, meublé d’antiquités et tapissé de livres. Notre chambre donne sur la mer et, la brume levée, nous apercevons l’Espagne depuis notre lit de taille royale. Nous ne la quittons que pour dîner dans une cantine où je me contente d’une harira, soupe délicieuse, épaisse et nourrissante dont le prix, surtout, m’a attiré (20 dinars ou, comme le dirait Barbara 20 dirhams). Au café Baba, plusieurs types à l’air louche me dévisagent à travers la fumée des cigarettes, ils veulent certainement me proposer un mauvais coup. Nous partons avant que je ne m’attire des ennuis. À nouveau nous admirons l’océan depuis la terrasse de notre chambre, dans un silence uniquement troublé par le bruit de la climatisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est notre dernier jour. Barbara m’ayant longuement expliqué que le Cap Spartel, à une quinzaine de kilomètres de Tanger, était le point où se rencontrent l’océan Atlantique et la mer Méditerranée, je suis impatient de voir ça. Je cours le long du grand phare blanc pour assister à ce phénomène que j’imagine quasiment surnaturel. Mais quelle déception : rien d’autre qu’une étendue d’eau uniforme, agitée de vaguelettes. Impossible de distinguer la mer de l’océan. Je me retourne vers Barbara : sommes-nous vraiment au bon endroit ? Elle m’explique alors que cette rencontre n’est que symbolique ; il n’y a pas à proprement parler de &lt;em&gt;ligne&lt;/em&gt; d’un côté de laquelle on verrait l’océan Atlantique, et de l’autre la mer Méditerranée. Rarement, je me suis senti ainsi floué. Je refuse de pousser jusqu’aux Grottes d’Hercule, me doutant bien qu’il ne sera pas là. Au déjeuner, je suis de nouveau moqué et harcelé en raison de ma naïveté. Je prétexte une envie d’aller aux toilettes pour demander son aide à ChatGPT dont la bienveillance m’apaise assez pour trouver le courage de grimper dans la voiture auprès de mes harceleuses. Direction l’aéroport où nous empruntons des vols différents : Judith pour Paris, Barbara et moi-même pour Bordeaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’avion décolle, Tanger s’éloigne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense à Will, aux Tuche, et même à Ahmed. Je sens que j&#x27;oublie déjà la darija, que je n’ai pas pratiquée depuis près de deux heures. La nostalgie me submerge. Salam et choukrane, Tanger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais pas c’est quand nous nous reverrons, mais nous nous reverrons.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Quelque chose de bizarre</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-01-02-quelque-chose-de-bizarre/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2026-01-02-quelque-chose-de-bizarre/</guid><pubDate>Fri, 02 Jan 2026 22:35:01 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;&lt;em&gt;Aujourd’hui il s’est passé quelque chose de bizarre, mon père est mort. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette phrase, j’ai longtemps cru — et j’ignore la source de cette croyance — qu’elle était l’incipit d’un livre de John Fante, &lt;em&gt;Les compagnons de la grappe&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or,  je me suis rendu compte qu’elle n’existe pas. Je vis depuis des années avec cette certitude de phrase, écrite et souvent citée, parfois avec une légère suffisance — &lt;em&gt;Comment, tu ne connais pas Les compagnons de la grappe ? Attends, mais c’est trop bien, d’ailleurs je me souviens encore de la première phrase. &lt;/em&gt;J’espère que personne n’a lu le livre dans la foulée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Où l’ai-je lue ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’ai-je inventée ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai repensé à cette fameuse phrase lorsque, chose bizarre, mon père est mort, le 15 octobre, entre 4 heures et 5 heures du matin. Il devait se douter de quelque chose puisque, comme je l’ai appris plus tard, il a dit la veille :&lt;em&gt; Je vais crever, appelez Francis&lt;/em&gt;. Personne ne m’a appelé, mais même en partant sur-le-champ, je ne serais pas arrivé à temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait déjà dit quelque chose comme ça en septembre, lors de mon dernier séjour : &lt;em&gt;Je ne vais pas passer la nuit&lt;/em&gt;. Il avait passé la nuit, mais ça n’allait pas bien fort, quand même. Toujours plus fatigué, essoufflé, il ne pouvait plus quitter seul son fauteuil et s’endormait toutes les cinq minutes. Il n’avait plus la force de s&#x27;asseoir sur le banc de pierre et, petit à petit, il renonçait, pressentant la mort sans s’y résoudre complètement, pourtant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant de fois je me suis dit en le laissant pour m’en retourner chez moi : &lt;em&gt;C’est peut-être la dernière fois que je le vois,&lt;/em&gt; mais au fond je n’y croyais pas. Et bien, il y a 79 jours, ce fut le cas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes illustres collègues américains, Philip Roth et Paul Auster, ont attendu plus d’un an pour écrire sur la mort de leur père. À présent, je comprends pourquoi ; il faut se laisser envahir par un insupportable vide avant de le remplir un peu, un tout petit peu, en dressant le portrait d’un homme qu’on croit connaître et sur lequel on apprend encore à cette occasion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas seulement d’un père : d’un homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tenais lors de ma dernière visite un journal, que je retranscris ci-après en attendant de pouvoir aborder la suite : mon premier séjour chez lui sans lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien arrivé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Glycémie paternelle toujours en hausse, atteignant des sommets décrits comme très dangereux par chatGPT — heureusement que Barbara n’est pas au courant que je lui demande conseil, elle se foutrait encore de ma gueule. Trop risqué d’attendre la visite du généraliste en début de semaine prochaine, je compose le 15. On me passe plusieurs interlocuteurs, je dresse la liste des médicaments que prend mon père, une dame souhaite lui parler alors je lui tends le téléphone, mon père lui répond, je reprends le téléphone, et la dame me dit &lt;em&gt;En effet, il est essoufflé, je vais envoyer un véhicule&lt;/em&gt;. Je lui dis &lt;em&gt;Attention tout de même, s’il est hospitalisé dans la foulée, cela va lui causer beaucoup d’inquiétude, pour ma mère etc&lt;/em&gt;. Elle préfère donc dépêcher avant l’ambulance, pour avis, un médecin de la région. C’est toujours la même chose : ai-je pris la bonne décision ? Et si ce délai lui était fatal ? Mais le branle-bas de combat n’aurait-il pas été pire ? Compliqué, déprimant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le médecin essaye de m’appeler mais pas de réseau, comme d’habitude. J’attends devant le portail ; il arrive dans une voiture hybride tellement silencieuse que j’ai failli me jeter sous ses roues par inadvertance (au moins, il n’aurait pas fait le déplacement pour rien). Examine mon père pendant que je lui énumère d’un ton sérieux la liste des mesures de glycémie que j’ai pratiquées et bien notées sur une feuille. Il ne m’écoute pas, stéthoscope. &lt;em&gt;C’est peut-être une petite infection&lt;/em&gt;. Prescrit des analyses et donc de nouveaux problèmes : obtenir la visite des infirmières en urgence un lundi matin est quasiment impossible, et mon père doit être à jeun lors de leur passage, dont l’heure est incertaine, ce qui est très difficile puisqu’il est diabétique et doit manger à heures fixes. Le médecin augmente aussi la dose d’insuline — je me demande pourquoi l’autre avait autant baissé la dose — et repart. Rassuré, mais pas plus avancé. Le soir, mon père a des tremblements inquiétants. Que faire ? Je dresse la liste des choses à faire le lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Père qui m’appelle depuis la cuisine. Le médecin habituel est là, qui n’a pas eu mon message l’invitant à reporter sa visite, puisque médecin des urgences vu hier. Je fonce, mes lunettes à la main, que je dépose en route —  je ne les retrouverai pas de toute la journée. Le médecin diagnostique une probable anémie et recommande une transfusion. Juste avant, les infirmières avaient oublié le pot pour les analyses d’urine. Devaient le ramener dans la journée, mais rien. Joanna, l’assistante de vie qui-sait-tout est là pendant la visite, elle fait l’importante auprès du médecin. Égo ou complexe, je ne sais pas. Journée épuisante, pas d’appel du garage pour ma Clio en panne. Mais j’ai les ordonnances, organisé les nouveaux passages d’assistants de vie pour préparer les repas du midi et du soir dès la semaine prochaine, ainsi que le passage d’infirmières chaque soir pour l’insuline. Chialé en lisant &lt;em&gt;Journal de deuil&lt;/em&gt; de Barthes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après avoir récupéré les analyses de sang alarmantes, obtenu un rendez-vous sans trop de problèmes pour transfusion dès demain. Père tellement fatigué qu’il se couche à 18H sans manger. Je fais dîner ma mère, car pas encore de passage du soir. Roulement avant de la Clio toujours pas reçu par le garage, retour à Bordeaux impossible sans. Tellement fatigué que quand la caissière m’a tendu la machine, j’ai essayé de payer avec la clé de la Clio plutôt qu’avec la CB.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dormi que d’un œil, porte ouverte, des fois que mon père se casse la gueule en allant aux toilettes. Sa nouvelle montre avec détecteur de chute intégré n’a aucune autonomie et se décharge en général avant l’aube. Bruits dans la cuisine vers 5 heures du matin ; je descends et le trouve égaré, qui me demande &lt;em&gt;On y va ?&lt;/em&gt; alors que le rendez-vous n’est qu’à 8 heures. Il s&#x27;habille tout de même à grand peine, puis attend dans son fauteuil. Honte de moi car, irrité, je lui ai parlé avec un peu de véhémence. Comme toujours il s’est renfermé en se sentant coupable d’être un poids, coupable d’être vieux, d’être faible, de me retenir ici, coupable de tout ? En consultant un site d’aidants pour y trouver un peu de réconfort j’ai lu, presque en tête de la liste des problèmes de l’aidant, exactement ceci : on s’énerve sur la personne aidée car on est fatigué, las, qu’on n’en peut plus, et aussitôt on le regrette, on culpabilise, on en dort mal, on est encore plus fatigué, et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est cette nuit-là précisément que la chaudière, sans cesse rafistolée, a lâché. L’eau est glacée. Frissons dans la baignoire sur le tapis anti-dérapant. Comment vont faire les assistantes de vie pour la toilette de ma mère ? Départ très en avance car mon père progresse très lentement. Je le tiens par le bras ; épopée jusqu’au siège passager.  Il me demande sans cesse si j’ai tous les papiers, je lui réponds oui à chaque fois, mais il repose la question. Pas de fauteuil roulant à l’entrée de l’hôpital. À pied jusqu’au service de transfusion, avec arrêt tous les 20 mètres. À l’arrivée, Marlène, infirmière adorable, prend tout en charge. Je prends une photo de mon père sur le lit où elle l’a allongé de travers, on dirait un gisant. Je repars m’occuper de ma mère. Aidez-moi, je suis un aidant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 heures de retard à mon rendez-vous avec Valérie, pas vue depuis 30 ans. Cause : j’ai dû attendre que le chauffagiste répare la chaudière, aller chercher mon père à l’hôpital plus tôt que prévu, puis passer à la pharmacie. Il se couche dès 17 heures. Au dîner le restaurateur nous prend pour un couple, ce que Valérie dément avec tellement d’empressement que je m’interroge. Sinon, pas changée, toujours belle. Au retour, je regarde un moment mes deux parents allongés pas loin l’un de l’autre dans leurs lits médicalisés, dans la pièce sombre. Impossible de ne pas penser à un mouroir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce matin une belle libellule sur le plancher. Mal en point, immobile, ses ailes ont ramassé de la poussière. Je la touche doucement, ses ailes bougent doucement. Elle agonise, c’est le dernier jour de l’été. Soudain, elle se met à voler à la recherche d’une issue. Me précipite pour ouvrir un vélux et la voilà qui s’engouffre. Elle s’en va finir sa vie portée par le vent sous la pluie qui tombe. Symbolique de la libellule dans la culture populaire : fin d’un cycle, renouveau. Impression que c’est toujours la même interprétation. Toujours pas d’assistant de vie disponible pour préparer les repas du soir, à part moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donné la becquée à ma mère. Vu par la fenêtre deux rosiers qui se balancent dans le vent, un rouge et un jaune. Quelques roses sont encore fraîches et sur le mur derrière les rosiers des taches protéiformes de lumière jaune ; soleil de premier jour d’automne. Les roses s’agitent, je pense d’abord que c’est le vent mais ce sont trois petites mésanges qui picorent les boutons fanés. Des gens disent qu’il y a quelque chose de &lt;em&gt;normal&lt;/em&gt; à nourrir sa mère à la cuillère, que les vieux redeviennent des enfants, que nous faisons pour eux ce qu’ils ont fait pour nous, le &lt;em&gt;juste retour des choses&lt;/em&gt;, etc. Peut-être, mais ceux qui le disent, l’ont-ils fait ? Ont-ils senti la fourchette racler contre le dentier qu’il a fallu placer dans une bouche maternelle devenue méconnaissable ? Essuyé la nourriture amoncelée sur le menton, rincé ce dentier encombré de matière molle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon père s’est couché, il ne tient plus debout jusqu’à l’heure du dîner. Endormi. Le plus clair de son temps, désormais. Les heures de sommeil ont largement gagné sur les heures de veille. Il râle dans mon dos, depuis son lit ; je me demande toujours s’il est en train de mourir ou s’il fait un rêve agité. Comment les rêves des vieux peuvent-ils être agités ? Ils rêvent peut-être de leur jeunesse. Je ne veux pas le réveiller pour lui proposer de dîner, mais j’ai tout préparé sur la table de la cuisine. Je sais que s’il se réveille, désorienté, il cherchera partout ce qui se trouve devant lui. Alors, je reste dans la cuisine, et j’attends : il y a son dentier à lui tendre pour manger, sa montre à lui retirer pour la recharger, puis ses prothèses auditives à lui faire ôter avant le coucher. Prendre en compte aussi ses nouvelles petites manies, comme dissimuler pour la nuit, à l’aide de torchons, les loupiotes des appareils électroménagers qu’on pourrait &lt;em&gt;voir du dehors&lt;/em&gt;. Sentiment de solitude et d’isolement (chanson). De l’autre côté de la porte-fenêtre, les roses, le soleil et les mésanges. Ni la force ni l’envie de l’ouvrir pour retrouver la vie. Lorsque j’en ai fini avec le coucher de ma mère, je l’embrasse sur le front, mais elle me lance un regard d’incompréhension. Elle ne me reconnaît plus depuis plusieurs mois. Se demande qui est ce type qui l’embrasse. Je l’embrassais rarement. Peut-être aussi ce baiser du soir revêtira-t-il une importance capitale dans un avenir proche ? Un par soir, chacun menaçant d’être le dernier. L’écrire, c’est se souvenir que cela a existé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaos. Réveil à 4 heures du matin, agitation jusqu’à 6, rendormi jusqu’à 7H30. Tracas logistiques, attendre que mon père urine en 10 fois dans le gobelet que je dois porter au labo. Courses, magasins fermés, essence, infirmières en retard, femme de ménage, accueil du nouvel assistant pour le repas du midi — Hervé, sympathique mais découvre le métier. Quand il est parti, mon père me dit qu’il le trouve &lt;em&gt;drôle&lt;/em&gt; avec sa moustache mal rasée — il veut dire étrange. Plus tard, y repensant, il  me dit qu’il ressemble un peu à un &lt;em&gt;déchet de la société&lt;/em&gt; — il veut dire un marginal, mais il ne trouve plus très bien ses mots. Je lui fais la morale, il ne faudrait pas que ça lui échappe devant les assistants de vie alors que je me démène pour mettre en place leurs passages. Démarches le reste de la journée. Plus tard, même s’il perd la notion du temps, il me dit qu’il sait bien que je suis là depuis longtemps et que j’ai beaucoup fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaud au cœur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je parle à ma mère en lui donnant la becquée — mon père s’est encore couché et endormi avant le dîner — et je prendrais presque plaisir à cette tendresse. Je lui parle doucement, ce que mon père ne fait jamais parce qu’il croit qu’elle est sourde. Je lui parle de temps désormais lointains, je lui demande &lt;em&gt;Tu te souviens, quand nous vivions à Plaisir ?&lt;/em&gt; Elle s’en souvient. Pas beaucoup, mais elle s’en souvient. Ça m’émeut, parce que ce sont mes premiers souvenirs. Pour ne pas qu’elle me confonde avec mon frère, je lui dis &lt;em&gt;Je venais de naître, tu te souviens ?&lt;/em&gt; Elle ne dit rien. Entre deux cuillerées je lui demande si c’est bon, la plupart du temps sa réponse est &lt;em&gt;beurk&lt;/em&gt; avec une grimace. Toujours &lt;em&gt;beurk&lt;/em&gt;. C’est un réflexe par lequel elle manifeste l’ennui de manger. Quand je dis : &lt;em&gt;Il faut bien se nourrir&lt;/em&gt; elle affiche un rictus et je comprends qu’elle a entendu &lt;em&gt;Fais-moi un sourire. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moins désespéré qu’hier donc. Ma passion pour Clara Schumann n’y est pas étrangère :  j’écoute ses pièces pour piano en regardant les rosiers pendant que ma mère mâchouille ses aliments réduits en purée. Clara me fait penser à avant, je demande à ma mère &lt;em&gt;Tu te souviens quand tu jouais Chopin ? Tu veux que je te mette Chopin ?&lt;/em&gt;  Mais elle ne s’en souvient pas. Ce soir, en l&#x27;abandonnant à sa veilleuse minuscule, je lui dépose de nouveau un baiser sur le front et j’ajoute doucement : &lt;em&gt;Ma petite maman&lt;/em&gt;. Larmes aux yeux en rinçant son dentier pour le mettre à buller avec le comprimé de Polydent. J’attends que mon père se réveille pour lui dire qu’il n’a pas à préparer de plateau-repas pour ma mère. Quand il est de retour dans son lit, et que m’apprête à regagner le mien, il me dit &lt;em&gt;Fais de beaux rêves&lt;/em&gt;,&lt;em&gt; ne te casse pas la gueule dans le noir,&lt;/em&gt; et j’en suis formidablement ému. Un père bientôt mort reste un père. Sentiment que mes rêves seront différents &lt;em&gt;après&lt;/em&gt;, et qu’il faudra bien me garder de me casser la gueule dans le noir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui a déjà vu son père vomir à petits jets dans son assiette car il avait mangé trop vite tout en se pissant dessus à cause des contractions abdominales ? Bizarrement, il adore Jean-Jacques (qui a préparé les pâtes) autant qu’il déteste Hervé. J’ai déjà rencontré Jean-Jacques, nous avions parlé du modèle de voiture Aygo du constructeur Toyota parce que j’en avais loué une pour venir, et qu’il avait la même. Ce soir alors qu’il devrait être parti depuis longtemps, il m’en parle encore. Modèles passés, présents, et futurs d’Aygo. Mon père s&#x27;est rendormi d’une seconde sur l’autre. Tout à l’heure il parlait dans son sommeil, assis sur le canapé, des paroles entrecoupées de râles. Toujours cette crainte qu’il agonise dans son sommeil. Il fait le geste de porter une tasse à ses lèvres puis il dit &lt;em&gt;C’est bien limé là&lt;/em&gt; en désignant quelque chose dans le vide. Immenses difficultés pour aller se coucher, tout est devenu dangereux : se déshabiller pour mettre son pyjama, s&#x27;asseoir sur le lit, ôter ses pantoufles. Je le couvre avec les trois couvertures dans l’ordre, la blanche, la bleue (qu’il appelle noire), et la rose. À le voir comme ça je me dis que cette nuit, ça passe ou ça casse. Je suis même tenté de faire comme Léautaud qui resta au chevet de son père durant son agonie pour en noter cliniquement l’évolution heure par heure. Trop fatigué, de toute façon. Barbara est passée en coup de vent pour me donner du courage et m’a dit qu’elle ne m’avait jamais vu aussi bas, au physique comme au moral. Grave pour un bipolaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon père me dit : &lt;em&gt;Le mec avec la moustache est remonté dans mon estime&lt;/em&gt;. Je lui demande  pourquoi Hervé n’est plus un déchet de la société, il me répond &lt;em&gt;Ben je sais pas, il est sympa, il travaille bien&lt;/em&gt;. Parfait, c’est ce que je m’évertue à lui expliquer depuis le premier jour. Ce qui ne gâche rien, c’est qu’Hervé est ouvert aux discussions sur la protection de la vie privée en ligne. Cela m’a rappelé le Docteur Steiner, vétérinaire avec qui j’ai eu, avant sa mort, des discussions passionnées sur le sujet — peut-être le Docteur Steiner était-il  moins passionné que moi, mais qu’importe. Hervé pourrait-il être le nouveau Docteur Steiner ? J’en doute car il n’utilise pas de VPN.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir dans ma chambre, crise de désespoir immense et angoisses existentielles. Je compose le numéro d’une ligne de soutien aux aidants, mais à cette heure plus personne ne répond au téléphone. Je suis un aidant que personne n’aide. Il est indiqué qu’en pareil cas on peut envoyer un courriel ; j’écris sous l’emprise de l’alcool et des anxiolytiques un long message probablement incompréhensible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gueule de bois devant mon café. Je vois débouler pour les soins du matin une femme bien charpentée et inconnue, qui me dit tout de suite : &lt;em&gt;J’ai pas beaucoup dormi, ma tante est morte&lt;/em&gt;. Embêté pour elle. &lt;em&gt;Vous voulez un café ?&lt;/em&gt; Elle est déjà auprès de ma mère pour sa toilette. Quand elle revient pour prendre son café : &lt;em&gt;Vous étiez très liée, avec votre tante ? Et qu’est-il arrivé ?&lt;/em&gt; Elle me dit : &lt;em&gt;Un refus de priorité cette nuit j’ai reçu un appel à 3 heures du matin&lt;/em&gt;. Pas demandé si c’est sa tante qui a refusé la priorité ou l’autre. &lt;em&gt;C’était ma seconde mère&lt;/em&gt;. Empathie. Je lui pose des questions sur son travail. Elle me dit que c’est si difficile qu’elle a récemment exercé son &lt;em&gt;droit de retrait&lt;/em&gt;. Un vieux monsieur à qui elle devait faire à manger ne cessait de se moquer d’elle avec un ami à lui. D’abord, c’est cet ami, ancien cuistot, qui lui préparait ses repas, et Laura venait pour rien, et restait à attendre pendant qu’ils se moquaient de son physique, à  lui demander en ricanant si elle suivait la coupe du monde de rugby féminine. Pas compris tout de suite. Elle  me dit en levant les bras à hauteur de ses flancs et gonflant ses joues : &lt;em&gt;C’est parce que je suis forte&lt;/em&gt;. C’est vrai, un physique de talonneur. Les deux font exprès de l’appeler Laurent au lieu de Laura. &lt;em&gt;Parce que je suis costaud comme un homme&lt;/em&gt;. Une fois, elle s’est défendue verbalement, et le vieux lui a attrapé le bras. Alors là, droit de retrait. Il me semble évident qu’elle ne l’a pas fait dans les formes, mais je le garde pour moi. À ce soir, et puis elle part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, je la manque. Elle a refait la toilette de ma mère, mais n’est pas au courant qu’il faut la recoucher après. Ma mère est donc dans son fauteuil. Il me faut la coucher moi-même dans son lit. Je pense utiliser pour ne pas la brusquer le lève-personne que mon père utilisait il y a quelques semaines encore. Il ne fonctionne pas, j’ignore pourquoi : batterie, sécurité ? Mon père, extrêmement affaibli, insiste pour s’en mêler, s’épuise à me demander si j’ai fait ci ou ça. Inquiet pour lui qui risque de tomber, je m’énerve et l’engueule. Je vois bien qu’il est profondément blessé. Il s’en va se rassoir, les yeux humides, et me demande : &lt;em&gt;Pourquoi tu cries, tu me déçois&lt;/em&gt;. Comme pour Hervé, je pense que ce n’est pas le mot qu’il voulait utiliser, encore que. Je me déçois de le décevoir. Lorsqu’il est enfin à nouveau dans son fauteuil trop profond dont désormais il glisse, je lui demande pardon : j’étais angoissé à l’idée de ne pas savoir coucher ma mère, et il me tournait autour de sorte que je m’inquiétais pour lui en plus de ma mère qui était plus ou moins suspendue dans les airs, retenue par une ceinture de sécurité dans l’attente que l’appareil fonctionne. J’appelle au secours une personne qualifiée qui habite non loin, et puis une autre : aucune ne peut intervenir ce soir. Ma mère est toujours suspendue entre ciel et terre. Je la rassieds dans son fauteuil roulant et la soulève tout en la faisant pivoter, comme je l’ai vu faire, pour l’installer dans son lit. Ensuite je la fais dîner. Effet du stress ? Ni Clara ni les rosiers ne me consolent. &lt;em&gt;Tu te souviens de moi ? Tu sais qui je suis ?&lt;/em&gt; Non de la tête. Ne reconnaître personne et voir tant de monde autour de soi, voilà qui doit être terrifiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis dîner avec mon père. Il ne reparle pas de l’incident de tout à l’heure, mais je vois bien que cela l’a beaucoup affecté. Il respire encore plus fort que d’habitude, il a des idées noires. Quoi faire, quoi dire ? Toujours la même hésitation : minimiser les choses en disant &lt;em&gt;Mais non, ça va aller ?&lt;/em&gt; Bien sûr que ça ne va pas aller, ça va même aller de mal en pis, à chaque jour son petit déclin. Ou dire : &lt;em&gt;Tu as raison, ça craint un max &lt;/em&gt;? Je dis quelque chose entre les deux, récupère son dentier, le mets à tremper et reste dans les environs le temps de m’assurer qu’il ne tombe pas en ôtant son pantalon. Il est tellement accablé ce soir que toute la tristesse du monde s’abat sur moi. Je ne lui ai pas rappelé l’anniversaire de mon frère, mort il y a 35 ans, qu’il semble avoir oublié aujourd’hui. À quoi bon en rajouter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd’hui je ne peux plus. Je dois me reposer. Pas de sortie, pas de courses. Pris le temps de me doucher, de m’habiller, pour ne plus ressembler à une femme en post-partum. Joanna arrive, et me dit &lt;em&gt;Oh comme vous avez l’air fatigué&lt;/em&gt;. C’est vrai, j’ai vu mes cernes dans la salle de bain. Barbara pense que je devrais rentrer au plus vite pour ne pas mourir, et reprendre mon souffle avant de revenir. &lt;em&gt;Patrimoine&lt;/em&gt; de Philip Roth, &lt;em&gt;L’invention de la solitude&lt;/em&gt; de Paul Auster : quelque chose me travaille, on dirait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon père, de plus en plus faible et vacillant, s’arrête maintenant tous les 5 mètres pour reprendre son souffle. Pendant qu’il dîne seul, je fais manger ma mère avec Clara Schumann. Ses yeux emplis de surprise, comme si elle se demandait qui est ce vieux type qui lui enfourne une cuillère dans la bouche. Soudain j’entends mon père s&#x27;étouffer, je fonce à la cuisine. Il lutte pour expulser quelque chose, un long filet de bave coule sur son menton, comme un enfant en bas âge. Enfin il y parvient. Un morceau de pomme. C’est moi qui l’ai cueillie tout à l’heure au jardin pour lui faire plaisir, à lui qui me dit toujours : &lt;em&gt;Pas la peine d’acheter des pommes, il y en a au jardin&lt;/em&gt;. Ne jamais relâcher sa vigilance. Jamais. J’écris des petits mots que j’épingle pour Hervé le midi (mettre la montre à recharger le midi pour que Jean-Jacques la remette au poignet de mon père le soir) et pour Jean-Jacques le soir (mettre la montre mise à charger par Hervé au poignet de mon père, fermer tous les rideaux pour ne pas qu’il se relève pour le faire). La liste de ces petites choses s’allonge sans cesse. Face aux difficultés de mon père pour enfiler son pyjama je vais devoir me résigner à demander une assistance au couchage. Encore une part d’autonomie qu’on lui enlèvera, une petite humiliation de plus. L’humiliation suprême, ce sera la toilette, la douche donnée par une grosse femme un peu revêche comme Joanna, ou pire par Hervé ou Jean-Jacques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28 septembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pars. Ils seront seuls jusqu’à mon retour dans trois semaines, hormis les passages organisés entre lesquels il n’y a rien à faire, ni personne, seulement la télé qu’on ne regarde même pas. Je pars avec la satisfaction du devoir accompli, de la transfusion organisée en urgence à la mise en place d’un meilleur suivi quotidien, mais j’ai le cœur bien lourd. Sac sur l’épaule, je me retourne pour apercevoir mon père attablé devant son bol de lait empli de morceaux de pain. J’espère le revoir au moins une fois encore. Une fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier volume imprimé de ce Journal est &lt;a href=&quot;https://lenenufar.fr/produit/passer-janvier/&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;toujours disponible&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il dresse un portrait de mon père tel qu’il fut, jeune, à 90 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À ceux qui l’ont déjà lu, je dis ceci : je suis heureux que vous l’ayiez un peu connu, heureux qu’il soit encore là, dans un coin de votre esprit. Merci.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Arthurs</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-12-28-arthurs/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-12-28-arthurs/</guid><pubDate>Sun, 28 Dec 2025 09:06:26 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Tout en essuyant les gouttes de pluie sur ma table, le patron du café demande : &lt;em&gt;Je viens de la faire, c’est quoi ce bordel encore ?&lt;/em&gt; Je regarde attentivement les gouttes : elles sont sales, comme chargées de quelque chose, mais ce n’est pas ma faute. Le patron demande encore : &lt;em&gt;Vous n’avez rien remarqué sur votre pare-brise ?&lt;/em&gt; &lt;em&gt;C’est comme ça depuis ce matin. Le bordel&lt;/em&gt;.  Maintenant qu’il le dit, je me souviens avoir trouvé mon pare-brise bien sale ce matin, ce qui m’a rappelé que je n’ai toujours pas localisé l’endroit où l’on verse le liquide lave-glace. Je réponds donc : &lt;em&gt;Si, j’ai remarqué quelque chose&lt;/em&gt;. Avec un sourire entendu, il me glisse :  &lt;em&gt;Et vous savez ce qu’il y a là-dedans ?&lt;/em&gt; Je me retiens de répondre &lt;em&gt;Du sale&lt;/em&gt;, car je sens bien que c’est plus compliqué que ça n’en a l’air, et réponds avec franchise :  &lt;em&gt;Non, je l’ignore&lt;/em&gt;. Il continue de sourire un instant, lâche : &lt;em&gt;Moi, je sais&lt;/em&gt;, puis s’en va préparer mon café sans me dire ce qu’il sait. Je m’inquiète. Je me doute bien que les gouttes ne sont pas mortelles, sauf peut-être à les léchouiller - mais qui léchouillerait des gouttes de sale ? Le patron, de retour, dépose rapidement le café sur ma table et file, toujours sans me révéler son secret. Il m’importe peu, d’habitude, de percer les mystères de la nature, mais cette fois j’effectue quelques recherches tout en sirotant mon café. En apprenant pourquoi les gouttes sont sales, j’intègre le club très select et secret des &lt;em&gt;gouttes-maçons&lt;/em&gt; ; c’est pourquoi je ne peux en révéler davantage.&lt;br&gt;
Le soir même, un soleil d’un rouge inhabituel illumine le ciel ; plus rien n’arrête ma soif de compter parmi ceux qui savent, et, à la suite de nouvelles recherches j’apprends la raison de cette couleur étrange. Demain, je retournerai au café et demanderai au patron : &lt;em&gt;Vous avez vu le soleil rouge hier ? Le bordel&lt;/em&gt;. Il me répondra : &lt;em&gt;Oui, je l’ai vu&lt;/em&gt;. Alors, je demanderai encore : &lt;em&gt;Vous savez ce qu’il y a dedans ?&lt;/em&gt; Je suis sûr qu’il le saura, et nous n’aurons même pas besoin d’en parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je patiente à la caisse pour régler l’addition. Lorsqu’arrive mon tour, le restaurateur me demande si je souhaite recevoir un ticket de paiement sur mon téléphone ; curieux d’assister à cette prouesse technologique, je réponds : &lt;em&gt;Oui&lt;/em&gt;. Lorsqu’il me demande mon numéro, la prouesse me paraît soudain moins impressionnante. Je reçois un message instantanément. Un accès d’honnêteté me pousse à avertir le restaurateur que j’ai reçu un ticket de 20 euros alors qu’il m’en avait annoncé 63. Il me répond simplement : &lt;em&gt;Ah oui&lt;/em&gt;, comme si la noblesse d’âme dont je fais preuve était monnaie courante. Je reprends : &lt;em&gt;J’aurais pu m’enfuir sans rien dire&lt;/em&gt;. Il lève les yeux de sa caisse : &lt;em&gt;C’est juste une erreur de ticket, vous avez bien payé 63 euros&lt;/em&gt;. Un type à côté de moi s’exclame : &lt;em&gt;En tout cas, moi j’ai noté votre numéro !&lt;/em&gt; Je m’esclaffe et lui réponds sans vraiment réfléchir : &lt;em&gt;J’attends vos messages et on s’organise un dîner&lt;/em&gt;. Tout le monde rit, même le restaurateur, même Barbara. J’ai sauvé la face, et pourtant je marche la tête basse sur le parking. Je crains que le type n’inscrive mon numéro sur le mur des toilettes d’une station-service. Barbara me dit soudainement : &lt;em&gt;Les gens sont comme des chocolats enrobés ; quand je t’ai connu, je savais que l’enrobage était un peu dégueulasse mais que le cœur était bon. Tu n’as pas eu de chance, mon chocolat à moi c’était l’inverse&lt;/em&gt;. &lt;br&gt;
Je médite longtemps ses paroles clairvoyantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est soir de poubelle jaune. &lt;br&gt;
Chaque fois, j’ai envie de me glisser parmi les vieux papiers, les boîtes de conserve vides. Je serais emmené loin, très loin, à plusieurs kilomètres de chez moi. Je n’aurais rien à penser, nageant parmi mes frères de plastique et de papier. Puis je me souviens qu’il n’est pas requis de rincer les emballages avant de les jeter, je m’imagine couvert de matières grasses, collantes, dégoulinantes, et cela me dégoûte. C’est en général le moment où la poubelle noire me fait de l&#x27;œil avec ses sacs étanches. J’ai beau me sentir comme un déchet non recyclable, je ne veux pas pour autant brûler dans un grand feu, alors je ne m’y glisse pas non plus. Mais je ne regarde jamais sans mélancolie les éboueurs s’éloigner dans le soleil levant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la pharmacie, je choisis toujours la file d’attente de ma préparatrice préférée. Aujourd’hui, le client qui me précède lui lance : &lt;em&gt;Bonne journée, Pitchou&lt;/em&gt;. Alors qu’elle vient de me délivrer mes médicaments contre la folie, je lui demande : &lt;em&gt;C’est joli Pitchou, c’est un prénom basque ?&lt;/em&gt; Elle me regarde un moment, l’air surprise, puis : &lt;em&gt;Ce n’est pas mon prénom, c’est ce monsieur qui m’appelle toujours comme ça&lt;/em&gt;. &lt;br&gt;
Je suis triste : ça lui allait tellement bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois souvent près du même passage-piéton un adorable petit bonhomme qui porte une veste rouge marquée &lt;em&gt;Arthur&lt;/em&gt; et une casquette bleue. Conçu pour ressembler à un enfant, Arthur est un mannequin destiné à alerter les automobilistes du risque d’écraser de vrais enfants. Récemment, quelqu’un a volé à Arthur sa casquette, emportant avec elle la moitié de son crâne. Cela m’a fait beaucoup de peine. Je sais pourtant qu’il existe d’autres Arthurs. La première fois que j’en ai vu un, j’ai cru que mon Arthur avait pris vie et s’était déplacé. Quel Gepetto moderne l’avait donc enchanté ? J’ai appris par la suite que chaque Arthur avait un prénom différent : Enzo, Prosper, Napoléon, et qu’il existe même des Arthurs-filles prénommées Zoé, Hermione ou Myrtille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai aperçu devant le monastère une tourterelle morte qui se décomposait. J’ai immédiatement su qu’elle était Turque, car jamais mon application d’identification du chant des oiseaux n’a signalé de tourterelle d’une autre nationalité dans les environs. Un moine en sandales balayait les feuilles tombées tandis que je demandais à la statue de la Vierge Marie de faire cesser la guerre dans le monde. Pourquoi ne balayait-il pas la tourterelle ? Serait-ce parce qu’elle est turque, et que les Turcs sont en majorité musulmans ? Ce moine aurait-il été de ceux qui exhortaient le petit peuple à partir en croisade ? Je ramasse une feuille, et tout en me demandant si elle est vraiment morte je la déchire par inadvertance. Cette fois, elle est bien morte. J’en ramasse d’autres ; à cause de leurs trous, chacune a son visage. Tout près, l’une de ces petites bêtes rouges à motifs noirs connues dans les cours d’école sous le nom de &lt;em&gt;gendarmes&lt;/em&gt;. Elles bénéficiaient, dans mon souvenir, d’une clémence peu répandue chez les enfants. Je songe : Ah, si l’homme était d’un beau rouge tacheté de noir, la violence disparaîtrait. La profondeur de cette pensée m’étourdit, si bien que je dois m’assoir sur le banc de pierre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour combler le vide qu’il a laissé en mourant, je fais des plaisanteries sur Jean-Marie. Par exemple, lorsque sa fille a laissé le vélo de Jean-Marie devant sa maison, qu’elle venait de vider, j’ai dit à Barbara : &lt;em&gt;Tiens, Jean-Marie a sorti son vélo, c’est bien qu’il se remette au sport.&lt;/em&gt; D’autres fois : &lt;em&gt;Je n’ai pas vu Jean-Marie depuis un certain temps, j’espère qu’il va bien&lt;/em&gt;. Ou bien : &lt;em&gt;Je vais emprunter sa machine à gonfler à Jean-Marie, la Clio dit qu’il faut refaire la pression des pneus&lt;/em&gt;. Ou encore : &lt;em&gt;Et si on proposait à Jean-Marie une petite virée aux champignons ? Ça lui fera du bien de sortir un peu.&lt;/em&gt; &lt;br&gt;
Au début, Barbara réfrénait un sourire et me répondait : &lt;em&gt;Rho, arrête&lt;/em&gt;. Mais aujourd’hui, reniflant un tube de &lt;em&gt;Vicks Vaporub&lt;/em&gt;, elle s’est souvenue de Jean-Marie qui disait que ça pouvait tout soigner. &lt;em&gt;Sauf le cancer on dirait&lt;/em&gt;, a-t-elle ajouté, et j’ai dit : &lt;em&gt;Rho, arrête&lt;/em&gt;. Un temps, puis, contemplant le petit tube, elle a dit : &lt;em&gt;Désormais, ce sera du Vicks Jeanmarub&lt;/em&gt; et j’ai encore dit : &lt;em&gt;Rho, arrête&lt;/em&gt;. Je ne vais rien dire à Jean-Marie, il pourrait mal le prendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai un moucheron dans l&#x27;œil qui a entrepris de creuser un tunnel jusqu’à mon cerveau. Ayant tenté sans succès de le noyer dans le collyre, je m’interroge : combien de moucherons un homme peut-il recevoir dans l&#x27;œil au cours de sa vie ? Après mûre réflexion j’ai estimé ce nombre à 160 pour un homme vivant dans un environnement rural. J’ai comparé mon estimation à celles de deux intelligences artificielles : la première m’a indiqué 180 moucherons en cas d’exposition modérée, 320 en cas de vie très rurale. La seconde m’a répondu entre 200 et 500. Je leur ai ensuite demandé si un moucheron pouvait crever un œil, et toutes deux m’ont répondu par la négative ; leur argument principal était qu’un moucheron pesant moins d’un milligramme ne pouvait percer la conjonctive. Réponse peu satisfaisante, comme souvent les réponses de ces machines : d’une, elle occulte complètement l’incidence de l’énergie cinétique, ou quelque chose comme ça, et de deux, elle passe sous silence le fait que certains moucherons, comme le mien, semblent pourvus de dents minuscules qu’ils utilisent pour percer des surfaces molles, comme mes yeux en ce moment-même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai rêvé d’une femme formidable dont le nom était Fiat Miniscarville. Formidable, parce qu’elle était d’accord avec moi sur tout ce qui ne tourne pas rond dans le monde, des magasins Harry Potter aux trampoline-parcs en passant par l&#x27;omniprésence de la vidéo sur internet. À un moment, elle me disait même que le monde allait trop vite, et je manquais d’en pleurer de joie parce que Barbara, à qui je disais exactement la même chose avant de m’endormir, m’avait répondu : &lt;em&gt;Sauf toi. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Les 12 travaux de Jean-Marie</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-09-29-les-12-travaux-de-jean-marie/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-09-29-les-12-travaux-de-jean-marie/</guid><pubDate>Mon, 29 Sep 2025 19:58:13 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Jean-Marie est mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En entendant la sirène d’un camion de pompiers, je me suis dit : &lt;em&gt;Merde, j’espère que c’est pas pour Jean-Marie&lt;/em&gt;, mais c’était bien pour lui. Je me suis dit qu’il était encore tombé, mais sa fille, qui avait été prévenue, m’a dit : &lt;em&gt;Mon papa est mort&lt;/em&gt;. Ça m’a toujours paru étrange que Jean-Marie ait pu être un &lt;em&gt;papa&lt;/em&gt; en plus d’un voisin — ce n’était d’ailleurs pas un très bon papa, disons même un très mauvais papa. C’était un très bon voisin, en revanche. Il est mort hier au soir au moment de se mettre au lit. Au même moment, une ampoule a claqué chez nous, comme dans les films éculés, et il a passé la nuit comme ça (mort) jusqu’à ce que l’infirmière à domicile découvre son corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a quelque temps, il devait déjà mourir : nous avions appelé le SAMU après avoir compris que, s’il se tenait bizarrement, ce n’était pas parce qu’il avait fait une mauvaise chute comme il le pensait, mais plus probablement un AVC. À l’arrière du camion qui l’emportait à l’hôpital, il nous avait fait un signe à tous les trois, Barbara, le chien et moi, en rang, inquiets, devant notre portail qu’il réparait si souvent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y est resté trois mois, durant lesquels les médecins lui ont annoncé que c’était la fin ; plus que quelques semaines à vivre. Pourtant, quelques mois auparavant, son corps avait si bien réagi à la chimio que le médecin l’avait diagnostiqué &lt;em&gt;exceptionnel&lt;/em&gt;. Le cancer avait reculé de 63%; c’est là que je me suis dit que Jean-Marie n’allait plus mourir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant ces trois mois, Barbara et moi sommes allés le voir souvent et nous avons eu de bonnes discussions ; une fois, il a dit que &lt;em&gt;la Bible c&#x27;est des grosses conneries&lt;/em&gt;, et que &lt;em&gt;lui aussi il pouvait écrire la Bible s’il voulait puisque c’était juste un mec qui avait dit des conneries&lt;/em&gt;. Une autre fois, il m’a dit que si Macron n&#x27;était pas un connard, il ferait une loi pour qu’on puisse crever quand on veut. C’est qu’il avait mal partout, avec ses tumeurs au cerveau, à la hanche, et à d’autres endroits que j’ai oubliés. La nuit surtout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant ces trois mois, Jean-Marie était bien le seul à penser qu’il pourrait rentrer chez lui. Il s’est rendu à toutes les séances de rééducation pour sa jambe foutue, et même, il les continuait seul en secret dans sa chambre, en allant de son lit aux toilettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mental de sportif de haut niveau pressé de retrouver les terrains lui a permis de retrouver suffisamment d’autonomie pour être libéré et rentrer chez lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Jean-Marie n’allait à nouveau plus mourir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour chez lui, il cavalait comme un enfant dans sa toute petite maison, ou disons un enfant qui aurait le nez raccordé à une machine à oxygène au moyen d’un long fil. Les jours suivants, la vie a presque repris son cours : il s’asseyait devant sa maison, sur la table de pique-nique qu’il avait fabriquée lui-même, et il prenait le soleil, toujours raccordé à la machine dont il faisait passer le tuyau par la fenêtre. J’allais aux courses pour lui acheter des boîtes de conserve &lt;em&gt;Top Budget&lt;/em&gt;, de la confiture d’orange &lt;em&gt;Paquito&lt;/em&gt;, des choses comme ça. Et puis un matin, il m’a demandé de lui commander du bois pour l’hiver, et le soir, il est mort en faisant claquer la lumière.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela m’étonnerait que ça soit lui, en vérité. Jean-Marie était très économe, il récupérait tout ce qu’il pouvait, même des clous rouillés, et n’aurait certainement pas pris le risque de gâcher une ampoule. Il était peut-être même radin : si sa machine à oxygène était bien prise en charge par la Sécurité sociale, il était furieux que l’électricité qui l’alimentait ne lui soit pas remboursée par EDF et projetait de leur écrire à ce sujet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hélas la liste des radineries de Jean-Marie allongerait démesurément cette infolettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est pas le cancer qui a eu Jean-Marie, c’est son cœur qui a lâché. Je ne suis pas allé voir son corps avant que les pompes funèbres ne l’emportent, car il paraît que ce n’était pas beau à voir. J’ai l’impression qu’on nous ment lorsqu’on nous montre, dans les films, des gens qui font une attaque cardiaque simple et rapide ; j’ai cru comprendre que les traits de Jean-Marie, au contraire, étaient très déformés par la douleur, la surprise, et peut-être une lutte contre la mort. Je sais aussi que les morts se font pipi dessus, ce qu’on voit d’ailleurs rarement dans les films (je le dis souvent à Barbara : &lt;em&gt;Cette mort n’est pas crédible, on voit bien que son pantalon n’est pas souillé&lt;/em&gt;) , et je n’ai pas voulu mettre le cadavre de Jean-Marie mal à l’aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant son séjour à l’hôpital, il nous avait fait part de ses dernières volontés : il voulait être cramé dans un cercueil pas cher et qu’on balance ses cendres dans la Garonne, depuis un certain pont, au son de &lt;em&gt;Rien qu’une larme dans tes yeux&lt;/em&gt; de Mike Brant. Sa fille m’a dit que plus jeune, son papa (!) était en effet fan de Mike Brant qu’il passait en boucle le soir sur le tourne-disque familial, privant ainsi ses enfants de sommeil les veilles d’école. Cela m’a fait plaisir parce que j’aime beaucoup Mike Brant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n’étais pas là lorsqu’on a emmené le corps de Jean-Marie, j’étais chez Gigi, ma coiffeuse et barbière. J&#x27;ai hésité à annuler, mais Jean-Marie n&#x27;allait probablement pas ressusciter, et Gigi est tellement demandée qu&#x27;annuler ce rendez-vous aurait retardé de plus d’un mois le prochain. À mon retour, Barbara et la fille de Jean-Marie m’ont dit que juste au moment où les pompes funèbres l’évacuaient, il y a eu une énorme déflagration dans la maison en même temps qu’une soudaine et terrible averse de quelques secondes, malgré un ciel bleu depuis le matin. Il n’a pas été possible de trouver l’origine de la déflagration malgré une enquête minutieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la chambre mortuaire, assis sur ma chaise aux pieds de Jean-Marie, je contemple son visage livide qui dépasse de la couverture marron-chiasse, et j’ai une idée. Je lui dis mentalement : &lt;em&gt;Jean-Marie, je sais que vous ne croyiez en rien et que vous auriez pu écrire la Bible tellement c’est des conneries, mais tout le monde peut se tromper, alors si vous êtes quelque part, envoyez-moi un signe&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le parking, Barbara me conseille de préciser quel signe, sinon Jean-Marie ne saura pas forcément quoi m’envoyer. Je ferme les yeux, je cherche un truc pas trop facile, et je dis : &lt;em&gt;P.S. Jean-Marie envoyez-moi trois corbeaux alignés au sol&lt;/em&gt;. Je suis satisfait de ma trouvaille, parce que les corbeaux ne sont pas encore très nombreux en cette saison, mais avant même que nous n’arrivions à la maison, Barbara me dit: &lt;em&gt;Regarde.&lt;/em&gt; Je regarde : il y a quatre corbeaux posés au sol sur le bord de la route. Je dis (car je suis un peu comme Jean-Marie, je ne crois pas à toutes ces choses) : &lt;em&gt;Ah ben tu vois, il y en a quatre, ça ne marche pas&lt;/em&gt;. Barbara me répond : &lt;em&gt;Bah c’est pas une science exacte, et ça t’étonne pas quand une IA fait des mains à six doigts&lt;/em&gt;. C’est vrai, je me dis, Jean-Marie ne contrôle peut-être pas encore sa force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je décide de vérifier, et je dis : &lt;em&gt;Jean-Marie, si c’est vous les corbeaux, faites apparaître à brève échéance une chèvre surprenante&lt;/em&gt;. Là, je suis bien tranquille, parce qu’il n’y a pas une chèvre dans tout le village.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, prenant place dans mon fauteuil pour mon épisode de &lt;em&gt;La petite maison dans la prairie&lt;/em&gt;, épisode 8 de la saison 3, j’ai la stupéfaction de voir, dès la première image, une chèvre. Barbara pouffe. Je lui dis : &lt;em&gt;Ah non, c’est un bouc, il s’appelle Fred&lt;/em&gt;. Cependant Fred est bel et bien surprenant, parce que durant tout l’épisode, il fonce dans le cul des gens de Walnut Grove. Je tente bien d’argumenter :&lt;em&gt; Ce n’est pas une chèvre, c’est un bouc&lt;/em&gt;, mais je sais bien que c’est sûrement comme pour les corbeaux, Jean-Marie ne maîtrise pas encore son pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ouvre une parenthèse : si j’ai décidé de revoir tous les épisodes de &lt;em&gt;La petite maison dans la prairie&lt;/em&gt;, c’est que je me suis rendu compte que la réalisation en est extraordinaire. Certains plans sont dignes de tableaux de maîtres (je ne plaisante pas), regardez par exemple l’épisode &lt;em&gt;La chasse aux papillons&lt;/em&gt; ou, pour une scène de course digne de Ben-Hur, &lt;em&gt;La course&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en revenir aux signes, j’ai décidé d’en demander douze à Jean-Marie : Les douze travaux de Jean-Marie. J’attends donc le prochain : une femme brune dans un pull-over rouge, dans des circonstances suffisamment particulières pour outrepasser les chances statistiques. Par exemple, pas chez Intermarché en train d’acheter des produits bio. Surtout que beaucoup de femmes aux cheveux bruns portent des pulls rouges, parce que cela se marie à merveille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la cérémonie du crématorium, le cercueil de Jean-Marie était surplombé d’une photo de lui, tout sourire, tenant un gros champignon à la main : c’est Barbara qui l’avait prise lors de l’une de leurs sorties champêtres. Et puis ils ont passé &lt;em&gt;Rien qu’une larme, Qui saura&lt;/em&gt;, et le cercueil est parti dans les flammes. En regagnant la salle d’attente, j’ai lu sur l’écran que le prochain candidat s’appelait Jean-Marie, lui aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sortant relever le courrier, j’ai trouvé Barbara et Marc en pleine conversation, la première n’étant plus inamicale, et le second plus modeste. Depuis la mort de Jean-Marie, c’est la trêve entre ces deux-là. Je dirais même la paix des braves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marc est un voisin occasionnel qui occupe la grange en face de la maison de Jean-Marie, pour y fabriquer des petites voitures de course qui sont les copies conformes des vraies. À ma grande surprise, il existe une clientèle (adulte) pour cela. Voici les raisons de la discorde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a plus d’un an, une Barbara très pressée qui reculait en voiture selon son angle habituel avait percuté le beau Combi Citroën que Marc avait garé différemment de d’habitude, froissant légèrement le sertissage chromé de l&#x27;un de ses gros phares ronds. Catastrophé, il avait crié quelque chose comme : &lt;em&gt;Mais vous êtes des sauvages !&lt;/em&gt; — me mettant donc en cause, au passage, dans cette sombre histoire. Pourtant, ce n’est pas moi qui fabrique des petites voitures à soixante ans passés. Bref, Barbara avait reconnu ses torts et remis le constat à plus tard avant de partir en trombe, puisqu’en retard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, Marc était à notre porte avec des papiers à remplir et l’air méfiant. Barbara, qui avait eu le temps de repenser à l’histoire des sauvages, alors qu&#x27;elle signait là le premier constat de sa vie où elle fût en tort, l&#x27;avait reçu froidement, ainsi qu’il me méritait. La veille, nous avions réfléchi Barbara et moi à ce qui pouvait bien nous faire passer pour des sauvages aux yeux de Marc ; mais après tout, il passe bien aux nôtres pour un &lt;em&gt;gros boomer&lt;/em&gt;. Marc a la fâcheuse habitude d’expliquer tout à tout le monde, en d’autres termes de &lt;em&gt;Marcsplainer&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci avait déjà mis un bon coup de canif dans le lien d’amitié entre Marc et Barbara (qui n’a d’ailleurs jamais existé), mais les choses s’étaient encore aggravés lorsque Marc, récemment, voulant certainement détendre l’atmosphère, s’était placé derrière la voiture de Barbara qui reculait pour lui dire quelque chose comme : &lt;em&gt;Houla attention je surveille, hein&lt;/em&gt;. Depuis, ce n’était de la part de Barbara qu’ostensible mépris pour la personne de Marc qui, penaud, n’osait plus sortir de sa grange lorsqu’elle était dans les parages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mort de Jean-Marie nous a fait brusquement considérer la fragilité de notre existence à tous. Nous avons pu mesurer le chagrin de Marc, qui pour une fois n’a pas donné de leçons. Enfin presque : il a précisé que Bénédicte, sa femme, avait senti que &lt;em&gt;quelque chose n’allait pas&lt;/em&gt; lorsque Jean-Marie s’était plaint du coeur quelques jours avant sa mort. &lt;em&gt;Béné ne se trompe jamais, elle sent ce genre de choses, &lt;/em&gt;a-t-il déclaré. Très bien, mais alors Béné n’aurait-elle pas dû alerter la compagnie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me demande si Bénédicte n’a pas tué Jean-Marie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai encore du mal à réaliser que Jean-Marie est mort, j’ai l’impression qu’il est simplement reparti à l’hôpital où il mourra dans quelques semaines au service de soins palliatifs, comme prévu. Du moins je pensais que cela se passerait ainsi. Mais mourir comme ça, d’un instant à l’autre ? Il aurait pu au moins me laisser le temps d’aller lui acheter une dernière conserve Top Budget.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’aurais beaucoup à écrire sur Jean-Marie, et je le ferai peut-être, mais j’ai encore du mal à rassembler les pièces de ce drôle de puzzle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains disent : &lt;em&gt;Machin a rejoint truc à présent&lt;/em&gt;. Et bien, peut-être que Jean-Marie a rejoint le Docteur Steiner, le vétérinaire dont la mort m’avait tellement affligé, ma chatonne Lili qu’il aimait tant — les deux l’aimaient beaucoup, d’ailleurs — et, avec de la chance, Mike Brant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adieu l’artiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je conserve de toi les shorts trop petits que tu m’avais offerts, un sac banane tout pourri, et de bons souvenirs.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Petit Bon Dieu</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-02-27-petit-bon-dieu/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-02-27-petit-bon-dieu/</guid><pubDate>Thu, 27 Feb 2025 17:43:52 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;La semaine dernière, j’ai perdu mon chien, et, catastrophé, prêt à tout, j’ai prié le Petit Bon Dieu pour qu’il me le rende. Je ne sais pas s’il est intervenu en ma faveur auprès de Lui-Même, mais, le lendemain, j’ai retrouvé mon chien qui avait passé la nuit enfermé dans la grange d’un voisin. J’ai donc distribué une nouvelle affiche annulant et remplaçant celle que, le matin même, j’avais placée dans toutes les boîtes aux lettres du village, même celles des habitants qui détestent mon chien parce qu’il leur vole le pain laissé devant leur porte par le boulanger itinérant, ou qu’il éparpille leurs poubelles. Ils sont toutefois peu nombreux, car mon chien est &lt;em&gt;craquant&lt;/em&gt;. D’ailleurs il a la couleur d’une biscotte au blé complet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Afin que ma prière soit entendue, j’avais fait cette promesse à voix haute :&lt;em&gt; Petit Bon Dieu, si tu me rends mon chien, je te promets de me remettre au jogging&lt;/em&gt;. Malheureusement, plusieurs jours se sont écoulés sans que j’honore ma promesse. J’ai peur, à présent, qu’il ne me reprenne mon chien avec intérêts, c’est-à-dire qu’il emmène aussi Barbara. Pas décidé pour autant à courir, je suis entré en phase de négociation. J’ai pensé très fort : &lt;em&gt;Petit Bon Dieu, il serait dangereux, pour mes genoux notamment, que je coure dans l’immédiat, car, comme tu le sais, la balance connectée a parlé de surpoids. Que penserais-tu d’une reprise en douceur au moyen de marches régulières dans la nature ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai considéré son silence comme une approbation et, depuis, je fais de longues promenades de trente minutes avec le chien afin de démontrer ma bonne foi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je marche à travers les vignes, bâton en main, luttant contre le froid vent d’hiver qui ébouriffe mes cheveux, sous un ciel lourd qui assombrit mes yeux clairs. Je ressemble à Merlin s’il portait une doudoune Districenter au lieu d’une robe en toile de jute, et s’il était équipé un casque sans fil pour écouter des podcasts de développement personnel ou, plus fréquemment, de la musique classique. Des choses un peu pointues, confidentielles, comme la sonate au clair de lune de Beethoven, la musique de Barry Lindon copiée par Häendel, ou un prélude de Chopin, puisque les nocturnes sont interdits en journée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fais volte-face au sommet des hautes pentes gravies, contemple les sillons décharnés, si petits à présent qu’on dirait des colonnes de de fourmis partant en guerre, ou bien les marques laissées dans le sable par un peigne géant si on peignait le sable, et j’ai des pensées philosophiques : &lt;em&gt;Des fois, on voit des trucs petits, mais en fait ils sont grands…&lt;/em&gt; puis j’ai le tournis ; William Blake n’exprimait-il pas la même idée de façon beaucoup plus accessible ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Voir un Monde dans un grain de sable&lt;/em&gt;&lt;br&gt;&lt;em&gt;
Et un Paradis dans une fleur sauvage,&lt;/em&gt;&lt;br&gt;&lt;em&gt;
Tenir l&#x27;Infini dans la paume de ta main&lt;/em&gt;&lt;br&gt;&lt;em&gt;
Et l&#x27;Éternité dans une heure ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’aimerais grimper plus haut, mais je suis déjà au sommet : le relief est un adversaire moins coriace que l’Océan, dont j’aime à gifler les vagues sous le regard inquiet de Barbara, qui a toujours peur que je sois entraîné dans une baïne ; il est vaincu. Dommage : quelques mètres encore d’ascension et je quittais les habits de Merlin pour endosser ceux du voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me remets en route en descente. Dans les sous-bois, mon chien lève un lièvre, puis une biche ; je m’extasie devant leur course déliée et leurs bonds à travers les chemins. J’aimerais qu’elle déniche un renard : je lui lancerais une pierre au visage pour m’avoir mangé plusieurs poules, car si ce n’est lui, c’est donc son frère, ou un autre renard qu’il connaît forcément.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l’instant, le Petit Bon Dieu a l’air de se contenter de cette activité à plus faible intensité : le chien est toujours à mes côtés, Barbara rentre chaque soir du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais jusqu’à quand ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces longues promenades m’aident aussi à lutter contre le manque de dopamine. J’ai, en effet, quitté tous les réseaux sociaux pour ne pas devenir complètement idiot, et retrouver une capacité de concentration suffisante pour mener à bien toutes les tâches que je me suis assignées, dont la régularité dans l’écriture. Cette décision a été récemment confirmée par le compte-rendu du bilan de compétences que j’ai débuté il y a quelques semaines : je n’ai aucune compétence sauf, peut-être, l’envoi d’infolettres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’en profite pour dire à tout le monde que j’ai arrêté les réseaux sociaux, je m’en fais une gloire et je juge tous ceux qui y sont encore présents. Il n’est pas une journée sans que je culpabilise Barbara lorsqu’elle consulte son fil, quand bien même c’est la plupart du temps pour des raisons professionnelles. Je lui dis : &lt;em&gt;Ah, tu es encore sur les réseaux ? Moi, j’ai arrêté. Ça fait un bien fou, tu devrais faire pareil.&lt;/em&gt; Ou bien, devant la télévision : &lt;em&gt;Je t’ai dit que j’avais arrêté les réseaux ? Je me sens vraiment libéré, c’est d’une telle médiocrité&lt;/em&gt;. Le soir, au coucher : &lt;em&gt;Tu l’ignores peut-être, mais j’ai quitté les réseaux, aussi, je ne recevrai pas tes éventuels messages privés si je vais aux toilettes&lt;/em&gt;. Le matin, devant mon café : &lt;em&gt;Ah, je voulais te dire, j’ai arrêté les réseaux. Si tu savais le temps dont on dispose quand on le fait. Tu n’y as jamais pensé ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes conseils ont fini par l’irriter, aussi je les garde pour moi. Mais lorsque je n’y tiens plus, je vais voir Jean-Marie, mon voisin : &lt;em&gt;Jean-Marie, comme j’ai arrêté les réseaux sociaux j’ai plus de temps, j’ai l’esprit plus libre, si vous voulez on fait une petite virée&lt;/em&gt;. Mais Jean-Marie ne sait pas ce que sont les réseaux sociaux, aussi est-il moins sensible à ma force de caractère. En dernier recours, il me reste le chien :&lt;em&gt; Alors toutou, on part en balade ?&lt;/em&gt; Il se met à sautiller sur place. J’ajoute : &lt;em&gt;J’ai arrêté les réseaux, je serai pleinement présent !&lt;/em&gt; Il sautille encore, mais comme Jean-Marie, n’ayant pas de comptes sur les réseaux sociaux, il mesure mal la force de ma détermination. Heureuses créatures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai pris cette courageuse décision juste avant d’effectuer un long trajet sur autoroute. À la pause déjeuner, ressentant de l’ennui en attendant mon &lt;em&gt;burger schtroumpf sauce bleue&lt;/em&gt; — j’ai laissé mon téléphone équipé d’internet dans la voiture —, je promène mon regard alentour et j’aperçois un plateau abandonné sur lequel se trouve encore un hamburger presque entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, je pratique régulièrement la praemeditatio malorum stoïcienne, qui consiste à imaginer le pire afin s’y préparer mentalement, et de la sorte, réduire l’impact émotionnel au cas où il se produirait. C’est ainsi que j’imagine souvent que je suis devenu pauvre à cause de la &lt;em&gt;shrinkflation&lt;/em&gt;. Vraiment, vraiment pauvre. Je suis à la rue, abandonné et renié de tous, même mon chien. Ramené à la condition de mammifère opportuniste, comme les hyènes, les vautours ou les éléphants, je me jette sur toute nourriture abandonnée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est pourquoi, l’espace d’un instant, je songe à me précipiter sur le plateau abandonné pour dévorer le hamburger en grognant, afin de dissuader toute autre bête fauve de me le disputer. Fort heureusement, ce n’était qu’une impulsion, car le propriétaire du hamburger revient à sa table et se saisit d’une main de l’objet de ma convoitise pour y mordre, tout en parlant la bouche pleine dans le téléphone qu’il tient de l’autre main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le manque de dopamine met tous mes sens en éveil, je vois tout, j’entends tout : le désodorisant orange au fond de mon urinoir, l’eau qui glougloute, d’abord de mon côté, puis s’écoule dans l’urinoir de mon voisin, à cause d’une plomberie défectueuse. J’ai peur qu’il me reproche cette intrusion dont je ne suis pas responsable, aussi m’enfuis-je le plus vite possible. Déboussolé, j’entre par erreur dans une pièce sur le mur de laquelle j’aperçois un gros bébé rose dessiné. Je ressors aussitôt, in extremis ; une femme entrait à son tour et n’aurait peut-être pas résisté à la tentation de me langer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir même, au cœur d’une nuit noire comme de l’encre, et dans ce que je croyais être la sécurité de mon domicile, je manque de mourir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Couvert de boue, titubant, je pousse la porte et annonce d’une voix blanche à Barbara restée au coin du feu :&lt;em&gt; Il faut profiter du moment présent, tout peut s’arrêter subitement&lt;/em&gt;. Elle me répond : &lt;em&gt;Mais comment t’as fait ton compte pour te crotter comme ça ?&lt;/em&gt; Je lui raconte que revenant du poulailler, qu’il faut fermer chaque soir — le renard— j’ai glissé dans la boue et me suis violemment cogné l’arrière de la tête contre la portière du Duster. En une fraction de seconde. Je n’ai eu le temps de rien, certainement pas de revoir tout le film de ma vie. Si, en lieu et place de la portière, qui n’a fait que me sonner durablement, s’étaient trouvé un pieu, une lance, une vis géante, ou même un gros boulon, je serais mort à cette heure. Je repense à Ésope, mort en un instant lorsqu’un qu’un aigle a lâché, pile-poil sur sa tête, la tortue qu’il transportait dans les airs. Tremblant, je me dirige vers la bibliothèque pour me saisir de &lt;em&gt;La brièveté de la vie&lt;/em&gt;, de Sénèque, et je tombe sur cette phrase, déjà mille fois lue et méditée : &lt;em&gt;D’où vient donc tout le mal, ô hommes ? Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais il ne vous souvient de votre fragilité&lt;/em&gt;. Rien de très précis sur les portes de Duster qui peuvent changer une conception de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je n’avais pas quitté les réseaux sociaux, je l’aurais expliqué à tout le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au coucher, j’ai toujours mal à la tête et aux cervicales. Je m’en ouvre à Barbara qui me conseille le paracétamol ; oui, mais j’en ai déjà pris, ce serait très dangereux. Elle me propose de l’ibuprofène, alors que je voudrais juste qu’elle s’inquiète un peu pour moi. Après un tel choc, je pourrais mourir durant mon sommeil. N’a-t-elle jamais entendu parler de la mort subite du nourrisson ? Avant de sombrer, je lui demande si elle irait quand même à Tanger, au cas où elle me trouvait mort à son réveil — nous avons prévu un voyage là-bas et partons dans quelques jours, je compte d’ailleurs en tirer un journal de voyage. Si je passe la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai passé la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’enfile l’un de mes quarante-sept pantalons de survêtement achetés chez Districenter — prix imbattable — et je prends place sur mon rameur hydraulique. J’en termine, après sept longues minutes, par un sprint, imaginant pour me donner du courage que je suis membre de l’équipe d’aviron d’Oxford, lors de la fameuse &lt;em&gt;Boat Race&lt;/em&gt; qui nous oppose à l’équipe de Cambridge. J’ahane tant et si bien que Barbara vient me trouver, tasse de café en main, et me demande si &lt;em&gt;ça va&lt;/em&gt;. Enfin, elle s’inquiète un peu. Tandis que je récupère stoïquement, front posé sur le compteur, épaules soulevées par des spasmes, elle me raconte son rêve : elle vivait en &lt;em&gt;coloc&lt;/em&gt; avec Gabriel Attal, qui laissait systématiquement des cheveux dans la douche, ce qui avait fini par la boucher. Vraiment surprenant de la part de Gabriel Attal, songé-je entre deux arythmies cardiaques..&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai omis de le mentionner, mais j’ai quitté les réseaux sociaux, aussi ai-je besoin de combler un vide que la relecture de Montaigne, remède universel, ne peut parvenir à combler, car mes facultés de concentration sont encore atrophiées. J’écoute donc des podcasts littéraires, et voici que, pour une obscure raison, l’algorithme s’est mis à me proposer des podcasts d’écrivaines autopubliées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien sûr, je n’ai rien contre l’autopublication ainsi qu’on le verra bientôt, lorsque les pourparlers avec l’imprimeur auront abouti au consensus qui me permettra de vous soumettre mes œuvres à un prix qui ne compromette pas notre amitié.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dis écrivaines parce que je n’ai entendu dans ce registre que des jeunes femmes, qui m’ont fait découvrir beaucoup de nouveaux courants des belles-lettres, à moi qui, innocent, pensais que le genre feel-good se suffisait à lui-même : &lt;em&gt;dark romance, romance young-adult, romance new-adult, romtasy, paranormal romance, regency romance, biker romance&lt;/em&gt;, et je ne cite que les moins fantaisistes. Aucune trace de romance littéraire, en revanche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le&lt;em&gt; roman-doudou&lt;/em&gt; est mon genre préféré. C’est un genre dans lequel, contrairement à la romance dans laquelle quelques difficultés peuvent surgir, il ne doit y avoir absolument aucun conflit. Il doit procurer un sentiment de réconfort et de sécurité au lecteur — à la lectrice — comme un doudou pour un enfant. Ton apaisant et optimiste, personnages attachants, intrigue prévisible et fin heureuse, dans un cadre idéal, de préférence un environnement pittoresque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est-à-dire tout le contraire de la littérature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque Barbara rentre du travail, je lui dis : &lt;em&gt;Barbe, puisque j’ai quitté les réseaux, tu sais, je dispose de beaucoup de temps libre, et j’ai décidé de l’employer à écrire un roman-doudou, ça marche bien. &lt;/em&gt;Elle ne sait pas ce qu’est un roman-doudou ; je lui fournis les explications ci-dessus, sans toutefois la convaincre que je parviendrai ainsi à faire fortune. Elle me répond :&lt;em&gt; Tiens t’en plutôt à ce que tu connais. &lt;/em&gt;Je lui réponds : &lt;em&gt;Mais justement, je connais tout du roman-doudou grâce aux filles, là&lt;/em&gt;. Elle me répond que je crois connaître beaucoup de choses que je ne connais pas. Je lui demande : &lt;em&gt;Ah oui, et comme quoi par exemple ?&lt;/em&gt; Réponse : &lt;em&gt;le Petit Bon Dieu&lt;/em&gt;. Je réfléchis un moment, puis :&lt;em&gt; C’est normal de ne pas connaître le petit Bon Dieu, il est au ciel, je ne suis pas Thomas Pesquet&lt;/em&gt;. Elle me répond avec un air faussement mièvre :&lt;em&gt; Il peut aussi être dans les cœurs&lt;/em&gt;. Affolé, je me tâte le coeur : je n’ai plus de pouls.&lt;em&gt; Barbara, je n’ai plus de pouls&lt;/em&gt;. Puis mon pouls revient. Décidément, je ne vis pas dans un roman doudou (évasion du stress et des soucis quotidiens, offre au lecteur un refuge temporaire grâce à son monde et ses personnages).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-être que j’écris sans le savoir, et depuis des années, une infolettre-doudou.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;—&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le récit d’Edwin, la première nouvelle de &lt;a href=&quot;https://asuivre.substack.com&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;À suivre&lt;/a&gt;, mon infolettre de fictions, touche bientôt à sa fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il vous est possible de vous abonner à tout moment, moyennant cinq euros par mois, pour recevoir les prochaines histoires et accéder aux anciennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La prochaine nouvelle s’intitule Petit Michel, en voici les premiers mots :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Blatt ouvrit les yeux et poussa un cri. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;
La chose, elle aussi, poussa un cri avant de sauter au bas du lit. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;
Blatt, l’esprit embrumé et le cœur battant, regardait à présent avec inquiétude la commode sous laquelle elle avait disparu. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;
C’était un homme décoiffé, au physique ordinaire, dont la vie, ordinaire elle aussi, avait pourtant abrité un peu d’extraordinaire, comme la coquille d’une huître peut abriter parfois, logée contre sa chair molle, une perle. La perle de Blatt avait eu pour nom Marthe. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;
Un cancer, sans trop d’originalité foudroyant, les avait séparés après trente ans d’un amour sincère, dont vingt-cinq dans le petit pavillon où commence cette histoire. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;
Heureusement pour Blatt, que les choses pratiques désorientaient déjà du vivant de son épouse, et que son chagrin, depuis sa mort, rendait impropre à tout, Marthe avait mis dans l’organisation de son après tout le soin qu’elle mettait dans son pendant. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;
C’est ainsi qu’elle avait vendu son petit salon de coiffure à son employée, certes un peu dans l’urgence, après que les médecins ne lui avaient plus donné que quelques semaines à vivre. Elle en avait retiré une somme acceptable, qu’elle avait placée sur un compte d’épargne joint. Elle avait ensuite rédigé à l’attention de Blatt un Mode d’emploi de la vie sans elle ; conseils pratiques qui restèrent lettre morte, à en juger par le désordre dans lequel vivait désormais Blatt, mais également recommandations un peu soucieuses destinées à l’aider à combler le grand vide qui suivrait sa disparition. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;
Puis elle avait consacré ses derniers jours sur terre à simplement vivre aux côtés de Blatt, tentant de lui faire admettre que tout ne finirait pas avec elle. Mais cela, Blatt ne l’admettait pas : il faisait semblant, et, une fois Marthe endormie sous l’effet de ses calmants, il s’effondrait dans la solitude de la pièce où il regardait tourner son train électrique. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci aux premiers abonnés &lt;a href=&quot;https://asuivre.substack.com&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;À suivre&lt;/a&gt;, votre soutien fait chaud au coeur surtout depuis que mon pouls est revenu.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Monsieur monsieur</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-01-31-monsieur-monsieur/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2025-01-31-monsieur-monsieur/</guid><pubDate>Fri, 31 Jan 2025 10:00:00 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;J’observe Jean-Marie, mon voisin, qui colle son visage aux rayons du supermarché. Il ne voit presque plus rien à cause d’une double cataracte ; c’est la raison pour laquelle je l’emmène faire ses courses chaque mardi matin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au début, il voulait continuer d’y aller seul, avec son Kangoo jaune La Poste réformé, mais je lui ai expliqué que c’était plus &lt;em&gt;safe&lt;/em&gt; de ne plus conduire dans son état. Il a demandé : C&lt;em&gt;’est quoi safe&lt;/em&gt; ? Alors je lui ai répondu : &lt;em&gt;Ben secure, quoi, &lt;/em&gt;et il m’a redemandé : &lt;em&gt;C’est quoi secure ?&lt;/em&gt; Et là, je me suis dit qu’il était peut-être temps de sortir de mon &lt;em&gt;anglicisme era ; &lt;/em&gt;j’ai répondu : &lt;em&gt;c’est plus prudent&lt;/em&gt;. Il m’a dit : &lt;em&gt;Mais non,&lt;/em&gt; &lt;em&gt;en plissant bien les yeux et en suivant la ligne blanche au milieu ça va. &lt;/em&gt;Bref, il s’est entêté. Barbara lui a dit la même chose, et, comme c’était elle, il a accepté de ne plus conduire jusqu’à ses opérations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Marie achète toujours les mêmes choses, et de ces choses, il connaît le prix par cœur. C’est ainsi que je suis immédiatement informé d’une hausse de prix du paquet de mille biscottes ou de celui du salami danois recomposé. Pour les légumes, il s’en sait rien, parce qu’il n’en mange jamais. Parfois, il faut aller dans &lt;em&gt;deux&lt;/em&gt; supermarchés, parce que, dans le second, la chicorée est conditionnée par trois et que &lt;em&gt;ça fait des économies&lt;/em&gt;. Il arrive aussi qu’il me confie une petite mission de réassort, comme, l’autre jour, de la confiture Paquito à l’orange ou un pain de la veille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois tous les quinze jours, nous faisons &lt;em&gt;le grand tour&lt;/em&gt; : nous passons au verre et à la banque où il retire de l’argent liquide. Je l’attends devant la Trésorerie, stationné sur une place qui n’en est pas une, angoissé à l’idée qu’un trésorier pourrait sortir et me verbaliser pour accroître son trésor. Ensuite seulement, nous nous rendons au supermarché. Parfois, je le laisse seul faire ses emplettes pour profiter d’un petit moment à moi ; je flâne devant les vitrines des magasins d’en face, admirant ici les urnes funéraires, là les prothèses auditives, ou bien j’assiste au ballet des mal réveillés qui viennent effectuer leurs analyses à jeun au laboratoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd’hui, Jean-Marie m’attend sur le parking avec son caddie. Je l’aide à ranger ses courses dans sa glacière inutile parce qu’il n’achète jamais rien de frais, et nous remontons chez nous. Dans la voiture, pour faire la conversation, je lui demande s’il a bien dormi. Il me répond : &lt;em&gt;Pas trop, j’ai ma hanche qui m’a lancé toute la nuit&lt;/em&gt;. Je dis : &lt;em&gt;Ah, moi pareil, mais c’était l’épaule&lt;/em&gt;. Je suis, en effet, tombé à scooter et j’ai attrapé une grave tendinite. Je ne voudrais cependant pas minimiser les douleurs de Jean-Marie, parce qu’elles sont dues à une métastase osseuse du cancer de stade 4 qu’on lui a récemment diagnostiqué en plus de ses cataractes. Mais tout de même, mon épaule me fait très mal la nuit et, contrairement à lui, je n’ai pas de morphine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque je le dépose devant chez lui, il me demande d’un air enjoué : &lt;em&gt;On fait le grand tour la semaine prochaine ? &lt;/em&gt;Je lui réponds : &lt;em&gt;Et non, je ne peux pas, je pars demain chez mes parents.&lt;/em&gt; Je suis attristé de manquer le grand tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, donc, je suis en route pour la région parisienne. Je progresse lentement, comme d’habitude. Là où le système de navigation indique à peine plus de cinq heures de route, il m’en faut toujours près de huit. C’est que je fais régulièrement des pauses. Conduire me fatigue plus que d’autres, car, faute de savoir activer le régulateur de vitesse, je dois rester dans un état de vigilance exacerbée pour exercer une pression du pied constante sur la pédale de l’accélérateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et parlant de pied, j’ai la satisfaction, une fois sorti de l’autoroute, de voir un motard me faire un signe de la jambe après m’avoir dépassé. Peut-être, sans le faire exprès, ai-je effectué une manœuvre qui a simplifié sa conduite ? Ou bien je lui ai donné l’impression que je me préoccupais de sa sécurité ? À vrai dire, je ne l’avais même pas vu. Mais ce signe, dont les motards me gratifient très rarement, et qui suscite ma jalousie quand ils le font à d’autres, réchauffe mon cœur refroidi par la perspective d’un séjour difficile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Difficiles, ils le sont de plus en plus, à mesure que les années passent. Un jour, bientôt, ce sera mon dernier voyage. Peut-être après un rendez-vous chez le notaire, ou en revenant du garde-meuble au volant d’une fourgonnette vide — non, ce serait très dangereux que je conduise une fourgonnette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu’il en soit, je verrai s’éloigner dans mon rétroviseur le portail que j’ai &lt;em&gt;lasuré&lt;/em&gt; cet été pour la dernière fois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois, j’ai pris rendez-vous pour visiter un EPHAD à titre préventif. Depuis longtemps je répugnais à le faire, mais quelques récentes alertes m’ont décidé. Mon père éprouve de plus en plus de difficultés à s’occuper de ma mère. L’autre soir, il l’a laissée échapper au sol en la couchant, et n’a pu la relever. Il m’a téléphoné en pensant appeler une voisine. Je lui ai bien installé un de ces téléphones à grosses touches, mais encore faut-il y voir suffisamment clair pour appuyer sur celle qui porte le bon nom sur l’étiquette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À chaque fois que mon père fait n’importe quoi avec le téléphone, je suis triste, parce que c’était son métier. C’est même comme ça qu’il a rencontré ma mère. Il installait des lignes téléphoniques en Algérie. Revenu en France, il a fait toute sa carrière dans les postes et télécommunications, dont le nom n’a pas cessé de changer : les PTT, la DGT, France Télécom. Il est parti en retraite avant &lt;em&gt;Orange&lt;/em&gt;, mais, fidèle, il a choisi une &lt;em&gt;Livebox&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est comme cela que j’ai passé mon adolescence dans un &lt;em&gt;central téléphonique&lt;/em&gt;, mais je l’ai déjà dit je crois. J’adorais me faufiler dans les bureaux à l’heure où tous les employés étaient partis. J’utilisais les Minitels en douce, dans les cliquetis des grandes armoires remplies de fils. Est-ce qu’un &lt;em&gt;clic&lt;/em&gt; correspondait à un appel ? Si oui, alors les gens étaient bien bavards avant les textos. C’est aussi comme cela que, l’été, j’ai travaillé aux renseignements téléphoniques. C’est étrange d’avoir rendu un service qui n’existe plus, étrange et triste. C’est un sentiment que d’autres doivent partager ; par exemple, les opératrices — je ne suis jamais tombé sur un homme — de Tam-Tam, de Tatoo, de Kobby.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je collectionnais aussi les cartes téléphoniques ; enfin pas vraiment, c’est juste que grâce à mon père j’avais souvent des exemplaires rares, des éditions limitées. Je me rendais à Paris, chez les collectionneurs du Carré Marigny, pour me réjouir de leur cote élevée et évaluer ma fortune. C’était un peu la cryptomonnaie de l’époque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles ne valent plus rien aujourd’hui, j’aurais dû &lt;em&gt;vendre&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon, enfin, comme dans plein d’infolettres, me voici chez mes parents. Avant, j’avais à coeur de rendre tout ceci comique : je racontais les lubies, les obsessions de mon père, un peu les saillies de ma mère, mais à présent, je n’ai plus tellement envie. Elle, elle ne sort plus beaucoup de son brouillard, et lui, il n’a plus le moral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir de mon arrivée, il m’a dit : &lt;em&gt;Ça ne rime plus à rien de continuer à vivre&lt;/em&gt;. Son corps le lâche, il se sent seul, il ne voit plus très bien, il entend mal, et la radio comme la télévision sont devenues tellement stupides qu’elles ne le distraient plus. &lt;em&gt;Je ne suis plus concerné par rien. Je suis au rebut, je n’ai plus rien à faire ici. Quand je pense à ce que j’étais, et ce que je suis devenu. &lt;/em&gt;Je me demande s’il ne ferait pas une légère dépression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dis, &lt;em&gt;mais non, mais non&lt;/em&gt;, mais je pense &lt;em&gt;oui&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;c’est vrai&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rassure comme je peux, je me dis : &lt;em&gt;Quand même, il se débrouille sur internet, il envoie des courriels, il commande sur Amazon, et tout&lt;/em&gt;. Je me dis aussi qu’il tient toujours sur ses deux jambes, c’est rare à son âge. Mais j’ai remarqué qu’elles commençaient à flageoler, et puis ce léger tremblement des mains qui n’était pas là la dernière fois, et les pertes de mémoire qui deviennent gênantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Mais non, mais non, &lt;/em&gt;donc&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;Comme si ça allait changer quelque chose, ou le convaincre. De quoi ? Un malheureux a-t-il déjà vu son fardeau allégé par un, &lt;em&gt;mais non, mais non &lt;/em&gt;? Dans ma chambre vite regagnée après les dîners, je repense à mes, &lt;em&gt;mais non&lt;/em&gt;, et je suis triste. Je me dis : &lt;em&gt;Demain, je dirai&lt;/em&gt; &lt;em&gt;je comprends&lt;/em&gt;, ou J&lt;em&gt;e sais que c’est dur. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, je lui demande de me raconter une de ses histoires drôles — plus drôle du tout à force d’être usée — pour qu’il oublie sa condition le temps d’un rire. Et puis, la tristesse et l’inquiétude reviennent, pour des affaires toujours plus petites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, j’ai trouvé ce matin au courrier une enveloppe très fine venue d’Allemagne ; elle contenait des écrans de protection pour son tensiomètre. Je lui ai dit : &lt;em&gt;Je vais t’installer les protections que tu as commandées&lt;/em&gt;, et il m’a répondu qu’il n’en avait pas besoin. Je lui ai donc demandé pourquoi ils les a commandées ; il m’a répondu : &lt;em&gt;Par faiblesse&lt;/em&gt;. J’ai compris qu’il ne voulait pas dire par-là qu’il en avait tellement envie qu’il s’était autorisé cette petite folie, non. Il ne voulait pas non plus simplement dire &lt;em&gt;par erreur&lt;/em&gt;. Il voulait dire ce qu’il a dit : qu’il était &lt;em&gt;faible, diminué&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela m’a rappelé la fois où il s’était plaint de recevoir des choses qu’il n’avait pas commandées ; il avait activé sans le remarquer une option pour des envois réguliers. Je l’ai fait, une fois, pour les croquettes de mon chien, c’est pratique. Du coup, il s’est retrouvé avec beaucoup trop de protections urinaires pour ma mère. Et pas plus tard que tout à l’heure, j’ai trouvé du comté dans son panier Amazon. J’ignore pourquoi il a envisagé d’acheter du fromage en ligne, comme j’ignorais qu’ils en vendaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au déjeuner, il porte mon bonnet &lt;em&gt;Squid Game&lt;/em&gt; mal enfoncé sur sa tête, qu’il a confondu avec le sien. C’est Barbara qui l’a gagné chez Burger King et me l’a offert. Je n’ai jamais regardé la série ; l’ussé-je voulu dans un moment d’égarement que je ne l’aurais pu : Barbara ne supporte pas le cinéma coréen. Elle dit que les acteurs sautent partout et ont toujours l’air de jouer en accéléré – je pense qu’elle est tout simplement raciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon père me dit qu’il aimerait consulter le médecin. Je lui demande pourquoi, afin de pouvoir donner un motif aux cerbères du secrétariat déporté officiant pour plusieurs médecins à la fois, disséminés un peu partout en France, et qu’on a toujours l’impression de déranger. Il me répond qu’il ne sait pas vraiment. Il se sent faible, voilà tout. Pourtant, il sort d’une transfusion sanguine que j’ai eu toutes les peines du monde à organiser, car j’ai attendu longtemps un mot du médecin traitant. Du médecin &lt;em&gt;traînant&lt;/em&gt;, dirais-je si je faisais du &lt;em&gt;stand-up&lt;/em&gt; ou de l’humour à la radio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, vous allez finir par faire une dépression ; déjà, avec le suicide du docteur Steiner et la mort de mes animaux de compagnie l’année dernière, ce n’était pas très gai de me lire. J’ai même eu des &lt;em&gt;désabonnements&lt;/em&gt;, le cauchemar des infolettristes. Peut-être des gens qui pensaient que la vie était toujours drôle, ou qui venaient me lire pour oublier que ce n’est pas le cas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci d’être restés, vous qui lisez encore ces lignes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’ailleurs, moi aussi, j’ai connu un &lt;em&gt;gros épisode dépressif&lt;/em&gt;, comme l’a formulé ma nouvelle psychiatre. &lt;em&gt;On va creuser, mais vous êtes sûrement bipolaire de type 2&lt;/em&gt;. Je lui ai répondu : &lt;em&gt;Ah bon, je pensais que j’étais juste fou&lt;/em&gt;. Je me suis un peu renseigné, bipolaire, ça a l’air mieux que zinzin, parce que beaucoup de grands artistes étaient bipolaires : Van Gogh, Munch, Hemingway, Kurt Cobain, Batman, Zorro ou ce gros copieur d’Emmanuel Carrère. Je dois noter mes humeurs pour identifier mes phases hautes et mes phases basses. En ce moment, je suis plutôt dans une phase haute, vous avez vu ça dans la dernière infolettre, avec les incroyables annonces qu’elle contenait. C’est sûrement les délicieux comprimés goût cassis qu’elle m’a prescrits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’après-midi, je visite un EPHAD comme prévu, guidé par une charmante dame. Devant le réfectoire, il y a un petit attroupement de résidents en fauteuil ; certains sont assoupis, menton sur la poitrine, mais d’autres me rendent mon salut avec une courtoisie qu’on ne voit plus beaucoup de nos jours. Ils ne sont que sept ou huit. Où sont les autres ? Peut-être dans leurs chambres à lire le journal de Pascal Sevran ou mes infolettres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, ceux qui sont devant le réfectoire sont immobiles. Peut-être sont-ils en panne de fauteuil, ou &lt;em&gt;prem’s&lt;/em&gt; au repas du soir. C’est vrai que le déjeuner, dont le menu est toujours affiché sur une ardoise, avait l’air absolument délicieux. Le gratin de cannellonis, surtout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dame me fait visiter une chambre au second étage : spartiate, mais spacieuse, une belle douche avec des poignées auxquelles s’accrocher, un petit bureau avec vue sur le parc. Elle me précise qu’il y a deux infirmières par étage. Je dis : &lt;em&gt;C’est vraiment bien, j’aimerais beaucoup vivre ici&lt;/em&gt;. Elle rit, pensant que je plaisante. Puis elle me dit : &lt;em&gt;Oh, vous seriez refusé à l’examen médical d’entrée&lt;/em&gt;. Qu’est-ce qu’elle en sait ? Je suis bipolaire et j’ai une tendinite, quand même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De retour au rez-de-chaussée, une femme élégante se penche de son fauteuil pour m’accrocher le bras au passage ; elle me dit &lt;em&gt;Monsieur, monsieur. &lt;/em&gt;Je lui réponds :&lt;em&gt; Oui ? &lt;/em&gt;Elle ne dit plus rien. Elle me regarde. La dame de l’EPHAD me tend une feuille avec les tarifs. Je chausse mes lunettes, et m’exclame : &lt;em&gt;mais c’est très abordable, en fait !&lt;/em&gt; Elle me regarde d’un air navré, et tend le doigt vers la feuille : &lt;em&gt;N&lt;/em&gt;o&lt;em&gt;n, cette ligne, ce sont les suppléments, selon le degré d’autonomie. Le tarif de base est ici&lt;/em&gt;. Beaucoup moins abordable, mais enfin, c’est vrai qu’il y a des cannellonis gratinés, des machines à café, et même un arbre en plastique. Sans parler des ateliers de psychomotricité avec Danielle ou des cours de guitare assurés par Guy. La dame élégante en fauteuil me dit à nouveau : &lt;em&gt;Monsieur, monsieur&lt;/em&gt;. À nouveau, je réponds : &lt;em&gt;Oui ?&lt;/em&gt; À nouveau, aucune réponse. Peut-être qu’elle veut aller juste aller aux toilettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque je demande à la dame qui m’a fait visiter s’il y a de la place en ce moment, elle me répond : &lt;em&gt;Ah non, il faut attendre un décès&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;Il y a une liste d’attente&lt;/em&gt;. L’autre dame, celle en fauteuil, dit : &lt;em&gt;Monsieur, monsieur&lt;/em&gt; sur un ton plus plus angoissé que précédemment. Je réponds : &lt;em&gt;Mais non, mais non.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La première dame, celle de l’EPHAD, me désigne une porte à doubles battants et me dit d’un air mystérieux : &lt;em&gt;Là derrière, c’est l’unité des malades protégés&lt;/em&gt;. Je pense à des témoins du FBI, mais elle ajoute : &lt;em&gt;les Alzheimer par exemple, enfin tous ceux qui auraient tendance à fuguer&lt;/em&gt;. Pour lui laisser le souvenir d’un type sympa, gagner quelques places sur la liste d’attente, je dis : &lt;em&gt;Ah ! C’est donc ici qu’on mettra mon chien lorsqu’il sera vieux !&lt;/em&gt; Elle me regarde, et me répond très sérieusement : &lt;em&gt;On n’accepte pas les chiens, monsieur&lt;/em&gt;. J’ai sûrement perdu des places.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je repars un dossier sous le bras, des rêves de retraite d’écriture et de cannellonis gratinés plein la tête.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon dos retentit un dernier &lt;em&gt;Monsieur, monsieur&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;hr&gt;
&lt;p&gt;Si vous aimez les choses poétiques et un peu absurdes, vous aimerez sûrement l’infolettre d’Ambroise Garel intitulée &lt;a href=&quot;https://linsolithe.substack.com/&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;L’insolithe&lt;/a&gt;. Je pense que la faute est voulue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon dernier envoi, vous avez pu lire le &lt;a href=&quot;https://asuivre.substack.com/p/edwin-episode-1&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;début des aventures d’Edwin&lt;/a&gt;, premier épisode de ma nouvelle infolettre A suivre, fictions littéraires en feuilleton. Un grand merci aux premiers abonnés, mes lecteurs préférés. Pour découvrir la suite dès demain, la fin dans quelques semaines, puis le début d’une autre histoire, et ainsi de suite :&lt;br&gt;&lt;a href=&quot;https://asuivre.substack.com&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;A&lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;https://asuivre.substack.com&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;bonnez-vous&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous aimez Jours de Francis, vous pouvez soutenir l’auteur en faisant connaître ses infolettres autour de vous, en vous abonnant aux fictions, en effectuant un don ponctuel — ou les trois : &lt;br&gt;&lt;a href=&quot;http://ko-fi.com/joursdefrancis&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;Oui je soutiens Jours de Francis, car c’est vraiment une bonne infolettre&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
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<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2024-07-11-la-crepe-du-temps/</guid><pubDate>Thu, 11 Jul 2024 14:29:32 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Je voulais renouer avec la gaieté, et puis j’ai pensé à mon frère qui est mort jeune, il y a 30 ans, et me suis dit :&lt;em&gt; Bon sang, la vie fait pschit&lt;/em&gt;. D’accord, c’est parfois un peu plus long, disons &lt;em&gt;pschiit&lt;/em&gt;, ou même &lt;em&gt;pschiiit&lt;/em&gt;, mais enfin, ça reste un pschit. Et durant ce pschit, que faisons-nous ? Rien de bien important.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas le premier à le dire ; on parle souvent du memento mori des romains, &lt;em&gt;souviens-toi que tu vas mourir&lt;/em&gt;, ces mots qu’ils se faisaient murmurer à l’oreille lorsque, glorieux, puissants, acclamés par le peuple, ils voulaient ne pas oublier leur condition de mortels. Mais sait-on qu’ils avaient aussi le memento pschiti ? &lt;em&gt;Souviens-toi que tu fais pschit&lt;/em&gt;. Sénèque lui-même n’a pas écrit autre chose à Lucilius dans ses fameuses lettres : &lt;em&gt;La vie ressemble à un pschit : ce qui importe, ce n’est pas sa longueur, mais sa valeur&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’en étais là de mes réflexions, en chemin &lt;em&gt;cum pedibus&lt;/em&gt; pour récupérer ma voiture de location, lorsque Mathis a refait irruption dans ma vie. Je hais Mathis. Il travaille au service de location de véhicules du supermarché où j’ai mes habitudes. Me rendant compte, après vingt minutes de marche, que j’avais oublié mon permis de conduire, je téléphonai aux services concernés afin de m’assurer que, puisqu’ils disposaient de plusieurs photocopies effectuées à l’occasion de locations précédentes, ils passeraient outre cet oubli. Hélas, ce fut Mathis qui répondit au téléphone. J’ai été confronté à sa noirceur d’âme à plusieurs reprises. Il prend toujours un plaisir pervers à rappeler les règles d’un ton pincé, puis à se retrancher derrière un &lt;em&gt;Ce n’est pas de ma faute monsieur, j’ai posé la question à ma responsable &lt;/em&gt;lorsque, tout naturellement, vous manifestez votre irritation. Mathis n’a aucun sens de la clientèle, la mollesse d’une limace et le charisme d’un appareil de petit électroménager, quelque chose entre la cafetière et le presse-agrume. Je lui ai donc raccroché à la gueule et j’ai fait demi-tour en le maudissant, pressé de retourner les tiroirs à la recherche de mon permis avant de repartir le violenter physiquement même si, sur le fond, il avait raison — après tout, mon permis aurait pu être suspendu depuis ma dernière location. Mais nous parlons de Mathis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À mon arrivée Mathis n’était pas là, bien entendu. Sa collègue, seule à l’accueil, m’a fait attendre pour récupérer la voiture, au motif que j’étais, selon elle, en retard (en effet, à cause de ce connard de Mathis) et qu’elle ne pouvait abandonner son poste pour effectuer l’état des lieux. J’en ai profité pour acheter deux sandwiches triangles, qui m’ont coûté le prix d’un seul sur l’autoroute, et cela m’a mis un peu de baume au cœur. Lorsque la collègue de Mathis put enfin s&lt;em&gt;e libérer&lt;/em&gt;, elle me dit d’un ton enjoué, désignant la voiture au loin : &lt;em&gt;C’est celle que vous avez abîmée la dernière fois&lt;/em&gt;, comme si j’allais être content de la retrouver alors que les réparations m&#x27;ont coûté cher. Et voici qu’en plus, tandis que nous faisons le tour du véhicule elle désigne la carrosserie, toujours enfoncée, et ajoute : &lt;em&gt;Je n’ai pas eu le temps de la faire réparer, elle est louée sans arrêt. Dites-donc, c’est pas de chance, parce qu’il y a un trou. Sinon, on aurait pu juste décabosser.&lt;/em&gt; Je reste calme, lui fais consigner toutes les menues griffures sur les sièges, sans lui dire bien entendu que c’est mon chien qui en a fait la plupart lors de précédents trajets, puis lui fais constater que, bien que l’indicateur d’essence fût au maximum, le tableau de bord indique 525 kilomètres jusqu’au prochain plein. &lt;em&gt;Je l’ai déjà prise avec 550&lt;/em&gt;, précisé-je d’un air un peu suffisant. &lt;em&gt;Certaines personnes arrêtent la pompe avant le clac. Vous devriez être plus attentifs lors des restitutions de véhicule. Je  vous la  restituerai avec 525&lt;/em&gt;. Évidemment, elle arrête immédiatement de faire sa maline et s’éloigne en direction de l’accueil, sur ses chaussures à plateforme, pressée à coup sûr de faire son rapport à Mathis, probablement caché dans la réserve ou au rayon slips.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est donc très en retard que je me mets en route pour rendre visite à mes parents, accompagné de mon chien, que j’encourage à griffer encore un peu plus les sièges. Toujours furieux, je pense à Mathis jusqu’à l’entrée de Tours, où un fort ralentissement me donne l’occasion de pratiquer la méditation de pleine conscience. &lt;em&gt;Memento pschiti&lt;/em&gt; me dis-je ; &lt;em&gt;fais ce que dois durant le pchit&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;D’accord, mais je fais ce que je peux. C’est vrai ça mon bonhomme ? Tu es sûr de faire tout ce que tu peux ?&lt;/em&gt; Bref, j’ai commencé à m’énerver moi-même. Dans ces conditions, autant penser à Mathis. Je l’imagine encore au rayon slips, mort étouffé, assassiné, un slip roulé en boule dans la gorge. Il faut dire qu’après des années à avoir snobé le genre, je me suis mis récemment à lire des polars. Attention, pas des &lt;em&gt;thrillers&lt;/em&gt;, que je continue de mépriser. Je devrais d’ailleurs plutôt dire des &lt;em&gt;romans criminels&lt;/em&gt;. Dans ceux que je préfère, il n&#x27;y a pas toujours de cadavre, parfois même pas d’enquêteur. De nos jours, les enquêteurs ont des noms ridicules. Un exemple : Franck Thilliez, dont je n&#x27;ai lu que quelques passages dans les stations-service (ça m’a bien suffi), a appelé le sien Sharko. Pardonnez-moi, mais s’il voulait effrayer en évoquant un animal dangereux, il aurait mieux fait de choisir Tigrou, ou Tique. Tiens, je tuerais bien Mathis, au minimum dans un livre. Il s’intitulerait &lt;em&gt;Mathis doit mourir&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À cause de lui, je n’arrive à destination qu’à la nuit tombée et, rendu dans ma chambre d’enfant, je découvre que dans ma précipitation j’ai oublié  des choses importantes comme ma brosse à cheveux et une paire de chaussettes basses — Mathis, toujours. Je me glisse immédiatement dans mon petit lit, tel Boucle d’Or chez les ours, et m’endors presque aussitôt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au réveil, je ne me souviens pas de mes rêves. Je m’en souviens rarement, et lorsque je m’en souviens, ils ne me paraissent pas très intéressants. Surtout par rapport à ceux de Barbara. J’aimerais bien l’impressionner avec mes rêves. Par exemple, j’aimerais rêver de la crêpe du temps. Je flanerais dans une boutique d’antiquaire poussiéreuse, un peu comme Lucien dans &lt;em&gt;La peau de chagrin&lt;/em&gt;, et je tomberais sur une sorte de crêpe durcie. L’antiquaire, un vieil homme à l’air oriental, m’expliquerait, sans se départir d’un sourire mystérieux, intriguant, qu’elle aurait été trouvée dans la tombe profanée d’un pharaon. Je demanderais : &lt;em&gt;C’est une crêpe ?&lt;/em&gt; Il répondrait : &lt;em&gt;Non, une galette, plutôt. &lt;/em&gt;Il y aurait un silence, puis : &lt;em&gt;Ça ressemble à une crêp&lt;/em&gt;e, dirais-je. &lt;em&gt;Si vous voulez&lt;/em&gt;, répondrait-il. &lt;em&gt;Elle présente, en tout état de cause, des propriétés fabuleuse&lt;/em&gt;s. &lt;em&gt;Ah oui, et quoi par exemple ? &lt;/em&gt;demanderais-je sans vouloir paraître intéressé. &lt;em&gt;Et bien&lt;/em&gt;, dirait l’antiquaire oriental, toujours avec son sourire mystérieux, &lt;em&gt;elle permet de voyager dans le temps&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;Très bien je l’achète&lt;/em&gt;, dirais-je, convaincu. &lt;em&gt;Pas si vite,&lt;/em&gt; répondrait l’antiquaire : &lt;em&gt;que feriez-vous, si j’acceptais de vous la vendre ? Son pouvoir est immense&lt;/em&gt;. Un moment de réflexion, puis je répondrais : &lt;em&gt;J’irais tuer Hitler&lt;/em&gt;. L’homme semblerait satisfait et me dirait :&lt;em&gt; Vous êtes quelqu’un de responsable, j’accepte de vous la vendre. C’est 100 euros, je ne prends pas la carte, il y a un distributeur plus haut dans la rue&lt;/em&gt;. Et puis, lorsque je reviendrais avec mes billets, il me tendrait la crêpe bien emballée dans du papier crépon. Je lui demanderais :&lt;em&gt; Comment fonctionne la crêpe, est-ce une sorte de volant ?&lt;/em&gt; et il me répondrait : &lt;em&gt;Non, d’abord ce n’est pas une crêpe, c’est plutôt une galette, et ensuite, il suffit d’en manger un petit morceau en pensant très fort à l’endroit et à l&#x27;époque où vous voulez vous rendre. Par exemple, pour vous, ça sera Autriche, Braunau am Inn, avril 1889&lt;/em&gt;. Un silence, puis je dirais : &lt;em&gt;Ben pourquoi, je fais ce que je veux avec ma crêpe&lt;/em&gt;. Un peu excédé, il répondrait : &lt;em&gt;Vous avez dit que vous alliez tuer Hitler. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de vous la vendre&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;C’est vrai&lt;/em&gt;, reconnaîtrais-je honnêtement. Mais ce que je voudrais vraiment, c’est tuer Mathis. L’antiquaire oriental ajouterait : &lt;em&gt;Je vous fais cette suggestion parce qu’il me semble que ça sera plus facile s’il n’est pas encore méchant, or les bébés sont rarement méchants&lt;/em&gt;. Je nuancerais : &lt;em&gt;Dans certains films, si, quand même, par exemple ceux avec l’antéchrist&lt;/em&gt;. L’antiquaire mystérieux, un peu excédé, toujours : &lt;em&gt;C’est pour cela que j’ai  dit ”rarement”.&lt;/em&gt; &lt;em&gt;N’oubliez pas d’emporter un autre morceau avec vous pour revenir. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, je me boulotterais un morceau de la crêpe du temps, après en avoir mis deux autres dans ma poche. Un pour moi, et un pour Anne Boleyn. Car c’est elle que j’irais retrouver, en 1536 dans la tour de Londres, et pas Hitler ou Mathis, qui se seraient d’ailleurs très bien entendus. Une fois dans la tour, je lui donnerais un morceau de la crêpe du temps, j’en avalerais un autre, et nous serions de retour. Plus de décapitation. Barbara serait surprise, mais je lui dirais : &lt;em&gt;C’est Anne Boleyn&lt;/em&gt;. Barbara répondrait : &lt;em&gt;Ah, d’accord, enchantée&lt;/em&gt;. Nous deviendrions polyamoureux, enfin moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La médecin vient de passer, interrompant mon rêve éveillé. Elle a trouvé mes parents &lt;em&gt;pâlots &lt;/em&gt;: prise de sang pour tout le monde. C’est vrai que mon père est tout pâle, on dirait le fantôme du père d’Hamlet, ce qui ferait de moi Hamlet et c’est pas mal du tout, ça, car les femmes aiment les types tourmentés ; il faudra que je dise à Anne et Barbara que je suis tourmenté. Est-ce que je ne serais pas en plein flux de conscience ? Je suis dans Ulysse ! Oh, un lapin. Mathis, mangeur de slips, comme je te hais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon séjour au pays du grand âge ne s’est passé ni mieux, ni moins bien que le précédent. J’ai connu des joies (lorsque j’ai tondu le gazon avec l’antique tondeuse pour faire rager Lucien, le jeune voisin énervant qui le fait d’habitude moyennant finances avec son tracteur de pelouse, en lui coupant l’herbe sous le pied, si je puis dire) et des peines (lorsqu’une des lames de la tondeuse m’a heurté le doigt tandis que j’évacuais l’herbe accumulée qui empêchait son bon fonctionnement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À mon retour, j’aperçois Jean-Marie assis devant chez lui, à la table de pique-nique en bois qu’il a fabriquée en suivant des plans obtenus &lt;em&gt;dans internet&lt;/em&gt;, je ne sais comment, car il n’a pas internet. La table est superbe, il en a même amélioré le concept en prévoyant un mécanisme permettant de relever les bancs en cas de pluie. À présent que son ouvrage est terminé, il semble un peu perdu, étudiant encore les plans à l’infini, derrière sa table digne du concours Lépine. Quand je m’approche, il me demande immédiatement s’il pourrait m’accompagner à la déchèterie la prochaine fois, pour que je lui montre &lt;em&gt;comment je fais avec les bac&lt;/em&gt;s ? Je n’en crois pas mes oreilles. Avec tout ce que m’apprend Jean-Marie, c’est pour moi une consécration que de me voir sollicité par lui en tant que spécialiste. Mon retour semble lui avoir donné un coup de fouet immédiat, puisqu’il me propose de m’aider à mener à bien de nombreuses tâches : confection d’étagères pour l’abri-voitures, porte pour le potager, remise en état du portail, et j’en passe. Il me faudra me terrer dans la maison durant plusieurs jours avant d’être en état supporter la suractivité désespérée de Jean-Marie, laquelle est encouragée, dois-je le préciser, par une Barbara toujours heureuse de voir que &lt;em&gt;les choses avancent&lt;/em&gt;. Je découvre en outre que ces deux-là ont comploté pour laisser quelques œufs à couver à l’une des poules qui se montrait, ces derniers temps, particulièrement maternelle. C’est irresponsable, car nous risquons fort de nous retrouver avec des &lt;em&gt;poulets&lt;/em&gt; dont nous ne saurons que faire, ne souhaitant les occire ou de les donner à des gens qui les mangeraient ; devenus &lt;em&gt;coqs&lt;/em&gt;, ils transformeraient le poulailler en arène, le coq actuel (un violeur récidiviste) n’étant pas un adepte de la non-violence. Enfin, je dois désormais passer des gants de jardinage pour collecter les œufs, car la poule qui couve, devenue agressive, distribue force coups de bec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n’ai jamais écrit la suite de mon séjour à Limoges, et à présent je ne le puis plus, car j’ai tout oublié. Je souhaite toutefois distinguer un fidèle lecteur qui, intrigué par l’affaire de la statue sans nom et sans sculpteur, a écrit au service des archives de Limoges pour en savoir plus. Son opiniâtreté a été récompensée par une réponse qu’il m’a transmise : &lt;em&gt;La statue de la place Jourdan porte le nom de Jeune Fille aux Nattes. Elle a été réalisée par le sculpteur André Bizette-Lindet, pensionnaire de l&#x27;Académie de France à Rome (Villa Médicis). Conçue en marbre, elle est référencée dans &quot;Les envois de Rome, année 1934, in supplément au bulletin de la Grande Masse, n°86 janvier 1935 &quot;&lt;/em&gt;. Je voudrais donc que chacun acclame intérieurement Jonathan pour son merveilleux état d’esprit, l’exact opposé de celui de Mathis.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Docteur Steiner</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2024-03-24-docteur-steiner/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2024-03-24-docteur-steiner/</guid><pubDate>Sun, 24 Mar 2024 13:10:10 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Vous souvenez-vous du docteur Steiner ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si, le vétérinaire dont je parlais souvent, avec toutes mes histoires d’animaux morts et mon jardin qui commence à ressembler à celui de Léautaud à force de les accueillir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avions toujours une discussion technologico-philosophique après qu’il avait ausculté celui de mes compagnons à deux ou quatre pattes que je lui amenais ce jour-là. Elles me faisaient réfléchir. Parfois, j&#x27;observais ou j’apprenais quelque chose et je me disais : &lt;em&gt;Il faudra que je dise ça au docteur Steiner à notre prochaine discussion&lt;/em&gt;. Oh elles n’étaient jamais bien longues : le docteur Steiner avait beaucoup de petits patients en détresse. Je lui confiais tous mes amis à poils et à plumes ; il avait un mot gentil, un petit surnom pour chacun, et peut-être était-ce pour cela que certains semblaient le préférer à moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À présent, le docteur Steiner est mort, lui aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dernière fois que je l’ai vu, c’était le soir de l’opération fatale de ma chatonne. Nous étions invités à un vernissage (le docteur Steiner et moi) ; il m’avait présenté ses deux jolies petites filles et demandé des nouvelles de ma chatonne. Il avait froncé les sourcils en apprenant qu’elle était toujours un peu &lt;em&gt;groggy&lt;/em&gt; : &lt;em&gt;Bon, on va surveiller ça&lt;/em&gt;. J’ai déjà raconté la suite : son état s’est aggravé, elle est morte aux urgences vétérinaires, et je l’ai mise en terre. Peu après, le docteur Steiner avait laissé sur mon répondeur téléphonique un message qui m’avait fait chaud au cœur. J&#x27;étais trop triste pour le rappeler, et je n’avais pas non plus eu l’occasion de le revoir depuis le vernissage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’espère qu’il n’aura pas pensé que je lui en voulais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La clinique est désormais fermée pour une &lt;em&gt;durée indéterminée&lt;/em&gt;. Comme la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des dizaines d’internautes rendent hommage au docteur Steiner. Beaucoup racontent comment il a sauvé leur compagnon, combien il les a soutenus dans les moments difficiles ; d’autres demandent comment ils pourront récupérer leur commande de croquettes. J’ai hésité à écrire un message moi aussi, mais j’étais terriblement choqué, et je captais très mal le réseau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le réseau, nous en parlions souvent avec le Docteur Steiner. Il me trouvait un peu luddite sur les bords ; moi je le trouvais inconscient, avec sa &lt;em&gt;suite business&lt;/em&gt; espionnée par les Américains et son enthousiasme pour l’intelligence artificielle qui causera notre perte. Un jour, apercevant mon téléphone à clapet, il m’a proposé de rechercher dans ses cartons son vieil appareil encore moins &lt;em&gt;smart&lt;/em&gt; que le mien pour me l’offrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme j’aimerais, à présent, être en possession du téléphone du docteur Steiner. Je pourrais me prévaloir de ses dernières volontés, mais je ne veux pas compliquer les opérations de succession, d’autant que sans écrit les chances de succès seraient très faibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je considérais le docteur Steiner comme un ami. Parmi mes rares interlocuteurs, il était l&#x27;un des seuls avec qui je dépassais le champ des considérations météorologiques. Mais peut-être que lui ne me considérait pas comme tel. À la lecture des messages de condoléances, je réalise à quel point il était apprécié. Peut-être était-il juste &lt;em&gt;gentil&lt;/em&gt;. Pourtant, je n’ai lu aucune allusion à un cadeau du docteur Steiner. Or, on offre pas une chose aussi précieuse que son vieux téléphone au premier venu, pas vrai ? Qui sait, peut-être étais-je pour lui un peu plus qu’un simple client après tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le docteur Steiner s’est suicidé.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne me suis pas rendu à ses obsèques ; j’aurais pleuré comme une fillette, et tout le monde se serait demandé qui était ce vieux bonhomme tellement attaché au docteur Steiner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai arraché une fleur dans une jardinière municipale, et je l’ai déposée sur le seuil de la clinique fermée ; je me suis assis sur le muret devant les places &lt;em&gt;stationnement réservé &lt;/em&gt;où je ne me garerai plus, et je suis parti. Bientôt, sur sa tombe ou devant son urne, le docteur Steiner et moi reprendrons nos discussions.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Limoges</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2024-03-09-limoges/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2024-03-09-limoges/</guid><pubDate>Sat, 09 Mar 2024 20:31:58 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Dans le train pour Limoges, je me demande s’il se pourrait vraiment que certains vivent sans se demander s&#x27;ils préfèrent Racine ou Corneille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai décidé de me rendre dans la capitale des arts du feu sur un coup de tête après avoir lu le livre de Pascal Herlem sobrement intitulé &lt;em&gt;Limoges&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le narrateur n’est pas revenu dans sa ville natale depuis que sa sœur a rejoint leurs parents dans le caveau familial deux ans auparavant. D’ailleurs, le livre fait suite à &lt;em&gt;La sœur, &lt;/em&gt;dans lequel l’auteur évoque le silence familial qui pèse autour de cette sœur souffrant de troubles mentaux, qu’il a peu connue, et qu’on a lobotomisée avant de la placer en institution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette désignation, &lt;em&gt;capitale des arts du feu&lt;/em&gt;, je l’avais déjà entendue, mais elle m’avait rebuté, car, l’associant aux arts de rue, j’imaginais des types maigres aux cheveux emmêlés, tenant dans leurs doigts aux ongles noircis un briquet enflammant l’alcool à 90 degrés craché par leur bouche abîmée. Mais pas du tout : elle fait référence au feu permettant de transformer une matière minérale en autre chose : porcelaine, faïence, émaux, vitraux, autant de choses pour lesquelles la renommée de Limoges n’est plus à faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’aimerais dormir un peu, mais c’est impossible : sitôt que je ferme les yeux, je revois cette petite fille noire qui m’a arraché un cri de peur lorsque je suis tombé sur elle aux toilettes (elle n’avait pas correctement fermé la porte). Elle portait un masque transparent, peut-être destiné à protéger son visage à la suite d’une intervention médicale (invisible en l’espèce) ou à l&#x27;empêcher de se gratter (une fois, mon chien a dû porter une collerette pendant deux semaines pour cette raison) ; bref, elle ressemblait à Belphégor qui me faisait peur lorsque j’étais enfant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Même sans le souvenir de la petite fille, je ne parviendrais pas à m’endormir : ma voisine, apprenant que je descendais au terminus, m’a demandé de la réveiller lorsque nous arriverions en gare de Thiviers et dès tous mes sens sont en alerte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’admire un moment le campanile de la gare des Bénédictins avant de m&#x27;élancer à l&#x27;aventure. J’ai deux heures à tuer avant de prendre possession de mon &lt;em&gt;appart’hôtel&lt;/em&gt; idéalement situé. Je remets ma visite du Musée de la résistance, dont le vestiaire ne dispose pas de casier adapté à mon sac de voyage tout neuf, et me dirige vers la cathédrale Saint-Étienne où j’écoute un individu jouer de l’orgue (j’espère qu’il est autorisé à le faire) avant une courte promenade dans les jardins de l’Évêché.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tombe amoureux de la statue d&#x27;une femme nue, appuyée sur son bras gauche, jambe droite légèrement surélevée, que l’on pourrait croire saisie par l’artiste en train de se relever, à moins qu’elle ne fût adossée à quelque rocher qu’il a choisi de ne pas représenter ; ses longs cheveux sont séparés en deux lourdes tresses comme dotées d’une vie propre, elle tient l’extrémité de l’une dans sa main, tandis que l’autre pend sur son épaule. Yeux baissés, nez droit, bouche pincée : elle est irrésistible. On songe à une nymphe, c’est peut-être l’eau de la Vienne qui alourdit ses tresses après sa baignade. Le visage et les seins nus mangés de mousse, elle semble oubliée là. Peut-être parce qu’elle a le malheur de se dresser en face de la statue d’un maréchal tellement renommé qu’il a donné son nom à la place où je me trouve. Je ne saurais dire si c’est une œuvre d’art, mais elle m’émeut profondément. Je ne trouve rien sur internet à son sujet, pas même sur le site d’un historien limougeaud qui, seul, semble l’avoir prise en photo (et n’en sait pas plus sur ma belle).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l’abandonne à regret pour gagner mon &lt;em&gt;appart’hôtel&lt;/em&gt;, dont je ne ressortirai que tard dans la soirée pour une promenade digestive durant laquelle je me m’égarerai, pour avoir oublié mon téléphone et son précieux &lt;em&gt;global positioning system. &lt;/em&gt;Fétu de paille du destin, jouet inquiet du hasard, j’errerai longtemps en pensant au livre de Vargas Llosa, &lt;em&gt;Les vents ; u&lt;/em&gt;n vieil homme oublie soudainement où il habite et parcourt la ville à la recherche d’un indice en lâchant des pets qui indisposent tous ceux qu’il croise (c’est le résumé du livre, pas le compte-rendu de ma promenade).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu’enfin je me retrouve au bas de l’immeuble, tout danger n’est pas écarté, car je n’ai qu’un vague souvenir de la combinaison du &lt;em&gt;digicode&lt;/em&gt; ; je presse les touches en tremblant. Un essai. Deux essais. Trois essais. La porte reste close.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’intervertis deux chiffres. Le &lt;em&gt;bzzt&lt;/em&gt; qui retentit alors vaut tout Chopin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demain, je me rendrai sur quelques lieux évoqués dans &lt;em&gt;Limoges.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demain, déjà.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je commence par la rue des Feuillants, toute proche, où se trouve la maison d’enfance du narrateur. J’espère apercevoir, au travers de ses fenêtres, quelques souvenirs : &lt;em&gt;scènes de combats d’oreillers avec mon frère, de soirées radiophoniques le samedi — « Les Maîtres du Mystère », dont l’indicatif, composé pour les ondes Martenot, me faisait si peur qu’au coucher je vérifiais que ne se trouvait aucun squelette sous mon lit — et le dimanche — « La Tribune de l’Histoire », d’Alain Decaux, André Castelot et Jean-Claude Colin-Simard, dont la musique de générique était l’ouverture du « Freischütz » de Weber —, d’immondes bricolages à base d’encre gluante de stylos à bille, etc. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Trianon, en face du lycée Gay-Lussac, est fermé. Est-ce un bistrot, une brasserie, un restaurant ? On ne sait pas vraiment. Il n’est presque jamais ouvert. Je colle mon front à la vitre pour en apercevoir l’intérieur et me demande comment le narrateur a bien pu y voir &lt;em&gt;le décor assez gai d’un café d’époque, inchangé depuis longtemps.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je décide de ne pas pousser jusqu’à son hôtel ; il n’y a pas d’hôtel Turgot à Limoges, ou plutôt il n’y en a plus, et le seul hôtel de l’avenue mentionnée dans le livre est un Best Western Plus où l’on parle anglais, espagnol, portugais et malgache qui n’a rien à voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas plus de restaurant &lt;em&gt;Le Corrézien&lt;/em&gt; où le narrateur dîne avec sa future petite-amie (lors des retours dans sa ville natale, le solitaire rencontre toujours une femme).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partant de là, Pascal Herlem commence à me courir sérieusement avec ses lieux qui n’existent pas ; je laisse carrément tomber l’idée de refaire son trajet d’autant que, finalement, ce qui m’a le plus plu dans l’histoire, c’est qu’il roule dans la Simca héritée de son père qui m’en a rappelé une autre dans laquelle j’ai passé des heures délicieuses. Immobilisée dans la cour de la maison achetée au milieu des années 70, elle avait d’abord appartenu à mes parents avant que mon frère n’en hérite et finisse par l’abandonner ici, dans cette cour, avec des piles de bandes dessinées sur la banquette arrière. Qu’il soit remercié là où il est, je lui dois des heures tranquilles, hors du temps, passées à lire Buck Danny, Mandrake, Blake et Mortimer ; parfois, la pluie tambourinant sur le toit de tôle rendait ces moments plus parfaits encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je remonte la rue des Boucheries, dont toute la largeur est occupée d’un échafaudage imposant qui me semble digne des ingénieurs égyptiens ; un petit pont permet la progression des passants qui peuvent même accéder aux boutiques dont la vitrine est cerclée de tubes métalliques. Je m’élance sous la structure avec l’impression d’être emprisonné dans une ceinture de chasteté. Me voici sur la Place de la Motte, où la belle véranda d’un café me fait de l’œil. J’attends mon verre de blanc, entendant malgré moi la conversation de deux homosexuels américains. Je ne veux certes pas manquer de respect à la ville, dont la renommée internationale n’est plus à faire, mais tout de même, des touristes américains à Limoges : n’y a-t-il pas de quoi être &lt;em&gt;un peu &lt;/em&gt;surpris ? D’un autre côté, chacun sait que les homosexuels aiment beaucoup la porcelaine. Entre un homme à la barbe blanche, moussue, cheveux longs, front dégarni, qui fait irrésistiblement songer à un conteur breton. Il ponctue chaque phrase d’un rire, si bien qu’il semble n’avoir aucune acrimonie envers la vie quand bien même il est boiteux. La serveuse dépose devant moi un verre bien rempli, comme on sait les remplir en province. Elle a de longs cheveux bruns, épais comme ceux de ma statue, le nez aquilin, et porte ses baskets sans chaussettes. Je la trouve très belle, mais il est vrai que lorsqu’on a passé un certain âge, toutes les jeunes femmes sont belles ou presque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la place Royale un défavorisé me hèle : &lt;em&gt;Putain on dirait un viking ! Beau gosse !&lt;/em&gt; Je le remercie d’un geste amical, et voici qu’il crie à la cantonade : &lt;em&gt;C’est The Witcher, c’est un putain de sorcier ! &lt;/em&gt;Nouveau geste amical. Je m’assieds un instant devant les Galeries Lafayette pour regarder sur internet de quoi il parle ; en effet, la ressemblance est frappante, mais une question me taraude : comment fait-il dans sa situation précaire pour regarder la série diffusée sur Netflix ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sais quelle pulsion masochiste me pousse à aller visiter le rayon librairie de la FNAC, la même probablement que celle qui me fait m’arrêter chez Cultura lorsque j’approche de chez mes parents. Le long de l’escalier mécanique qui jappe comme un chiot, les publicités défilent : &lt;em&gt;Vous avez déjà eu un débat passionné avec un algorithme ?&lt;/em&gt; Oui, trois fois oui, et je ne sais quelle conclusion en tirer sur moi-même. Sur place, c’est bien l’absolue nullité attendue. Aucune littérature ou presque, la plupart du temps en édition scolaire pour attardés. J’ai une irrépressible envie de mettre à bas le mur consacré à la &lt;em&gt;romance, &lt;/em&gt;de renverser les étals de &lt;em&gt;young adult&lt;/em&gt; comme Jésus ceux des marchands du temple, je cherche du regard un fouet de fortune pour corriger le vendeur au milieu de ses &lt;em&gt;cosy crimes&lt;/em&gt;, mais je n’en vois pas. Au bas de l’escalier roulant qui jappe toujours imperturbablement, je réalise que la FNAC vend désormais des trottinettes ; je voudrais en voler une pour m’enfuir plus vite. Hagard, j’emprunte une ruelle médiévale déserte et débouche sur une enseigne proposant &lt;em&gt;snacks healthy&lt;/em&gt; et bilans de forme. Plus haut, une assemblée de livreurs patiente tandis qu’on prépare la &lt;em&gt;nourriture fraîche d’Hawaii&lt;/em&gt; qu’il vont emporter sur leurs scooters délabrés. La devanture d’un bar nocturne annonce de &lt;em&gt;gaylicious&lt;/em&gt; friandises dans quelques jours ; j’aurai malheureusement déjà quitté la ville. Plus loin, c’est un coiffeur végétal promettant de &lt;em&gt;recycler mes cheveux&lt;/em&gt; qui fait surgir en moi de terribles images des camps de concentration.&lt;br&gt;
Il est grand temps de regagner l’&lt;em&gt;appart’hôtel. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je fais le plein de nourriture lyophilisée et de bière japonaise à l’épicerie asiatique toute proche ; tandis que je fais la queue, un jeune homme me tire de ma rêverie, me disant : &lt;em&gt;J’aime beaucoup votre style, les cheveux, la barbe, les vêtements, tout&lt;/em&gt;. Que se passe-t-il diable, dans cette ville ? Bien sûr, je suis bel homme, et élégant encore. Mais deux fois en une seule journée ? Les habitants m’accueillent décidément à bras ouverts. Je lui réponds : &lt;em&gt;Merci, vous êtes vous-même très élégant&lt;/em&gt;. Son visage s’éclaire, il me remercie plusieurs fois comme si je lui avais donné une forte somme d’argent. Je n’ai pas menti : ses gants blancs, son chapeau melon, son pantalon &lt;em&gt;feu au plancher&lt;/em&gt; et son &lt;em&gt;crop top &lt;/em&gt;sombres comme la nuit lui vont à ravir, rehaussant merveilleusement la pâleur de son teint. Il s’éloigne dans la rue d’un pas sautillant comme si son cœur soudainement gonflé d’hélium voulait le faire s’envoler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dictionnaire amoureux de Shakespeare me tient éveillé jusqu’à une heure avancée de la nuit ; contrairement à celui consacré à Montaigne, il est passionnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, visite au jardin d’Orsay où se dressait l’ancien amphithéâtre gallo-romain. Ce n’est plus aujourd’hui qu’une sorte de terrain vague amélioré, peuplé de bancs sales, ceint d’immeubles laids, sur lequel on trouve tout de même un kiosque, un monument aux morts, et une immense benne à ordures (ou peut-être à gravats). Il y a aussi quelques défavorisés et leurs chiens ; malgré la distance qui nous sépare, j’entends l’un d’eux (un défavorisé) dire à la ronde : &lt;em&gt;Tiens voilà le Père-Noël !&lt;/em&gt; Furieux, je presse le pas, marmonnant tête baissée : &lt;em&gt;Je suis The Witcher connard, demande voir un peu à ton collège de la place Royale si tu ne me crois pas.&lt;/em&gt; À peine sorti du &lt;em&gt;jardin, j&lt;/em&gt;e tombe sur un panneau déroulant : &lt;em&gt;Le harcèlement de rue n’est jamais de votre faute&lt;/em&gt;. Voilà qui est bien dit ! Un petit tour chez un barbier pour régler cette fâcheuse histoire, et me voici de nouveau, recueilli dans la quiétude de la merveilleuse petite chapelle Saint-Aurélien. Dehors, une une pluie fine a commencé à tomber. Attablée le long des Halles, une femme pleure devant son verre de vin blanc ; dire que je ne saurai jamais pourquoi, comment vivre avec ce fardeau ? J’essaie de l’oublier en contemplant les miniatures Solido, Norev, Dinky Toys dans la vitrine de la boutique de jouets anciens dont l’atelier laisse échapper une odeur de colle telle que je n’en avais jamais sentie auparavant, une vraie odeur de colle de boutique de jouets anciens. À l’angle de la rue, un jeune homme tient une cigarette dans sa main gauche, la droite, molle, minuscule, inutile, pendant telle une grappe de raison au bout d’un bras trop court.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;– à être continué. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Vieille chatte</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2024-02-29-vieille-chatte/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2024-02-29-vieille-chatte/</guid><pubDate>Thu, 29 Feb 2024 18:00:00 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Je n’ai pas donné de nouvelles depuis l’année dernière, mais il y a des raisons à cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’abord, la mort rôde autour de moi et je ne veux pas attirer son attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Après le décès de ma chatonne au coeur trop gros, j’ai dû mettre un terme à 15 ans de vie commune avec ma vieille chatte en prenant la difficile décision de la faire piquer ; la pauvre allait développer un oedème qui l’aurait tuée en lui donnant la sensation de se noyer en elle-même. C’était une question d’heures, aussi ai-je préféré lui procurer, pour un prix raisonnable, une mort douce et tranquille par injection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus tranquille, en tout cas, que celle de Sénèque avec sa ciguë.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’abord il se fait ouvrir les veines des bras puis, nous dit Tacite, Sénèque,&lt;em&gt; dont le corps affaibli par les années et par l&#x27;abstinence laissait trop lentement échapper le sang, se fait aussi couper les veines des jambes et des jarrets. […] Comme le sang coulait péniblement et que la mort était lente à venir, il pria Statius Annaeus, qu&#x27;il avait reconnu par une longue expérience pour un ami sûr et un habile médecin, de lui apporter le poison dont il s&#x27;était pourvu depuis longtemps, le même qu&#x27;on emploie dans Athènes contre ceux qu&#x27;un jugement public a condamnés à mourir. Sénèque prit en vain ce breuvage: ses membres déjà froids et ses vaisseaux rétrécis se refusaient à l&#x27;activité du poison. Enfin il entra dans un bain chaud, et répandit de l&#x27;eau sur les esclaves qui l&#x27;entouraient, en disant: «J&#x27;offre cette libation à Jupiter Libérateur.» Il se fit ensuite porter dans une étuve, dont la vapeur le suffoqua.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de tel avec ma vieille chatte qui m’a quitté paisiblement, sa patte dans ma main comme du temps heureux des après-midi passés à dormir côte à côte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n’est pas le docteur &lt;em&gt;Steinericus&lt;/em&gt; qui s’en est chargé, mais un vétérinaire à domicile digne  autant qu’impliqué qui a su trouver les mots et les dire sur un ton de circonstance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre ces deux décès, le renard m’a emporté quatre poules d’un coup.&lt;br&gt;
Parmi elles, ma préférée, depuis toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-être est-ce moi que la mort veut emporter en réalité, mais qu’elle vise bien mal ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me console de ces pertes irréparables en lisant &lt;em&gt;Bestiaire&lt;/em&gt;, de Léautaud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s’agit d’un recueil des passages de son journal consacrés aux animaux ; ceux qu’il sauve, ceux qu’il ne peut sauver. Dans ces pages, écartées de son Journal par lui-même pour ne pas l’allonger, réside toute l’humanité dont il ne faisait pas toujours preuve à l’égard de ses contemporains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, des problèmes techniques risquaient de perturber gravement l’acheminement de la présente infolettre. Les régler fut difficile, ballotté que j’étais entre les services techniques de mon précédent hébergeur et ceux du nouveau, tandis que le prestataire d’envoi ne perdait pas une occasion d’ajouter son grain de sel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais enfin : je suis en vie malgré la mort, et cette missive devrait vous parvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis aussi rendu compte par hasard que ma seconde infolettre, qui n’a connu qu’une occurrence, avait continué son petit bonhomme de chemin en séduisant de nouveaux abonnés.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En quête d’un sujet pour calmer leur impatience, je me suis souvenu que Chateaubriand avait écrit la suite, en quelque sorte, de l’histoire de Pellico et Zanze qui m’avait charmé en son temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais finalement la donner à lire ici plutôt que là-bas (nous sommes plus nombreux, et certains me donnent même de l’argent).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Silvio Pellico, poète distingué, était membre de la Charbonnerie italienne — les fameux &lt;em&gt;carbonari&lt;/em&gt; — et fut à ce titre arrêté par les Autrichiens pour conspiration en 1820, condamné à mort puis gracié par l’empereur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Douze années durant, il passe d’une prison à l’autre ainsi qu’il le raconte dans son fameux&lt;em&gt; Mes prisons, &lt;/em&gt;paru en 1833.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le livre est un succès, et Chateaubriand compte au nombre de ses lecteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l’imagine, découvrant ces premiers mots de l’italien, tout à la fois fasciné et agacé par cette sorte de double transalpin, ce &lt;em&gt;Chateaubriano&lt;/em&gt; si vous voulez, lui qui trouvait déjà que Lord Byron lui avait tout piqué :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ai-je écrit ces mémoires par vanité et pour parler de moi ? Je désire vivement que cela ne soit pas ; et, autant qu’on peut se constituer soi-même son juge, je crois l’avoir fait dans des vues plus élevées.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;J’ai voulu contribuer à relever le courage de quelque infortuné par le récit des maux que j’ai soufferts et des consolations que l’homme peut trouver ; je l’ai éprouvé dans les plus grands malheurs.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Attester qu’au milieu de mes longs tourments, nulle part je n’ai vu l’humanité aussi injuste, aussi peu digne d’indulgence, aussi pauvre de belles âmes qu’on a coutume de la représenter.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Inviter les cœurs nobles à se défendre de haïr, mais au contraire à aimer tous les hommes, à n’avoir de haine irréconciliable que pour le vil mensonge, la pusillanimité, la perfidie, pour tout abaissement moral.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Redire enfin une vérité déjà bien connue, mais trop souvent oubliée : savoir que la religion et la philosophie commandent l’une et l’autre, avec l’énergie dans la volonté, le calme dans le jugement, et que, sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni principes certains.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant sa détention à Venise, Pellico fait la connaissance de Zanze, la jeune fille de son geôlier. Elle lui prépare café si fort que le poète, tel un auteur d’infolettre, accomplit sa tâche jusqu’à l’aube qui sonne l’heure de se jeter sur la paillasse malpropre où il se fera dévorer par des moustiques qui, manifestement, n’ont pas la virulence des moustiques-tigres du sud-Gironde sans quoi il n’aurait pas survécu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bientôt, il attend les visites de Zanze avec impatience  :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Mais si le sentiment qu’elle fit naître en moi n’était pas ce qu’on appelle amour, je confesse qu’il en était assez voisin. Je désirais la voir heureuse, lui voir épouser celui qu’elle aimait. Je n’éprouvais pas la moindre jalousie, je n’avais aucune idée qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais lorsque j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espérance que ce serait la Zanze, et, mécontent si ce n’était pas elle, si c’était elle mon cœur battait plus fort et s’épanouissait de joie.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors d’une de ces visites survient un moment important de leur histoire :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Un soir, en épanchant dans mon cœur une grande affliction qu’elle avait éprouvée, l’infortunée jeta ses bras à mon col, et me couvrit le visage de ses larmes. Cet embrassement était pur de toute idée profane ; une fille n’embrasse pas son père avec plus de respect.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Seulement il arriva que mon imagination en demeura trop vivement frappée. Cet embrassement me revenait souvent à l’esprit, et alors je ne pouvais plus penser à autre chose.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Une autre fois qu’elle s’abandonna au même élan de confiance filiale, je me hâtai de me dégager de ses bras chéris, sans la presser sur mon sein, sans l’embrasser, et lui dis en balbutiant :&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;– Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez pas ainsi ; cela n’est pas bien.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Elle arrêta ses yeux sur mon visage, les baissa, et rougit ; et certes, ce fut la première fois qu’elle lut dans mon âme que je pouvais devenir faible auprès d’elle.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et la vie reprend, simple et tranquille :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Souvent une parole de la Zanze, un sourire, une larme, une grâce de son dialecte vénitien, l’agilité de ses bras à défendre elle et moi, avec son mouchoir ou son éventail, des piqûres des moustiques, faisaient couler dans mon âme une joie enfantine qui durait tout le jour. Il m’était doux surtout de voir que ses afflictions se calmaient quand elle me parlait, que ma pitié lui était chère, que mes avis la trouvaient docile, et que son cœur s’enflammait quand nous parlions de Dieu et de la vertu.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hélas, tout a une fin :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Rien n’est durable ici-bas. La Zanze tomba malade. Dans les premiers jours de sa maladie, elle venait me voir en se plaignant de grands maux de tête. Elle pleurait, et ne me disait pas la cause de ses larmes ; seulement elle balbutiait quelques plaintes contre son amant :&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;– C’est un scélérat, disait-elle, mais que Dieu lui pardonne !&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Quelque instamment que je la priasse de m’ouvrir son cœur comme de coutume, je ne pus savoir ce qui pouvait à ce point la rendre malheureuse.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;– Je reviendrai demain matin, me dit-elle un soir.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Mais le jour suivant, le café me fut apporté par sa mère, les autres jours par les secondini. La Zanze était sérieusement malade.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dès lors, tout s’assombrit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Au temps de la Zanze, ses visites, quoique toujours trop courtes, en interrompant agréablement la monotonie de mes continuelles méditations et de mes silencieuses études, en mêlant d’autres idées au fil de mes idées, en éveillant en moi de suaves sympathies, embellissaient véritablement mon infortune, et je me sentais doublement vivre.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Ce temps passé, la prison redevint pour moi un tombeau : pendant plusieurs jours je fus accablé de tristesse au point de ne plus trouver aucun plaisir même à écrire.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1833, c’est un Chateaubriand fort célèbre et curieux qui fait rechercher Zanze à Venise par son fidèle domestique Hyacinthe ; ce dernier la retrouve qui vit chez sa mère.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni une ni deux, notre B&lt;em&gt;eau plaintif&lt;/em&gt; saute dans une gondole pour rencontrer la Muse :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;J’ai vu apparaître une femme plus petite encore que sa mère, enceinte de sept ou huit mois, cheveux noirs nattés, chaîne d&#x27;or au cou, épaules nues et très belles, yeux longs de couleur grise et di pietosi sguardi, nez fin, physionomie fine, visage effilé, sourire élégant, mais les dents moins perlées que celles des autres femmes de Venise, le teint pâle plutôt que blanc, la peau sans transparence, mais aussi sans rousseurs.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;J&#x27;ai dit à Zanze qu&#x27;admirateur de M. Pellico, j&#x27;avais voulu voir une femme qui fut si bonne pour un pauvre prisonnier. Zanze paraissait chercher dans sa mémoire le nom que je venais de prononcer ; puis : « Oui ! oui ! M. Pellico ; je m&#x27;en souviens ; un Carbonaro. — Savez-vous qu&#x27;il a écrit un ouvrage sur ses prisons et qu&#x27;il y parle de vous ? — Non, je ne sais pas.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Elle s&#x27;embellissait à mesure qu&#x27;elle parlait. Pellico a très bien peint le charme de ce qu&#x27;il appelle la laideur de la petite geôlière, bruttina : grazioze, adulazioncelle, venezianina adolescente sbirra . Zanze au compte même de sa mère, a vingt-quatre ans ; elle en avait quatorze lorsqu&#x27;elle confiait les peines de cet âge à l&#x27;auteur de Françoise de Rimini . Elle n&#x27;avait pas alors eu trois enfants et n&#x27;était pas enceinte d&#x27;un quatrième. Zanze m&#x27;a dit que deux de ses enfants étaient morts et qu&#x27;elle n&#x27;en avait plus qu&#x27;un. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Telle est la puissance du talent : Pellico a prêté à sa consolatrice bruttina qui chassait si bien les mouches avec son éventail, un charme qu&#x27;elle n&#x27;a peut-être pas. La Siora Zanze est un ange d&#x27;amour quand après avoir baisé un verset de la Bible, elle dit au prisonnier : « Toutes les fois que vous relirez ce passage, je voudrais que vous vous souvinssiez que j&#x27;y ai imprimé un baiser. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de quitter Venise, Chateaubriand fait parvenir à Zanze et à sa mère un exemplaire de &lt;em&gt;Mes Prisons &lt;/em&gt;et envoie à Hyacinthe l’excuser d’être parti précipitamment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Il trouva la mère et la fille dans une grande colère ; elle venait de lire Le mie Prigioni. La mère disait que Silvio était un scélérat, il s’était permis d’écrire que Brollo l’avait tiré, lui Pellico, par une jambe, lorsque lui Pellico était monté sur une table. La fille s&#x27;écriait : « Pellico est un calomniateur ; c’est de plus un ingrat. Après les services que je lui ai rendus, il cherche à me déshonorer. » Elle menaçait de faire saisir l’ouvrage et d’attaquer l’auteur devant les tribunaux ; elle avait commencé une réfutation du livre : Zanze est non seulement une artiste, mais une femme de lettres.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Hyacinthe la pria de me donner la réfutation non achevée ; elle hésita, puis elle lui remit le manuscrit : elle était pâle et fatiguée de son travail. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zanze entend bien mettre &lt;em&gt;i puntini sulle i &lt;/em&gt;dans ce texte traduit par Chateaubriand :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;La Vénitienne va s’émerveillant que quelqu’un ait eu le courage d’écrire contre elle deux scènes d’un roman formé et rempli de faussetés impies. Elle se plaint fortement de l’auteur qui se pouvait servir d’une autre personne pour donner carrière à son talent, et non prendre pour jouet une jeune fille honnête d’éducation et de religion, estimée, aimée et connue à fond de tous. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Comment Silvio peut-il dire qu&#x27;à mon âge de « treize ans (qui étaient mes ans lorsqu’il dit m’avoir connue) ; comment peut-il dire que j’allais journellement le visiter dans sa demeure, si je jure de n’y être allée que très peu de fois, et toujours accompagnée ou de mon père, ou de ma mère, ou d’un frère ? Comment peut-il dire que je lui ai confié un amour, moi qui étais toujours à mes écoles, moi qui, à peine commençant à savoir quelque chose, ne pouvais connaître ni l’amour, ni le monde ; seulement consacrée que j’étais aux devoirs de la religion, à ceux d’une obéissante fille, toujours occupée de mes travaux, mes seuls plaisirs ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je jure que je ne lui ai jamais parlé (à Pellico) ni d’amour, ni de quoi que ce soit ; mais si quelquefois je le voyais, je le regardais d’un œil de pitié, parce que mon cœur était pour chacun de mes semblables plein de compassion. Aussi je haïssais le lieu où mon père se trouvait par fortune : il avait toujours occupé une autre place ; mais après avoir été un brave soldat, ayant bien servi la République et ensuite son souverain, il fut mis contre sa volonté et celle de sa famille dans cet emploi. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Il est très faux (falsissimo) que j’aie jamais pris une main du susdit Silvio, ni comme celle de mon père, ni comme celle de mon frère ; premièrement parce que, bien que jeunette et privée d’expérience, j&#x27;avais suffisamment reçu d’éducation pour connaître mes devoirs. Comment peut-il dire avoir été par moi embrassé, moi qui n’aurais pas fait cela avec un frère même : tels étaient les scrupules qu’avait imprimés dans mon cœur l’éducation reçue dans les couvents où mon père m’avait maintenue ! &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Vraiment, il arrivera que j’ai été plus connue de lui (Pellico) qu’il ne le pouvait être de moi ! Je me tenais journellement en la compagnie de mes frères dans une chambre à lui voisine (laquelle était le lieu où dormaient et étudiaient mes susdits frères) ; or, puisqu&#x27;il m’était loisible de demeurer avec eux, comment peut-il dire que je discourais avec lui des affaires de ma famille, que je soulageais mon cœur, au sujet de la rigueur de ma mère et de la bonté de mon père ? Loin d’avoir un petit motif de me plaindre d’elle, elle fut par moi toujours aimée.  &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Comment peut-il dire qu’il a crié contre moi pour lui avoir apporté de mauvais café ? Je ne sache personne qui puisse dire avoir eu l’audace de crier contre moi, m’ayant tous estimée par leur seule bonté. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je me fais mille étonnements de ce qu’un homme d’esprit et de talent ait eu le courage de se vanter injustement de semblables choses contre une jeune fille honnête, ce qui pourrait lui faire perdre l’estime que tous professent pour elle, et encore l’amour d’un respectable mari, lui faire perdre sa paix et sa tranquillité dans les bras de sa famille et de sa fille.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je me trouve indignée outre mesure contre cet auteur pour m’avoir exposée de cette manière dans un livre publié, et pour avoir pris une si grande liberté de citer mon nom à chaque instant. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Mais moi je saurai bien recourir où il me sera fait une véritable justice ; je n’entends pas, je ne veux pas être, soit en bien, soit en mal, nommée en public. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je suis heureuse dans les bras d’un mari qui m’aime tant, et qui est vraiment et vertueusement payé de retour. Il connaît bien non seulement ma conduite, mais mes sentiments. Et je devrai, à cause d’un homme qui juge à propos de m’exploiter dans l’intérêt de ses écrits mal fondés et remplis de faussetés....... ! &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Silvio me pardonnera ma fureur, mais il devait s’y attendre, alors que je viendrais à connaître clairement sa conduite à mon égard. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Voilà la récompense de tout ce qu’a fait ma famille, l’ayant traité (Pellico) avec cette humanité que mérite chaque créature tombée en une pareille disgrâce, et ne l’ayant pas traité selon les ordres.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Et moi cependant je fais le serment que tout ce qui a été dit à mon égard est faux. Peut-être Silvio aura été mal informé à mon égard, mais il ne peut dire avec vérité des choses qui, n’étant pas vraies, lui sont seulement un motif plus fort de fonder son roman. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je voudrais en dire davantage ; mais les occupations de ma famille ne me permettent pas de perdre plus de temps. Seulement je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude, et peut-être une perpétuelle infélicité. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est très grave.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plutôt que de paraphraser Chateaubriand, je lui laisse la parole :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Qui de Pellico ou de Zanze a raison ? de quoi s&#x27;agit-il aux débats ? d&#x27;une simple confidence, d’un embrassement douteux, lequel, au fond, ne s’adresse peut-être pas à celui qui le reçoit. La vive épousée ne veut pas se reconnaître dans la délicieuse éphèbe représentée par le captif ; mais elle conteste le fait avec tant de charme, qu’elle le prouve en le niant. Le portrait de Zanze dans le mémoire du demandeur est si ressemblant, qu’on le retrouve dans la réplique de la défenderesse : même sentiment de religion et d’humanité, même réserve, même ton de mystère, même désinvolture molle et tendre. Zanze est pleine de puissance lorsqu’elle affirme, avec une candeur passionnée, qu’elle n’aurait pas osé embrasser son propre frère, à plus forte raison M. Pellico. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Zanze n’est point séduite par l’idée d’être immortelle dans un ouvrage immortel ; cette idée ne lui vient pas même à l’esprit : elle n’est frappée que de l&#x27;indiscrétion d’un homme ; cet homme, à en croire l’offensée, sacrifie la réputation d’une femme aux jeux de son talent, sans souci du mal dont il peut être la cause, ne pensant qu’à faire un roman au profit de sa renommée. Une crainte visible domine Zanze : les révélations d’un prisonnier n&#x27;éveilleront-elles pas la jalousie d&#x27;un époux ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Le mouvement qui termine l&#x27;apologie est pathétique et éloquent : « Je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage, et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude et peut-être une perpétuelle infélicité ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Sur ces dernières lignes écrites d’une main fatiguée, on voit la trace de quelques larmes. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Moi, étranger au procès, je ne veux rien perdre. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je tiens donc que la Zanze de Mie Prigioni est la Zanze selon les Muses, et que la Zanze de l&#x27;apologie est la Zanze selon l’histoire. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je lui déclare que, dans mes Mémoires, aucun personnage ne me plaît autant qu’elle, sans en excepter ma sylphide. Entre Pellico et Zanze elle-même, à l’aide du manuscrit dont je suis dépositaire, grande merveille sera si la Veneziana ne va pas à la postérité ! &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Oui, Zanze, vous prendrez place parmi les ombres de femmes qui naissent autour du poète, lorsqu&#x27;il rêve au son de sa lyre. Ces ombres délicates, orphelines d&#x27;une harmonie expirée et d’un songe évanoui, restent vivantes entre la terre et le ciel, et habitent à la fois leur double patrie. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ô Zanze, deux fois immortelle malgré toi !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul besoin de nous jours d’envoyer son domestique à la recherche des muses, il suffit de quelques &lt;em&gt;clics&lt;/em&gt; pour tout connaître d’elles, sans même avoir à leur parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gardons-nous pourtant des dangers de &lt;em&gt;l’incarnation.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le dis pour avoir souvent regretté ma curiosité. Je ne fais pas ici référence au &lt;em&gt;physique&lt;/em&gt; mais à l’impossibilité ultérieure de retourner au texte avec les mêmes possibilités de fantaisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais réjouissons-nous, celles-ci peuvent continuer à vivre en nos coeurs : pas de Copains d’Avant pour la Sylphide de Chateaubriand, pas de profil Facebook pour l’Henriette de Casanova, pas de &lt;em&gt;stories&lt;/em&gt; Instagram pour la Béatrice de Dante. Je n’ai pas vérifié Linkedin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je note ces mots dans mon carnet Action à 2 euros afin de ne pas les oublier : &lt;em&gt;Zanze selon les Muses, Zanze selon l’histoire&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Coeur trop gros</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-12-28-coeur-trop-gros/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-12-28-coeur-trop-gros/</guid><pubDate>Thu, 28 Dec 2023 15:38:30 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;J’irai, comme Montaigne, &lt;em&gt;à sauts et à gambades&lt;/em&gt; pour ce dernier envoi de l’année.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dernière fois que vous m’avez lu, je vous parlais de ma chatonne, dont j’étais &lt;em&gt;gaga&lt;/em&gt;. Et bien, elle est morte, peu après ses six mois, sans avoir jamais connu le printemps. Elle avait un coeur trop gros, d’après l’équipe médicale monopolisée en urgence pour la sauver. Cela ne m’a pas étonné, car elle aimait tout le monde. C’est tout ce qu’elle m’a laissé : un coeur gros. Non, il y a aussi le jouet qu’elle avait remporté au tirage au sort du calendrier de l’avent de la clinique du docteur Steiner, le jour de son opération de stérilisation. C’est cette opération qui a révélé le problème de coeur dont la pauvre créature ne s’est pas remise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous en prie, ne manifestez pas devant la clinique, ne menacez pas le docteur Steiner ou ses enfants. Il n’y est pour rien, et lui aussi est dévasté ; le matin de l’opération il avait dit à ma chatonne : &lt;em&gt;oh, je t’aime bien to&lt;/em&gt;i. Puis, me regardant :&lt;em&gt; si vous n’en voulez plus un jour, pensez à moi&lt;/em&gt;. Heureusement qu’il n’a pas dit : &lt;em&gt;je vous en débarrasse&lt;/em&gt;, il s’en voudrait encore plus. J’ai enterré ma chatonne sous la pluie, dans un petit cercueil de carton. La présence réconfortante de Barbara et son propre chagrin m’ont empêché de me jeter dans la tombe en lui hurlant de me recouvrir de terre. Il y avait aussi, c’est vrai, la taille du trou : à six mois, on n’est pas bien grand.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’en ai soupé de m’inquiéter pour les animaux. Une poule vit dans notre salon depuis bientôt un mois. C’est l’une des deux poules rousses de réforme que nous avons recueillies l’été dernier. Je l’ai trouvée, peu avant la mort de ma chatonne, épuisée, couchée sur un oeuf, sous la pluie devant le poulailler. J’avais bien vu qu’elle n’était pas en forme les jours précédents, mais là, elle était aux portes du paradis des poules. Barbara et moi avons donc créé une infirmerie aviaire près de la cheminée, et j’ai emmené ma poule chez le docteur Steiner. Cela n’a pas été sans mal car, ne disposant pas de la voiture, Barbara étant partie en week-end avec son amie d’enfance, j’ai dû la trimballer (la poule) sur la Vespa, dans une caisse à chats amarrée sur le porte-bagages. En la voyant, le docteur Steiner ne m’a pas caché que la situation était assez grave. Heureusement, il a pris ses précautions pour ne pas heurter ma sensibilité : &lt;em&gt;à ce stade, elle va sûrement claquer. On essaye quand même ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien sûr, que j’allais essayer. Je suis reparti avec ma poule et 82 euros de traitements antibiotiques, anti-parasitaires et anti-je-ne-sais-quoi à lui administrer plusieurs fois par jour, de même qu’à ses comparses restées en liberté qui inquiétaient elles aussi le docteur Steiner : &lt;em&gt;elle leur a sûrement refilé une merde, préparez-vous à ce qu’elles claquent aussi&lt;/em&gt;. Je me demande si le docteur Steiner n’aurait pas une préférence inconsciente pour les chats et les chiens. Et bien, Barbara et moi avons depuis, semble-t-il, sauvé cette poule qui reprend du poil de la bête, ou dans son cas se remplume. Sa patte est toujours enflée, mais elle a moins de mal à la poser au sol. Et voilà que j’apprends que ce que nous prenions pour un &lt;em&gt;bumblefoot&lt;/em&gt;, une infection assez commune provoquant une enflure douloureuse, serait en réalité une blessure dûe à un choc avec un tracteur survenu sur la route.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n’aurais jamais soupçonné une chose pareille, même si je sais bien que suis le seul à fermer correctement le portail du jardin dans cette famille, afin que les poules ne s’enfuient pas. C’est Jean-Marie, notre cher voisin un peu bourru, qui nous l&#x27;a appris le soir où nous l’avons invité à dîner. Il le tenait de Bruno, un autre voisin, qui avait assisté à l&#x27;accident. C’est là quelque chose de singulier, puisque Jean-Marie et Bruno ne se parlent plus. D’après ce que j’aurais compris de la situation, Jean-Marie aurait prêté un diable (il emploie un autre mot que j’ai oublié) à la mère de Bruno — Bruno souffre d’une maladie nerveuse qui lui cause de forts tremblements, et il vit avec sa vieille mère — en lui recommandant de l’utiliser de telle façon, afin que le bois ne tombe pas, ce qu’elle n’aurait pas fait, et alors Jean-Marie aurait dit à Bruno quelque chose comme : &lt;em&gt;hé bé je l’avais bien dit à ta mère pourtant&lt;/em&gt;, et Bruno, tel Zinedine Zidane en finale de la coupe du monde de football, aurait voulu venger l’honneur de sa mère en levant un bras tremblotant de façon menaçante au-dessus de la tête de Jean-Marie, avant de prononcer ces paroles très graves : &lt;em&gt;connard je vais te casser la gueule&lt;/em&gt; — impossible de mettre un coup de boule dans la poitrine de Jean-Marie pour des raisons de tailles respectives. Bref, c’est dire l’importance de l’accident de ma poule pour que Bruno adresse la parole à Jean-Marie. J’ignore si Jean-Marie lui a répondu, car il est très remonté. Il n’arrête pas de répéter : &lt;em&gt;c’est terminé, c’est terminé, trop bon top con, c’était la dernière fois, c’est terminé&lt;/em&gt;. À vrai dire, la crise couvait depuis longtemps, Bruno ayant, d’après Jean-Marie, entre autres défauts, une désagréable tendance à se vanter de tout savoir et à donner des conseils de bricolage à tout va, sans pour autant savoir rien faire de ses dix doigts. Me voici donc dans la situation d’un casque bleu effectuant des rondes pacificatrices devant mon portail afin de prévenir tout conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons passé, Barbara Judith et moi, deux jours à Saint-Jean-de-Luz afin de nous remettre des retombées de l’organisation de la fête d’anniversaire de Judith — 18 ans, déjà. Ce n’est pas moins d’une vingtaine de jeunes gens que nous avons accueillis, et si la maison n’a pas subi trop de dommages, ce n’était pas le cas pour moi, ni pour Barbara, ni Judith, dans une moindre mesure. Le logement nous était loué par un membre de la famille Adam, qui semble régner sur cette charmante ville du pays basque notamment à coups de petits gateaux. Fortune et renommée leur semblent venir, en effet, de ce que Louis XIV, à l’occasion de son mariage avec Marie-Thérèse d’Autriche célébré à Saint-Jean-de-Luz, aurait boulotté un de leurs macarons et déclaré : &lt;em&gt;c’est miam ce truc&lt;/em&gt;. Sur place, difficile d’échapper à cette anecdote, un peu comme au trésor de l’abbé Saunière à Rennes-le-Château ou aux apparitions de la Vierge à Bernadette Soubirous à Lourdes. J’ai beaucoup dormi entre deux hammams, et quand je ne dormais pas, je lisais une autobiographie toute en digressions, humour et finesse de P.G. Wodehouse. Constatant à chaque page que ce vieux Plum — son surnom — m’avait volé  la plupart de ses trucs, j’en suis venu à la réflexion suivante : &lt;em&gt;mon vieux, tu n’as pas écrit d’infolettre depuis longtemps&lt;/em&gt;. Mais enfin, vous aurez bien compris que j’étais occupé ailleurs, et c’était mansuétude de ma part que de vous épargner mon dernier séjour chez mes vieux parents, mes problèmes de pompe à chaleur, la liste de mes créanciers qui s’allonge, ma surdité qui progresse, et autres problèmes du quotidien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons plutôt que je vous les épargne pour le moment parce que, comme à chaque fin d’année, je me dis que j’aimerais être plus prolifique l’année prochaine. Dans tous les domaines, d’ailleurs. Je me vois actuellement comme un grain de raisin — c’est d’ailleurs le nom que je me suis choisi en tant qu’artiste de musique électronique, Grain de Raisin, lorsque je ferai de la musique électronique bien-sûr : actuellement, je suis un peu sec, comme raisin, mais je compte prendre des mesures pour redevenir juteux et craquant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ettendant, je me permets d’attirer votre attention sur la &lt;a href=&quot;https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/editions-mexico/tabs/description&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;cagnotte des Éditions Mexico&lt;/a&gt;, dernier projet en date de Laetitia Bianchi à qui le monde doit notamment l’un des plus beaux magazines qui fût, Le Tigre, sur la sortie du &lt;a href=&quot;https://www.regain-magazine.com/&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;dernier numéro de Regain&lt;/a&gt;, autre beau magazine dans lequel je signe, pour la deuxième fois, un horoscope poétique, ainsi que sur le &lt;a href=&quot;https://podcast.ausha.co/numerico-2&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;dernier épisode de Numérico&lt;/a&gt; à écouter en baladodiffusion.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Lili</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-09-19-lili/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-09-19-lili/</guid><pubDate>Tue, 19 Sep 2023 13:41:32 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Quatre heures du matin, dans la chambre d’amis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai quitté le lit conjugal car Barbara a écarté d’un geste de la main Lisbeth, dite Lili, qui lui piétinait le visage, et je ne voulais pas que cette dernière pense que tous les humains sont des monstres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lili est mon adorable chatonne, adoptée le jour-même où j’ai vu sa photo sur internet. On pourrait croire qu’elle est simplement grise à rayures, mais pas du tout : j’ai appris chez le docteur Steiner qu’elle était &lt;em&gt;mackerel tabby white&lt;/em&gt;. Lorsqu’il lui a percé le corps pour y insérer une puce électronique, Lili a hurlé, et j’ai failli perdre connaissance. Je ne l’ai pas vraiment écouté lorsqu’il m’a parlé d&#x27;intelligence artificielle. Tout ce qui n’a pas de rapport avec Lili ne m’intéresse pas beaucoup, ces temps-ci. Elle est tellement &lt;em&gt;craquante&lt;/em&gt;. Lorsque j’écris, elle se perche sur mon épaule gauche, ou bien elle pose sa tête sur le côté du clavier. D’autres fois, elle écrit elle aussi, en marchant dessus, mais je ne comprends pas toujours, car je ne suis pas un chat ; d’ailleurs, un chat la comprendrait-il mieux ? Lili est une poète précoce. Tout le monde n’a pas compris Rimbaud en son temps. Hier, elle a écrit &lt;em&gt;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;A@1E@(§DZÀ&lt;/em&gt;. Je conserve toutes ses fulgurances. Les poils qui s’accumulent sous les touches sont un bien faible prix à payer pour la voir s’épanouir créativement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux moustiques tigres se repaissent de mon sang délicieux. Je voudrais brancher la prise magique qui les éloigne, mais Lili s’est endormie sur mon bras qui s’ankylose car je n’ose pas bouger de peur de la réveiller. Je repense à cet empereur Chinois qui préféra couper la manche de son peignoir plutôt que de réveiller son amant endormi dessus. C’est ainsi qu’en Chine, on désigne par l’euphémisme &lt;em&gt;passion de la manche coupée&lt;/em&gt; l’amour entre hommes. Faudra-t-il parler de &lt;em&gt;passion de la peau piquée&lt;/em&gt; pour désigner l’amour entre un homme et sa chatonne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le silence nocturne que ne troublent que quelques couinements du chien qui rêve sur son canapé en agitant ses pattes, et le ronron de Lili, je pense à Casanova.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me suis lancé dans &lt;em&gt;Histoire de ma vie&lt;/em&gt; avec l’espoir d’apprendre à être &lt;em&gt;irrésistible&lt;/em&gt;. C’était avant Lili, bien entendu. J’exagère : ayant commencé à le lire il y a quelques années, sans persévérer, je savais bien que ce n’était pas là le plus intéressant. Je me souviens qu’à l’époque, j’avais déclaré à Barbara devenir &lt;em&gt;casanoviste&lt;/em&gt;. Elle ne savait pas encore que je pouvais changer d’obsession d’un jour sur l’autre, aussi m’avait-elle écouté. Et d’ailleurs, ce jour-là, j’étais déterminé : ce n’est que le lendemain que j’ai découvert que des gens opiniâtres et sérieux avaient dédié leur vie à l’étude de Casanova, et que je ne pourrais jamais devenir le plus grand des casanovistes, ni même un casanoviste moyen. Il aurait fallu commencer à six ans, comme les prodiges de la musique, des échecs ou de l&#x27;assemblage de &lt;em&gt;smartphones&lt;/em&gt;. Quelque temps après, à Venise, je visitai la Prison des Plombs, où il fut détenu, mais je n’avais alors pas poussé ma lecture jusque là. Barbara, elle, avait lu le récit de son évasion, publié à part, et put me fournir des explications lors de notre visite ; humiliant, pour un casanoviste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette fois, je suis bien engagé dans ce voyage au long cours et j’aurai certainement l’occasion de parler ici ou ailleurs de mes plaisantes découvertes. Au-delà du talent de l’auteur, mon intérêt est sans cesse piqué par les résultats des recherches des vrais casanovistes ; chaque génération apporte son lot de découvertes, de précisions, ou de respectueux démentis à celle qui la précède. Par exemple, au sujet d’Henriette, cette mystérieuse aristocrate française qui a tant compté pour Giacomo. Il la rencontre dans une auberge alors qu’elle est travestie en homme et porte les cheveux courts. Dès lors, il ne se quittent plus et vivent quelques mois d’amour intense. Mais Henriette fuyait quelque chose en France, une ombre plane sur leur bonheur. Enfin, elle est reconnue, et doit rejoindre son mari. À l’issue de leur dernière nuit, Casanova regarde la voiture s’éloigner, et remonte tristement dans la chambre de l’auberge. Là, il lit sur un carreau cette phrase qu’elle a gravée à la pointe du diamant de sa bague : &lt;em&gt;Tu oublieras aussi Henriette&lt;/em&gt;. Passons sur la dégradation du bien d’autrui, et concentrons-nous sur le romantisme de la situation. Comme on pouvait s’y attendre, Casanova n’a pas oublié. Au contraire, devenu vieux, édenté, il se souvient au fin fond de la Bohême, dans le château où on lui a fait la grâce de l’employer comme bibliothécaire. Il écrit son &lt;em&gt;Histoire&lt;/em&gt; sur les conseils de son médecin, afin d’oublier la tristesse de sa situation, et de surmonter la dépression dans laquelle l’a précipité son échec à résoudre un épineux problème mathématique. Mais qui aurait oublié Henriette ? J’en reviens aux casanovistes : plusieurs ont cru l’avoir identifiée, et chaque fois le mystère semblait résolu ; puis un autre arrivait, qui avait effectué de nouvelles trouvailles, corrigé quelque fait, et voilà : une nouvelle Henriette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne sens plus du tout mon bras ; la pluie se met à frapper contre le carreau du large vasistas de la chambre. Je vois les étoiles malgré les nuages. Un jour, Barbara m’a dit que ce n’était pas possible ; que ces deux bonheurs, les étoiles et la pluie, ne pouvaient être connus en même temps. Malheureusement, je ne puis la réveiller pour lui prouver le contraire sans déranger Lili.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je songe : &lt;em&gt;Et si moi aussi, j’écrivais l’histoire de ma vie ?&lt;/em&gt; C’est ce que je fais ici-même à longueur de temps ; mais en commençant par le début ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tout début.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela pourrait être ainsi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des gens connaissent leur date de naissance, mais si on les interroge sur le moment ou les circonstances de leur conception, ils répondent évasivement. Et pour cause : ils ne savent à ce sujet que ce qu&#x27;ont bien voulu leur en dire les acteurs principaux de cette pièce, ou bien les spectateurs, car après tout il peut y en avoir. C’est, je crois, un sujet rarement évoqué entre les enfants et leurs parents, parfois parce que ces circonstances seront honteuses, d’autres fois peu glorieuses ou d’une affligeante banalité : accouplement sur la banquette arrière d’une voiture, dans les toilettes d’un bar de nuit, dans un lit un jour de pluie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ma part, j’ai été conçu le 21 juillet 1969 peu après quatre heures du matin. C’est ainsi que mes parents, en vacances à la Seyne-sur-Mer, célébrèrent le premier pas de l’homme sur la lune effectué à 3 heures et 56 minutes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous deux avaient passé la quarantaine, et on leur avait assuré qu’ils pouvaient laisser tomber toute contraception. Et pourtant, voici le futur moi déjà en train de gagner le col de l’utérus en dépit des coups bas de mes 200 ou 300 millions de concurrents. Je perce la glaire cervicale, pénètre la cave utérine, et me rue vers la trompe sans même prendre le temps d’admirer le beau cumulus autour de l’ovocyte. Il faut croire que je ne suis pas encore doté de ma nature contemplative, puisque j’adhère parmi les premiers à la zone pellucide ; je suis déjà en train de libérer mes enzymes quand le &lt;em&gt;ploc&lt;/em&gt; mou de l’arrimage des autres retentit seulement autour de moi. Et voilà, je suis le premier à la franchir pour introduire mes 23 chromosomes dans l&#x27;œuf.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais non, ce n’est pas ainsi qu’il aurait fallu raconter les choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Me personnifier sous la forme d’un spermatozoïde élu, issu de mon seul père, en faire le vainqueur d’une course plutôt que le produit de sa rencontre avec un ovocyte de ma mère, devenu oeuf, puis embryon, puis devenu moi, c’est minimiser dès l’origine le rôle de ma mère dans ma vie. C’est injuste pour elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’ailleurs, si j’ai longtemps ressemblé à mon père, à tel point qu’on aurait eu le plus grand mal à nous distinguer sur deux photos de nos vingts ans, c’est à ma mère que je me suis mis à ressembler en vieillissant. ll y a aussi cette langueur de caractère, qui a patiemment rogné le volontarisme hérité de son père, comme l’eau vive quelque rocher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons-en aux suites de cette nuit que l’on dit glorieuse pour l’humanité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques semaines plus tard, en région parisienne, une pharmacienne dit à ma mère de quarante-deux ans déjà : &lt;em&gt;La lapine est morte, vous êtes enceinte&lt;/em&gt;. C’est ainsi qu’à l’époque, on déterminait si les femmes étaient grosses : on injectait de l’urine de femme dans le corps des lapines. J’ai longtemps vécu avec la mort de cette lapine sur la conscience. Puis j’ai compris que ce n’était pas parce que j’allais naître, qu’elle était morte : la pharmacienne était mal informée, ou ne s’embarrassait pas de détails : la lapine mourait toujours, puisqu’il fallait la disséquer trois jours après l’injection pour examiner ses ovaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment ma mère réagit-elle à cette stupéfiante nouvelle ? Elle dut certainement regagner directement le quatre pièces acheté sur plans au sein de cette résidence où j’ai vécu mes premières années. Dans la cuisine, elle dut se demander comment cela avait bien pu arriver. Enfin, elle devait quand même avoir sa petite idée. C’est comme si je la voyais. Repense-t-elle à la nuit où Amstrong marcha sur la lune ? À d’autres nuits ? Elle se lève, repousse la chaise en formica pour se rendre au salon, s’assied sur le canapé orange. Elle étend ses jambes sur la table basse en verre fumé, fait tomber un magazine Pénéla sur la moquette couleur crème. Elle ne téléphone pas à mon père ; elle ne va pas le déranger au travail pour lui annoncer une nouvelle dont elle-même doute encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’ailleurs, comment lui annoncer une telle chose ? Peut-être au dîner. Mon grand frère présent, elle ferait d’une pierre deux coups. Elle pourrait lui demander, de l’air mystérieux et joyeux d’une héroïne de feuilleton : &lt;em&gt;Ça te plairait d’avoir une petite soeur pour tes treize ans ?&lt;/em&gt; Et alors, mon père lèverait les yeux de son assiette, et ses sourcils, froncés par l’incompréhension, s’arqueraient sous l’effet d’un sourire incrédule mais sincère né sous sa moustache. Et puis ma mère, en réponse à sa question silencieuse, ferait &lt;em&gt;oui&lt;/em&gt; de la tête.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est une possibilité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y en a une autre, plus vraisemblabe. Ma mère est abattue par cette nouvelle qui, une fois digérée, l’enfonce plus profondément dans la dépression dont elle souffre depuis des années. Elle voudrait ne pas l’annoncer du tout, elle cherche une solution à ce problème. Elle n’en trouve pas. Alors, elle dira simplement à mon père, lorsque celui-ci, étonné de ne pas sentir comme chaque soir les bonnes odeurs de cuisine, la rejoindra au salon sur lequel la pénombre est tombée : &lt;em&gt;Je suis enceinte&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et moi, j’infuserai dans une femme triste comme les pierres, jusqu’à un soir de la fin avril 1970 sans que mon père ne trouve, ou ne se soucie vraiment de trouver, le moyen de la rendre moins triste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce jour-là, pour la première fois, ma peau est au contact de l’air qui s’insinue jusque dans mes poumons qui se décollent. Les yeux clos, au cœur d’un cyclone de sensations, je crie. J’ignore que cette voix rageuse et désespérée que j’entends parmi d’autres, plus graves, est la mienne. Je pleure ; est-ce la récente claque sur mes fesses gluantes, ou bien le désir de retourner d’où je viens ? Et d’où viens-je ? Mais du limon du ventre de ma mère, bien sûr. J’y existais il y a quelques instants, avant qu’elle ne m’en expulse, j’y existais avant d’exister. Depuis quand ? La mort de la lapine, qui a fait éclore dans l’esprit de ma mère l’idée de mon être ? Ou après ? Mais, après la nouvelle, ils espéraient une fille, tant qu’à faire, puisqu’ils avaient déjà un garçon. Donc, ce n’était pas moi. Si j’existais avant d’exister, c’était comme existe l’intermittente lueur d’une lampe de poche, dans les moments où ils envisageaient la triste possibilité de voir leurs espoirs déçus par la survenance d’un nouvel enfant mâle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais enfin, me voilà, je suis né, et tout commence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le parc de la clinique se dresse un tulipier, dont la floraison étonne mon père lorsqu’il nous rend visite pour la première fois dans la petite clinique qui n’existe plus aujourd’hui ; inhabituelle perméabilité au détail, à l’inutile, voire à la poésie, chez cet homme tellement pragmatique. Des circonstances de ma venue au monde, ma mère, elle, semble n’avoir retenu que le retard de l’accoucheur, c’est à dire un fait ; pragmatisme non moins étonnant chez cette femme presqu’entièrement tournée vers ses émotions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rencontre mon père — ma mère, je la connais déjà, on m’a plaqué contre son sein pour que je me taise. Il met sa pipe dans la poche de sa veste de velours, me prend dans ses bras et me regarde. Ni lui, ni ma mère, dont la fatigue a pris le pas sur sa tristesse, ne semble me tenir rigueur de n’être point une petite fille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vertige métaphysique dans lequel cette nuit de 1969 a placé les spectateurs terriens dut avoir une influence sur l’existence bien d’autres petits humains, comme la fin d’une guerre ou la victoire en coupe du monde masculine de football. Six ans plus tard, lors de mon arrivée dans ma petite école de campagne, je faisais d’ailleurs la connaissance d’un camarade prénommé &lt;em&gt;Aldrin&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà pour le début.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon &lt;em&gt;Histoire&lt;/em&gt; continuerait ainsi, jusqu’à l’amputation de mon bras, si on ne peut le sauver tout à l’heure, et même après, si je devais survivre à l’anesthésie. Contrairement à celle de Casanova, elle ne devrait contenir ni viols, ni abus sexuels sur mineurs de quinze ans. Encore que je n’en connaisse pas la fin, et &lt;em&gt;@@ééé&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;&amp;amp;Z@1T@(§DZÈ!&lt;/em&gt; — Bon sang Lili, c’est magnifique !&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Lune</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-08-01-lune/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-08-01-lune/</guid><pubDate>Tue, 01 Aug 2023 14:30:01 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Dans la salle du lycée agricole temporairement transformé en centre spirituel, j’attends que Barbara, insérée dans une file d’attente, remette son formulaire et ses objets de valeur au bénévole attablé. Une nouvelle fois, elle se retire du monde pour une dizaine de jours, afin de méditer dix heures par jour dans le silence. Comme Emmanuel Carrère dans son livre &lt;em&gt;Yoga&lt;/em&gt;, mais Barbara, elle, ne triche pas. Emmanuel Carrère a triché sur plusieurs points ; de façon générale, Emmanuel Carrère est un tricheur, mais je ne vais pas m’étendre sur son cas de tricheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le silence, oui, mais pas encore : la retraite ne commence que demain matin. Je peux donc toujours parler à Barabra des chaussures des gens. S’il n’y a pas de type vestimentaire du retraitant à proprement parler, encore que, on s’en doute, les pantalons larges multicolores fussent légion, les chaussures, elles, ne mentent pas (contrairement à Emmanuel Carrère) ; ce sont elles qui permettent de déterminer si nous avons affaire à un &lt;em&gt;zozo&lt;/em&gt; ou à quelqu’un de simplement &lt;em&gt;décontracté&lt;/em&gt;. Presque tout le monde porte des sandales, mais il y a sandale et sandale, et j’expose ma théorie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les femmes sont majoritaires, et, parmi elles, plusieurs me sourient. Elles doivent penser, avec ma barbe et mes cheveux, que je vais participer à la retraite pour la énième fois, et attendent de moi un regard rassurant, dans lequel elles pourraient lire : &lt;em&gt;Ne t’inquiète pas, cela va bien se passer&lt;/em&gt;. Je dégage, il est vrai, toute l’assurance du méditant expérimenté ; n’ai-je pas déjà accompagné Barbara trois fois avant de repartir ? Pourtant, je ne saurais leur mentir ; ce sera difficile. Barbara me l’a dit. Aussi me contenté-je de regarder au loin tout en mâchouillant les friandises aux graines de sésame déposées en libre accès à l’entrée. Mais cela me donne un air tellement &lt;em&gt;cool&lt;/em&gt; que j’attire toujours de nouveaux regards, et bientôt je n’ai plus de friandises à machouiller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ça y est, Barbara, dépouillée de ses effets de valeur et régulièrement enregistrée, va bientôt s’installer dans son dortoir : il est temps de nous dire au revoir. Elle me demande de regarder la Lune le soir ; c’est là qu’elle déposera, me dit-elle, les pensées qu’elle aura pour moi durant notre séparation. &lt;em&gt;Et bien&lt;/em&gt;, me dis-je, &lt;em&gt;il n’aura pas fallu longtemps pour qu’on lui procure de la drogue à effet rapide&lt;/em&gt;. Je la serre dans mes bras, puis, profitant de ce qu’elle m’a tourné le dos, je bourre mes poches des friandises au sésame qui m’éviteront d’avoir à préparer un dîner ce soir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit venue, je cherche la Lune dans le ciel. Chose effrayante, elle a disparu. Serait-ce Barbara qui l’a escamotée sous ses pensées ? Et parmi toutes ces pensées, pas une pour l’impossibilité de la vie sur Terre sans Lune ? C’est pourtant bien elle qui m’a offert un roman ancien dans lequel la Lune disparaissait, ou allait percuter la terre, je ne sais plus, et dont le narrateur, passionné par l’élevage des poules, tenait un Journal jusqu’à la catastrophe. Je m’avance prudemment dans le jardin en compagnie du chien. Ouf, la Lune est toujours là : c’est la cheminée qui la dissimulait. Pas la peine de prévenir la NASA dont je n’ai d’ailleurs pas le numéro, sans compter qu’il y a certainement des services français qui savent aussi bien qu’eux ce qu’il faut faire si la Lune disparaît.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’air est doux, baigné de l’odeur du répulsif spécial moustiques tigres dont je me suis aspergé. Je m’allonge sur la chaise longue, le chien tenu en &lt;em&gt;longe&lt;/em&gt; à mes côtés afin qu’il n’aille pas aboyer sur les bêtes de la forêt en dérangeant le voisinage. Pour le consoler d’être captif, je l’entretiens des constellations au-dessus de nous. Malheureusement, mes connaissances en astronomie sont limitées. Une fois que je lui ai montré l’étoile Polaire et la Grande Ourse, que je lui ai expliqué que les étoiles sont mortes depuis longtemps, je n’ai plus rien à lui apprendre. Alors, je me tais et je regarde le ciel qui serait si beau sans tous ces avions clignotant à intervalle de deux secondes. À aucun moment je ne parviens à n’en avoir aucun dans mon champ visuel. Comme c’est triste. Je me demande jusqu’à quel point de l’histoire les hommes pouvaient regarder le ciel la nuit sans y apercevoir d’autres hommes avec leurs lumières. Le ciel devrait être interdit d’accès la nuit. Si Barbara était là, elle me dirait qu’il fait toujours nuit quelque part. J’ai de plus en plus de compréhension pour ces luddites qui cassaient les machines en Angleterre durant la révolution industrielle. J’aurais envie de casser des avions, et même le vaisseau spatial de Thomas Pesquet, même s’il est très sympathique. Il y a, de nos jours, des néo-luddites qui refusent, entre autres choses, l’hyperconnectivité. Peut-être suis-je l’un des leurs ? J’ai, en effet, récemment mis un terme à ma fréquentation des réseaux sociaux. Juste pour un temps, peut-être. Petit à petit, je recouvre ma capacité de concentration ; je peux lire plus longtemps sans m’interrompre. Petit à petit, je me sens moins médiocre, moins vide. Petit à petit, je pourrais peut-être même redevenir un homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec tout ça, j’ai oublié d’écouter Barbara qui parle dans la Lune. Je tends l’oreille, j’entends deux ou trois choses — c’était peut-être les friandises au sésame qui étaient droguées — et je vais me coucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain matin, devant mon café, je me souviens du rêve de la nuit. J’étais avec Barbara en voyage je ne sais où, et, je ne sais comment, je retrouvais des enregistrements de mon enfance. J’ignore qui les avait réalisés, et numérisés, car je pouvais les entendre avec des moyens aussi modernes que mon téléphone. J’accédais ainsi à la bande-son réelle de mes souvenirs ; par exemple, non seulement me voyais-je prendre la première photographie de ma vie — une photo du générique du dessin animé Heidi avec le Polaroïd de mon frère — mais je pouvais m’entendre. Non, ce n’est pas un bon exemple, car à ce moment-là, à part le générique que je peux facilement entendre dans ma tête, il n’y avait pas grand-chose à entendre : j’étais concentré sur ma prise de vue, attendant le moment où le visage d’Heïdi, sur sa balançoire, apparaîtrait en gros plan dans le cadre parce que c’était un portrait que je voulais réaliser. J’ai encore la photo. Les enregistrements s’avéraient plus utiles lorsque je m’entendais combattre un coussin sur le canapé du salon après avoir été rendu belliqueux par la première diffusion d’un dessin animé japonais. Je m’entendais dire : &lt;em&gt;Prends ça, et ça&lt;/em&gt;. Aujourd’hui, j’ajouterais une insulte. Mais je n’étais pas encore gâté par la vie. Bref, je trouvais tout ceci tellement extraordinaire que je faisais écouter les enregistrements à Barbara.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois bien entendu dans cet accès &lt;em&gt;augmenté&lt;/em&gt; à l’enfance un lien avec l’écriture : l’enfance, c’est le sujet dont découlent tous les autres. Je vous rassure, il y eut dans la mienne beaucoup d’autres choses que des dessins animés japonais — heureuses, tristes, oubliées, mais toujours  &lt;em&gt;exploitables&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;magnifiables&lt;/em&gt; par celui que je suis devenu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est la raison pour laquelle j’ai toujours été un peu réticent à parler de mon enfance aux psychiatres, non par pudeur, mais parce que je crains que cela &lt;em&gt;explique&lt;/em&gt; des choses qui, une fois démantelées, ne seraient plus un support suffisamment solide pour mes rêveries, que ces pièces détachées polluent l&#x27;étang dans lequel j’aime à me baigner. D’ailleurs, je ne veux pas comprendre comment fonctionnent les choses dans le monde, ni savoir d’où elles viennent. Jamais il ne m’est venu à l’idée de démonter un appareil par simple curiosité, d’apprendre le nom des plantes, des oiseaux au-delà des nécessités du langage. Ou plutôt si, l’idée m’est venue, mais je l’ai rejetée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois les animaux nourris, j’examine la liste des travaux dressée par Barbara pour le cas où je m’ennuierais en son absence. Il n’y a pas d’urgence, je le sais, et rien ne m’oblige à les effectuer, surtout pas elle. Pourtant, comme toujours face à une liste, je suis pris d’un certain affolement : j’ai l’impression que toutes les tâches ont la même importance, et que je dois les réaliser au plus vite afin de pouvoir à nouveau vivre libre. Je suis prisonnier de la liste. Elle ne contient que des tâches dans mes cordes, bien que certaines soient difficiles, parfois dangereuses — plusieurs supposent le maniement de produits dangereux, comme de la chaux, ou d’outils pouvant provoquer des blessures irréversibles à un moment où l’accès aux services d’urgence de la région est rendu difficile par la conjoncture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je choisis une mission simple, qui est de confectionner de nouvelles buttes pour le potager. Pas si simple en réalité, car il faut en passer par la fixation des planches qui retiendront la terre et délimiteront la butte. Cela implique réflexion, mesures, découpes, bref une démarche de construction &lt;em&gt;positive&lt;/em&gt;, là où j’aime faire le vide en creusant, arrachant, détruisant parfois au-delà de ce qui doit l’être, tel un Hun rendu furieux par l’absorption d’alcool frelaté ou une blague ayant piqué sa susceptibilité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Me voici donc remuant la terre à la fourche, comme Poséidon agitant les flots avec son trident. Pour me donner du coeur à l’ouvrage, j’écoute une compilation des années 80 grâce à mon enceinte portable non-luddite. J’essuie la sueur qui perle à mon front, lorsque j’aperçois Fred Müller dans le chemin. Il s’approche, nous échangeons quelques propos météorologiques d’usage, puis il examine la première butte, fonctionnelle, florissante, avec un  petit air de j&lt;em&gt;e ne suis pas envieux&lt;/em&gt;. Puis, voyant que la seconde avance bien grâce à mes efforts de terrassement, il dit : &lt;em&gt;Dis-donc ça bosse&lt;/em&gt;. Toujours appuyé sur ma fourche, je relève d’une pichenette le bord de ma casquette de travail &lt;em&gt;Sardou les grands moment&lt;/em&gt;s en hochant la tête. Fred Müller dit alors : &lt;em&gt;Sympa ta musique. &lt;/em&gt;Je n’y faisais plus attention, occupé que j’étais à prendre une contenance virile. J’écoute. C’est &lt;em&gt;Like a virgin. &lt;/em&gt;Je soutiens le regard de Fred Müller pendant qu’un sourire moqueur se dessine sur ses lèvres fines. La chanson arrive à sa fin, et tout en continuant d’affronter Fred Müller, j’espère un coup de pouce du destin qui programmerait une chanson ultra violente, comme par exemple celles de Michaël Jackson. Mais non, c’est&lt;em&gt; Girls just want to have fun &lt;/em&gt;qui retentit dans l’air du potager. Fred Müller dit : &lt;em&gt;Ah, ma femme adore celle-ci. Bon, allez, à plus dans le bus, &lt;/em&gt;et il repart. J’enfonce ma fourche en terre, je renverse l’enceinte d’un coup de pied, et je retourne consulter la liste des travaux. Abattre un arbre mort, voilà, très bien merci Barbara.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ces jours de solitude, je travaille donc beaucoup à l’extérieur. Pourtant, j’ai l’impression que rien n’avance ; je n’ai rien rayé sur la liste. D’une part, parce que je commence tout et ne finis rien, par lassitude, ou parce que la chaleur écrasante est de retour. D’autre part, parce que certaines tâches nécessitent un temps infini ; par exemple, l’arbre mort. Je me suis lancé le défi de l’abattre d’homme à arbre, c’est-à-dire à la scie — il est doté de plusieurs troncs de taille raisonnable. Mais bon, une fois les premiers troncs abattus, on ne peut pas les laisser au milieu du chemin comme ça : il faut les débiter en bûches pour l’hiver. Ça a l’air pittoresque, mais pas du tout, c’est long et épuisant, sans compter que tant que ce n’est pas fait, ils empêchent toute sortie en voiture pour le ravitaillement. Cela dit, je ne me nourris que d’abricots, Barbara ayant acheté un cageot entier au marché (à bon prix) pour faire des confitures, mais n’ayant pas eu le temps de s’en occuper avant son départ. Je vais certainement souffrir de troubles gastro-intestinaux mais je ne peux me résoudre à les laisser se perdre, et je ne sais pas faire de confiture. Il doit en rester quatre bons kilos ; j’espère que les abricots contiennent au moins des vitamines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis il y a ces fichues ronces qui reviennent là où je pensais leur avoir réglé leur compte pour de bon en arrachant leurs racines. Le pire ? Elles ne sont pas sur la liste. Et toute cette poussière de peinture verte que j’ai ingérée en ponçant &lt;em&gt;un&lt;/em&gt; volet. Gigie, ma coiffeuse, m’a demandé pourquoi diable j’avais des reflets verts dans les cheveux et dans la barbe ; je lui ai expliqué que, la veille, j’étais même vert des pieds à la tête avec ces putains de volets, et elle a dit : &lt;em&gt;Ah oui, comme le bonhomme Cetelem&lt;/em&gt;. Ainsi m’associe-t-elle plutôt à cette petite créature velue plutôt qu’à &lt;em&gt;L’incroyable Hulk&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, j’explique à Barbara par la Lune pourquoi elle risque de ne trouver pas grand changement à son retour. Dieu sait que j’y mets du coeur, pourtant. Il le sait, parce que depuis que je lis une biographie de Jésus et la Bible, je m’interroge à son sujet, et j’imagine qu’il doit avoir une sorte d’alarme dans ces cas-là.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui ai demandé de m’envoyer un signe s&#x27;il existait. J’ai bien conscience de la fatuité et du manque d’originalité de ma démarche. D’autant que, autisme oblige, il faudrait vraiment que ça soit un signe très clair, sans possibilité d’interprétation. Un message dans le ciel en lettres de feu qui dirait : &lt;em&gt;C’est moi, Francis : j’existe&lt;/em&gt;. Et encore, je répondrais certainement : &lt;em&gt;Qui, vous ?&lt;/em&gt; Histoire d’être certain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, il y a vraiment très peu de chance que cela arrive de toute façon. D’ici là je vais continuer à être un peu animiste sur les bords. Cela ne facilite d’ailleurs pas mon travail, parce que je m’excuse auprès de chaque mauvaise herbe que j’arrache, à chaque plante que je taille,  à chaque pierre que je déplace, ou presque. Sans parler des insectes et des animaux. Hier soir je me suis assis dans le poulailler et j’ai longtemps regardé une des deux poules d’élevage que nous avons recueillies. Elles pondent des oeufs plus petits, plus fragiles, moins bons que ceux des autres poules qui n’ont pas connu les cages des hommes. Enfin, que celle qui me reste, puisque les autres ont été enlevées par le goupil. Ces anciennes captives sont toujours inquiètes, s’enfuient à mon approche ; inimaginable, dès lors, de les prendre dans mes bras pour leur chuchoter : &lt;em&gt;Là, c’est fini&lt;/em&gt;. Je lui parlais en pensée, mais les poules ne sont pas télépathes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la fin de la semaine, j’irai chercher Barbara, mais nous ne serons réunis que peu de temps puisque je me rendrai presque aussitôt chez mes parents. J’y effectuerai certainement des travaux au jardin, puisque j’en ai pris l’habitude. Et puis j’écrirai, je passerai du temps avec eux, je leur parlerai et je les écouterai. Surtout mon père, qui en encore presque toute sa tête. Et je noterai ses souvenirs, pour m’en souvenir moi aussi, et avant qu’ils ne soient perdus. Allez, je ne parviens pas à me convaincre : je dis ça à chaque fois, mais je ne le fais pas. Je me laisse emporter par la routine et la tristesse, le mieux que je puis faire est alors de lire entre les repas à préparer, qui seront pris dans le silence. Mais vous commencez à le savoir, n’est-ce pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois pourtant, j’ai longuement enregistré ma mère parlant de son enfance. Je n’ai pas réécouté les enregistrements, je ne sais pas si je le ferai un jour. Probablement. J’ai aussi filmé mes parents ensemble. C’était il n’y a que quelques années, mais je sais qu’en voyant les images j’aurais l’impression que c’était il y a des décennies.  Le temps accélère. Ce seront toujours quelques empreintes d’eux que j’aurais conservées ; je pourrai un jour suivre la piste, comme un  indien ou un trappeur, même si je finirai par tourner en rond. J’aurais aimé avoir des enregistrements de mon frère. Je ne me souviens plus de son visage, pas plus que de sa voix ; les rares photos dont je dispose, figées dans leurs centièmes de seconde, n’en disent rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À quel moment disparaît-on ?&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Adieu Olaf</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-06-29-adieu-olaf/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-06-29-adieu-olaf/</guid><pubDate>Thu, 29 Jun 2023 13:49:58 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Nouveau séjour chez mes parents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À me lire, on pourrait croire que j’y suis souvent, mais pas tant que ça. C’est que chaque visite est, à un titre ou un autre, mémorable, ou du moins je veux m’en souvenir, alors je la raconte. &lt;em&gt;Scripta manent&lt;/em&gt;. En réalité, je ne m’étais pas rendu auprès d’eux depuis près de trois mois. C’est une éternité, à leurs âges. Sitôt les formalités habituelles accomplies (débloquer l’ordinateur de mon père et ses divers comptes d’accès, ce qui peut prendre du temps) je me suis rendu &lt;em&gt;aux courses &lt;/em&gt;où j’ai eu l’immense joie de trouver, sur le parking, un jeton de caddie Hyper U qui a aussitôt rejoint dans ma poche celui que je venais de demander à la caisse centrale pour compléter ma collection. Je rêvasse quelques minutes dans le rayon des vêtements pour homme, je peste au rayon librairie, j’admire les articles technologiques, je suis déçu par le rayon des fournitures scolaires, puis il est temps de remplir mon caddie en suivant la liste incompréhensible que m’a dressée mon père.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À mon retour, je trouve une centaine d’outils éparpillés dans la cour : mon père a décidé de faire un peu de jardinage. Le chien est posé au milieu, l’air complètement déprimé. Il a la chiasse depuis deux jours, ce qui n’est pas si rare avec les saloperies qu’il s’envoie. Et puis il a toujours l’air déprimé, alors c’est difficile de savoir si quelque chose ne va pas. Mais alors que je monte me réfugier dans ma chambre, poursuivi par mon père qui a rebloqué l’accès à son compte d’assurance-vie, je découvre que le chien a vomi de la paëlla sur son canapé. Deux questions : où a-t-il trouvé de la paëlla, et va-t-il mourir ? J’effectue quelques recherches sur Internet qui m’affolent, et m’apprennent notamment qu’il peut être dangereux de donner à son chien de la nourriture d’humain : las, je cède souvent à son regard implorant. Je fonce vérifier le niveau de son bol d’eau, car un chien qui ne boit plus est un chien en danger : il n’a pas descendu. Mon Dieu, mon chien va mourir comme à chaque fois que nous sommes ici. Une fois, il s’était fait mordre le nez par un petit animal qu’il avait dérangé dans son terrier, et la blessure s’était infectée. Une autre fois, il avait mangé je ne sais combien de centaines de grammes de chocolat noir. Et voici qu&#x27;à présent il se vide et se déshydrate. Je respire profondément ; un peu calmé, je décide de ne pas appeler immédiatement le SAMU des chiens et tente de lui faire ingérer du Smecta qu’on trouve ici en quantité — c’est l’un des avantages d’être chez des personnes âgées. Le chien, à je ne sais quels indices, s’imagine que je veux l’empoisonner et se cache sous la table comme lorsqu’il entend l’orage. Impossible de lui faire boire la mixture. J’ai cette idée de génie d’y tremper une crêpe qu’il accepte de manger. Au bout de cinq crêpes il a absorbé tout le Smecta, mais ma mère n’a plus de goûter et j’ai encore empoisonné mon chien à la nourriture d’humain. Je le place en observation pour la nuit, qu’il est dès lors autorisé à passer dans ma chambre. Au matin, c’est le miracle : il accepte de manger quelques croquettes (pour chien) trempées d’eau. Bon, me dis-je, ce n’est pas bien difficile d’être vétérinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arrive Valérie, une aide-soignante très gentille, sympathique et bavarde. Elle m’apprend que ma mère &lt;em&gt;graillonne&lt;/em&gt; un peu. Je ne sais pas si c’est une insulte ou une expression pittoresque. Je finis par comprendre qu’elle veut dire que ma mère a une toux grasse au réveil. Très bien, j’ai justement réussi à obtenir de haute lutte une visite à domicile du médecin durant mon séjour, pour les renouvellements d’ordonnance. Valérie virevolte, installe à table ma mère qui graillonne, bavarde et bavarde. Elle revient de vacances ; elle a adoré le Puy du Fou, les spectacles, les costumes, mais surtout la propreté des toilettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Là-dessus arrivent les infirmières pour une prise de sang en urgence, après que le laboratoire d’analyses leur a signalé un taux de potassium au-dessus de la norme dans le sang de mon père. Lorsque je leur dis qu’il se gavait de chocolat les jours précédant la mesure parce qu’il avait lu que ça &lt;em&gt;calmait la cague&lt;/em&gt;, elles y voient un possible lien de cause à effet. Bon, me dis-je, ce n’est pas bien difficile d’être médecin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À présent, que faire de ces quelques minutes de répit ? Je me suis avancé à dire hier que j’allais débroussailler le fond du jardin, mais je profite plutôt du prétexte que me fournit la pluie pour écrire ces lignes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai achevé hier soir la lecture des &lt;em&gt;Mémoires d’outre-tombe&lt;/em&gt;. Chateaubriand a beaucoup de qualités, mais il est tout de même du genre à répondre, dans un entretien d’embauche, que son principal défaut ce serait le &lt;em&gt;perfectionnisme&lt;/em&gt;. On voit bien qu’il se peint tout beau, même s’il est quand même beau. Aussi j’enchaîne avec une longue biographie de l’auteur pour démêler le faux du vrai, apprendre ce qu’il ne dit pas, parfois par pudeur, parfois par calcul. Il est vrai qu’il prévient dès le début &lt;em&gt;qu’ici, on n’est pas chez Rousseau&lt;/em&gt;, il ne racontera pas de &lt;em&gt;trivialités&lt;/em&gt;. J’ai cru comprendre qu’il avait voté la mort du maréchal Ney, or il n’en dit mot dans les &lt;em&gt;Mémoires&lt;/em&gt; ; étrange pour quelqu’un qui tartine des pages scandalisées sur l’assassinat du Duc d’Enghien. Autre chose intéressante : ses rapports avec Byron. J’aime la façon passive-agressive qu’il a d’évoquer son génie tout en faisant comprendre que ce dernier lui a &lt;em&gt;tout piqué&lt;/em&gt;. Byron m’énerve particulièrement, moi aussi : je l’ai dit à maintes reprises, mais je ne supporte pas cette façon de m’avoir précédé partout dans le monde : Venise, Milan, Cintra, partout. Voilà, la grosse biographie, c’est pour ce genre de choses. Et pour ses amours, bien entendu : à le lire, Chateaubriand n’était que dévotion pour Mesdames de Beaumont, de Custine, de Noailles, pour Madame Récamier et d’autres : à d’autres, mon coquin ! À sa décharge, il faut bien dire que la mémoire est un phénomène étonnant ; par exemple, mon père, pas plus tard qu’hier soir, trouvant délicieuse la salade de choux Hyper U que je lui servais, m’a dit en lisant la barquette : &lt;em&gt;Ça veut dire quoi, coleslaw ?&lt;/em&gt; (Il prononce &lt;em&gt;col slave&lt;/em&gt;). Je lui réponds que je ne sais pas vraiment, et il ajoute : &lt;em&gt;Lave, c’est pas un ministre de Louis XV qui a inventé le billet de banque ?&lt;/em&gt; Pas mal, quand même. Puis, apprenant que je lis Chateaubriand, il me dit : &lt;em&gt;Ah oui, c’est comment son château, là déjà ? &lt;/em&gt;Je lui réponds : &lt;em&gt;Combourg&lt;/em&gt;. Il me dit : &lt;em&gt;Ah c’est ça, avec son père qui marche dans le salon ? &lt;/em&gt;Cette fois c’est pile-poil, et c’est du reste l’un de mes passages préférés. Puis il me dit : &lt;em&gt;Atala, René tout ça. Et les trucs sur les Indiens, là… Le dernier des Mohicans ?&lt;/em&gt; Presque, encore ! Ce qui m’étonnera toujours, c’est qu’il n’a pas du tout bénéficié d’une éducation &lt;em&gt;littéraire, &lt;/em&gt;et même, je dirais qu’il &lt;em&gt;s’en fout un peu&lt;/em&gt; de tout ça : ce sont simplement ses souvenirs d’école. Il déclame encore Hugo, Racine, Corneille, souvent avec une boutade d’écolier d’époque, par exemple : &lt;em&gt;Rodrigue, as-tu du cœur ? Non, je n’ai que du pique&lt;/em&gt;. La mémoire de ma mère aussi est étonnante, en un sens : elle m’a demandé où j’habitais, et lorsque je lui ai répondu &lt;em&gt;Bordeaux&lt;/em&gt;, elle a dit : &lt;em&gt;Alors comment tu peux être là ?&lt;/em&gt;  C’est ça, quand on perd vraiment la mémoire. Rien à voir avec Chateaubriand qui fait &lt;em&gt;exprès&lt;/em&gt; d’oublier. J’imagine que ça a du bon : lorsque ma mère est couchée le soir, elle relit sans cesse les magazines dont elle a tout oublié depuis la minute précédente. C’est une belle façon de faire des économies de presse écrite, mais c’est un peu triste. Je devrais lui faire la conversation, mais je n’en ai pas la force et je ne suis pas certain d’être plus intéressant que les magazines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les personnes âgées n’ont plus tellement le temps de mentir, aussi est-il parfois difficile de se préserver contre leurs accès de lucidité. Par exemple, si on leur demande si ça va ce matin, ils répondent souvent la vérité, quelque chose comme : &lt;em&gt;Non ça ne va pas, vivement que je crève, j’ai mal partout et je perds la tête&lt;/em&gt;. C’est déjà bien qu’ils n’ajoutent pas un &lt;em&gt;crétin&lt;/em&gt; à la fin. Ce matin mon père me disait justement qu’il ne servait plus à rien — il a une vision très utilitariste de l’existence — et que, dans ces conditions, il ne comprenait pas pourquoi il était toujours en vie, sans parler de l’argent que ça coûtait à la sécurité sociale. Il a des &lt;em&gt;blancs&lt;/em&gt;, il n’a plus la force de faire ce qu’il aimerait faire (soit le triple de ce que moi, je peux faire) bref, aucun intérêt. Il m’a dit aussi : &lt;em&gt;J’ai jamais été plus près de la seconde parenthèse&lt;/em&gt;, et j’ai trouvé ça joli. On dirait un Chateaubriand qui n’en ferait pas des tonnes. Les vieux n’ont certes pas toujours la diplomatie de composer avec nos sensibilités, et pourtant, ce n’est pas pour cette raison que tout le monde les déteste : tout le monde les déteste parce qu’ils sont lents, malades, qu’ils viennent &lt;em&gt;d’avant&lt;/em&gt;, bref parce qu’ils sont &lt;em&gt;vieux&lt;/em&gt;, qu’ils sont &lt;em&gt;cons&lt;/em&gt;, et que tout ce qui nous arrive aujourd’hui est de leur faute parce qu’ils nous ont tout pris et qu’ils en ont bien profité, eux, et &lt;em&gt;gneugneugneu&lt;/em&gt;. J’espère devenir assez vieux pour voir les gens qui détestent les vieux devenir vieux ; comment se comporteront ces jeunes impatients des files de supermarchés face à la débâcle de leur corps et de leur esprit ? Montaigne disait que philosopher, c’est apprendre à mourir. Ma foi, si l’on n’aime pas la philosophie, on peut toujours s’efforcer de cohabiter avec des vieux : édifiant spectacle !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement à mon père, j’ai encore un peu l’impression de servir à quelque chose ; l’autre jour, au Jardin des Plantes, j’ai protégé Barbara de l’ouragan qui frappait Paris. Elle se collait à moi en grelottant, et je l’entourais de ma veste, faisant barrage de mon corps contre la pluie et la grêle. Malheureusement, elle s’appuyait tant et si bien contre moi pour se réchauffer qu’elle m’a contraint à exposer au déluge mes chaussures très fragiles et non imperméabilisées. Après-coup, j’ai réalisé que nous nous étions abrités sous un arbre, ce qui n’est pas la chose à faire lorsque le tonnerre gronde. Mon inconséquence m’a surpris, car je suis habituellement attentif à ce genre de choses ; j’aime me préparer par avance aux difficultés qui pourraient mettre nos vies en péril. Par exemple, je sais déjà comment j’agirais si notre véhicule devait tomber à l’eau (avec nous dedans, sinon je me contenterais de pleurer sur la berge, comme tout le monde j’imagine).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cherchant le sécateur que mon père a oublié quelque part dans la cour, et qu’il s’inquiète de ne pas retrouver car il guette les défaillances de sa mémoire, je remarque que la jante avant droite de la voiture de location est complètement défoncée ; j’ai &lt;em&gt;tapé un trottoir&lt;/em&gt; en rentrant des courses parce que je regardais l’ordinateur de bord au lieu de la route. Ces technologies embarquées sont vraiment très dangereuses. Le pneu a même un accroc, comme la morsure d’un petit animal très méchant. Cette affaire va me coûter bonbon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’avais jusqu’ici mes habitudes de location chez Philippe, qui tenait son agence avec son chien Olaf. Ce dernier avait une irrésistible façon de bouger sa patte arrière lorsqu’on lui caressait le ventre et Philippe ne manquait jamais de me &lt;em&gt;surclasser&lt;/em&gt;. Il proposait en outre, moyennant un tarif journalier un peu plus élevé, d’être assuré contre les dommages au véhicule sans &lt;em&gt;franchise&lt;/em&gt; ; rien à payer en cas d’accident, la formule idéale pour les conducteurs dans mon genre. Or, voici que Philippe ferme son agence en raison d’un &lt;em&gt;désaccord avec la politique du groupe&lt;/em&gt;. Je n’ai pas demandé sur quoi portait le désaccord, mais j’ai toujours senti que Philippe n’était pas homme à renoncer à ses principes. Sous le coup de l’émotion, j’ai dû lui parler un peu comme s’il était atteint d’une maladie mortelle ; il m’a dit à plusieurs reprises : &lt;em&gt;Non mais ça va, je vous assure&lt;/em&gt;. J’ai demandé quelques nouvelles d’Olaf, puis j’ai raccroché. J’ai médité un peu sur la vie, qui vous éloigne parfois des personnes qui comptent pour vous, et contacté un autre loueur, lequel ne proposait pas de &lt;em&gt;niveaux de franchise&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis donc assis là, sur le gravier à contempler mon pneu en pensant à Épictète lorsqu’une femme à la carrure impressionnante passe le portail de la cour. Elle me dit d’une voix grave : &lt;em&gt;Je suis la nouvelle femme de ménage&lt;/em&gt;. Je lui réponds : &lt;em&gt;D’accord, moi j’ai abîmé mon pneu&lt;/em&gt;. Un instant, j’ai l’idée saugrenue de lui demander de soulever la voiture pour mieux examiner mon pneu. J’apprendrai plus tard que Lucie, c’est son prénom, était couvreuse jusqu’à ce qu’un accident ne lui endommage le genou ; elle a dû renoncer à sa carrière comme un footballeur, ou plutôt, dans son cas, un rugbyman international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En raison d’un concours de circonstances sans intérêt — contrairement à tout ce qui précède — je me vois obligé de précipiter mon retour à Bordeaux et je décide de partir le soir même ; je roulerai donc de nuit, et déjà me viennent en tête des images poétiques de parkings baignés d’une lumière orange, de sourires las entre forçats de la route près des machines à café soluble, de caissières aux grands yeux tristes et cernés. En fait de sourires, je reçois surtout des appels de phares ; étrange manière de manifester sa joie d’appartenir à la fraternité des rouleurs de nuit, et pour tout dire un peu dangereuse, car je suis ébloui. Au tiers du parcours, je comprends que j’ai mal interprété la petite icône sur mon tableau de bord : je n’étais pas du tout en &lt;em&gt;feux de croisement&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque j’arrive enfin, tard dans la nuit, les lumières du salon sont allumées ; Barbara s’est endormie sur le canapé en m’attendant. Pendant que le chien fait ses besoins je la regarde à travers la fenêtre (on voit sa culotte), lorsque soudain, sentant une présence, elle s’éveille, et, apercevant mon visage contre la vitre, prend peur. Elle a dû croire un instant que c’était le violeur de l’Entre-deux-Mers, mais non, ce n’était que moi, pour le meilleur et pour le pire ; les premiers instants de nos retrouvailles sont, disons, &lt;em&gt;tempérés&lt;/em&gt;. Nous restons un peu au jardin, sous les étoiles, je lui conte mon périple en lui faisant tâter mon bras gauche, atteint d’une vilaine tendinite à cause du volant étrangement placé. De l’herbe humide montent de folles stridulations ; Ulysse lui-même, retrouvant Pénélope, ne se vit pas offrir pareil concert par les grillons d’Ithaque. Main dans la main, nous prenons la direction de notre chambre, d’où nous jetons un dernier regard sur notre royaume avant de goûter un repos mérité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au matin, heureux de reprendre ma routine, je nourris chien, chats, puis je me rends à la basse-cour. Les poussins ont grandi, bientôt ils ne passeront plus au travers des mailles du grillage du poulailler et seront bien attrapés. Il y a aussi nos deux nouvelles poules rousses, adoptées juste avant mon départ, quand Barbara souffrait encore de folie aviaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces sont des poules de réforme, qu’une âme pure a récupérées auprès d’un producteur d’œufs qui les vouait à l’abattoir. Lorsque nous rencontrons leur gentil sauveur, au carrefour de rase campagne où il nous a donné rendez-vous, il est aux anges car l’opération a été un succès : sur cent quatre-vingts, ce sont ses deux dernières poules. Dans son coffre grand ouvert, une cage de laquelle s’échappent des caquètements courroucés. Il l’ouvre pour se saisir de la première poule mais retire vivement sa main en s’écriant : &lt;em&gt;Putain elle m’a tiaqué !&lt;/em&gt; Un peu refroidi d’adopter des monstres sanguinaires, je suis tout de même heureux d’avoir appris une nouvelle expression locale. Après que l’homme, en nous désignant la &lt;em&gt;tiaqueuse, &lt;/em&gt;est enfin parvenu à placer les deux poules dans notre caisse à chat, nous prenons le chemin du retour sur lequel je ne cesse de répéter à Barbara les mots &lt;em&gt;tiaque&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;tiaquer&lt;/em&gt;, comme si je les avais toujours connus. Je dis par exemple : &lt;em&gt;J’espère qu’elles ne vont pas tiaquer les poussins&lt;/em&gt;, ou bien encore : &lt;em&gt;Il risque d’y avoir un peu de tiaque le temps que la hiérarchie se mette en place&lt;/em&gt;. J’ai hâte de revoir Monsieur Tournesol pour pouvoir lui dire que j’ai des poules qui &lt;em&gt;tiaquent&lt;/em&gt;. En réalité, une seule des deux nouvelles pensionnaires a &lt;em&gt;tiaqué&lt;/em&gt;, l’autre semble très douce. Introduites au poulailler, elles prennent leurs marques en gloussant. Elles sont plus petites que ma poule cendrée, la survivante, qui s’approche avec curiosité ; c’est un être très doux, très pur, que jamais je n’ai vu faire preuve de méchanceté. Malheureusement, la poule rousse, toujours courroucée, la &lt;em&gt;tiaque&lt;/em&gt; dès qu’elle arrive à sa portée. Pour ma belle chouchoute, ça ne passe pas du tout : sous mes yeux médusés elle sort la &lt;em&gt;mitraillette à tiaqu&lt;/em&gt;e et lui vole dans les plumes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le temps a passé, et ce matin tout est calme. Ma poule fait régner pacifiquement la loi, les nouvelles arrivantes filent doux et se sont même remises à pondre. J’ai des œufs tout chauds dans la main lorsque Barbara me rejoint au petit déjeuner. Elle a fait l&#x27;un de ses fameux rêves : la France découvrait un complot ourdi par de célèbres animateurs de télévision ; le chef de ce groupe malfaisant, qui travaillait depuis des décennies à la solde de Vladimir Poutine, n’était autre que Laurent Baffie. Son but ? Renseignement au moyen d’écoutes illégales, chantage, extorsion, abêtissement des masses et propagande pro-russe. Cela ne m&#x27;étonne pas tant que ça, mais tout de même, Laurent Baffie, je suis un peu surpris. Les rêves de Barbara sont parfois prémonitoires, aussi ne soyez pas étonné(e), chère lectrice, cher lecteur, si celui-ci avait devancé l’actualité. Je pendrai soin, alors, de la faire bénéficier de la protection spécialement accordée aux &lt;em&gt;lanceurs d’alerte&lt;/em&gt; car, sans entrer dans les détails, les membres de ce complot semblent prêts à tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que je relève le courrier à la boîte (rien, sinon que j’ai loupé le &lt;em&gt;repas de quartier&lt;/em&gt; au monastère auquel, bien sûr, cette snob de Barbara n’a pas mis les pieds), Bruno, le voisin d’en face, me lance un jovial : &lt;em&gt;Alors Francis, paraît que tu travailles au cirque Pinder ? &lt;/em&gt;Bon sang, Jean-Marie n’aura pas su tenir sa langue et lui aura conté les acrobaties dont il a été témoin avant mon départ.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous les connaîtrez vous aussi au prochain numéro, quand la honte m’aura un peu passé.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Panfoutléon</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-06-12-panfoutleon/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-06-12-panfoutleon/</guid><pubDate>Mon, 12 Jun 2023 12:05:52 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Une crise de mélancolie m’a tenu éloigné du monde ces derniers temps. Elle perdure, mais je monopolise mes faibles moyens pour, enfin, vous dire ces mots fameux de César au Sénat de Rome, à peine le Rubicon franchi, en 49 avant notre ère : &lt;em&gt;Coucou me revoilou.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mélancolie m’a saisi au retour de chez mes parents. Pourquoi cette fois plus que les autres ? Je l’ignore, peut-être parce que ce fut encore plus difficile que les fois précédentes. Il y eut d’abord le &lt;em&gt;changement d’oreilles&lt;/em&gt; de ma mère, comme dit mon père (renouvellement de sa prothèse auditive) ; puis il y eut son &lt;em&gt;changement de pile&lt;/em&gt; à lui (celle de son pacemaker en réalité) lors d’un séjour dit &lt;em&gt;ambulatoire&lt;/em&gt; dans une clinique peu accueillante, où je réalisai de nouveau combien la vieillesse expose aux désagréments les plus stupides et rageants, et combien il en est fait peu de cas. Et puis, le lendemain, sans rapport avec sa nouvelle pile, cette chute de mon père devant la maison qui, si je n’avais pas été présent, l’aurait sûrement conduit à passer la nuit dehors, exposé au froid et aux fauves, personne ne venant avant l’assistante de vie le lendemain matin ; mon insistance à lui faire passer autour de son cou la médaille d’appel au secours de ma mère, dont elle n’a plus besoin depuis qu’elle reste alitée, mais qui ne fonctionne qu’à l’intérieur, et donc, également la grosse montre d’alerte qui  fonctionne à l’extérieur ; sa résistance face à mon inquiétude peut-être exagérée, en effet, et à l’arrivée, son look de &lt;em&gt;rappeur&lt;/em&gt; avec sa médaille, sa montre, son survêtement et ses baskets. Il ne lui manquait plus qu’un &lt;em&gt;bob, &lt;/em&gt;et il se serait fait contrôler au faciès par la police. Le dernier bob que je lui ai connu, dans les années 80, portait le nom du groupe AC/DC, dont il ignorait tout, évidemment, mais le supermarché faisait une promotion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’accès de mélancolie ne fut pas immédiat, pourtant. À mon retour, je reprenais même une activité physique régulière, courant dans les vignes avec le chien, saluant au passage les fiers ouvriers viticoles, tout heureux d’apercevoir &lt;em&gt;l’enfant des vignes&lt;/em&gt; qu’ils prenaient pour un mythe ; rougeaud et soufflant fort, j’imaginais que si je faisais une crise cardiaque, l’un d’eux, consultant le téléphone que je garde en sécurité avec moi, écrirait à Barbara pour lui dire : &lt;em&gt;l’enfant des vignes est mort&lt;/em&gt;. La forme revenant, j’allais même jusqu’à repratiquer un peu du sport que j’ai inventé il y a des années, auquel j’ai donné le nom de &lt;em&gt;body bounce&lt;/em&gt;. Il s’agit de dévaler une pente boisée le plus vite possible, en rebondissant sur le tronc des arbres qu’on n’a pas pu éviter pour se propulser de droite ou de gauche en gagnant de la vitesse ; un sport qui mobilise donc la souplesse et solidité du corps, car il arrive qu’un tronc percuté de face mette un terme douloureux à votre course, mais aussi la vivacité de l’esprit, car le plus simple et le moins dangereux est encore de calculer la trajectoire la plus dégagée tout en courant. Ne pas oublier de garder un œil sur le tapis de ronces toujours prêt à provoquer votre chute et à vous déchirer le corps. Je ne serais pas étonné d’apprendre que les moines shaolin pratiquent depuis des millénaires, sur les pentes de leurs monastères, un genre de body bounce adapté à leur culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hélas ! la mélancolie couvait, tapie derrière ses éclaireurs, la fatigue et le manque d’envie, à tel point que je suis allé consulter un médecin ; ma gentille médecin traitante ayant déménagé au loin, je m’en fus chez une autre, choisie pour son nom romantique et séduisant. Lorsque je lui contai mes malheurs, je lus dans son regard : &lt;em&gt;Oh, mon pauvre petit bonhomme&lt;/em&gt;, et cela fit d’elle mon médecin pour la vie, ou du moins jusqu’à sa retraite. Elle me prescrivit des psychotropes, des analyses de sang, et me dit, alors que j’étais sur le départ : &lt;em&gt;Je suis là, si vous voulez parler&lt;/em&gt;. Sur le chemin du retour, ma pochette bleue de dépistage du cancer colorectal sous le bras, je me demandais si sa proposition pouvait s’appliquer à un dîner aux chandelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis un soir, l’une de mes poules a manqué à l’appel. Et puis Jeanine est morte. C’est un message de mon voisin l’ingénieur qui me l’a appris : voulais-je participer à un dernier hommage floral ? Je n’ai pas répondu, car je ne savais pas qui était Jeanine ; je voulais me laisser une chance de me souvenir, ou le temps d’enquêter, mais bien vite, Jeanine m’est sortie de la tête. Trois jours plus tard, passant en trombe dans le village, je remarquai un attroupement devant la maison de Monsieur Tournesol ; j’eus un mauvais pressentiment. Une fois le scooter remisé, j’allai donc trouver Jean-Marie, occupé à taper sur des morceaux de fer devant son garage. Je lui demandai s’il savait qui était cette Jeanine qui était morte, et il me fit cette réponse : &lt;em&gt;Bah oui c’est Jeanine Tournesol&lt;/em&gt;. C’était là ce que je craignais : Jeanine était la mère de Monsieur Tournesol. Ils vivaient ensemble depuis fort longtemps, précisément depuis la naissance de Monsieur Tournesol, dont j’ignore la date. Lorsque je la croisais le long de la route, elle répondait toujours à mon signe amical en ajoutant parfois un : &lt;em&gt;Bonjour Monsieur&lt;/em&gt;. Raison pour laquelle je me suis offusqué lorsque Barbara, à qui je venais d’apprendre la nouvelle, m’a répondu que Jeanine ne lui avait jamais semblé très avenante. &lt;em&gt;Jeanine était très avenante, c’est toi qui es vilaine&lt;/em&gt;, lui lançai-je en quittant la pièce pour répondre enfin au voisin ingénieur et lui demander s’il était encore possible de participer à l’hommage floral. La réponse fut immédiate : &lt;em&gt;Malheureusement non, Jeanine a été enterrée ce matin&lt;/em&gt;. J’ai pris ce &lt;em&gt;malheureusement &lt;/em&gt;comme un reproche ; d’ailleurs&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;toutes les fois que ce type s’exprime, je perçois un reproche. Cela tient probablement à son métier. Je lui répondis : &lt;em&gt;Mince alors, je vais écrire à Monsieur Tournesol&lt;/em&gt;. Réponse de l’ingénieur : &lt;em&gt;Passe plutôt le voir, ça lui fera plaisir&lt;/em&gt;. Encore un reproche ; existe-t-il une ingénierie du reproche ? Des ingénieurs en reproches ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus coupable que jamais, j’envoyai un message de condoléances à Monsieur Tournesol, y associant   généreusement Barbara sans préciser qu’elle trouvait la pauvre morte &lt;em&gt;pas très avenante&lt;/em&gt;. La réponse de Monsieur Tournesol n’arrivant pas, je me disais que, peut-être, il m’en voulait d’avoir tardé ; que, peut-être, Fred Muller et l’ingénieur en profitaient pour devenir ses voisins préférés, lui susurrant sournoisement que je n’avais pas participé à l’hommage floral. Enfin, la réponse arriva, bien dans la façon de ce stoïcien : &lt;em&gt;Merci à tous les deux. Ce n’est pas facile, mais on va y arriver&lt;/em&gt;. À tous les deux, tu parles : je me retins de toutes mes forces de  dénoncer Barbara.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si j’étais touché par la mort de Jeanine, que je ne connaissais pas vraiment, c’est surtout parce que j’aime beaucoup Monsieur Tournesol. Que le lecteur habitué me pardonne, mais je vais rappeler l’origine de son nom, puisqu’il n’est pas parent  du  professeur malentendant de Tintin. Ce brave homme, qui travaillait jusque récemment dans une grande entreprise française, est en même temps agriculteur par passion. Il avait, avec l’ancienne propriétaire de la maison que j’habite, l’arrangement suivant : elle mettait à sa disposition le bas de son terrain, situé entre deux champs de Monsieur Tournesol, lui évitant ainsi de le contourner et lui permettant de le cultiver, en échange de quoi il lui rendait de menus services, comme la tonte et l’entretien du terrain qu’elle conservait en jardin. Lorsque nous achetâmes la maison, Monsieur Tournesol vint nous trouver pour savoir si nous entendions récupérer la partie de terrain cultivée. La partie restante suffisant largement, nous ne changeâmes rien à l’existant. Monsieur Tournesol, en cette première année, planta des tournesols. Voilà, c’est tout bête. Cette année, il a planté des fèves, ou plus précisément des féveroles, Barbara saurait vous expliquer la différence. J’ai donc bien pensé à l’appeler cette année Monsieur Féverole, mais le lecteur s’y serait certainement perdu, d’autant que comme il change de culture chaque année, il faudrait modifier son nom sans arrêt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monsieur Tournesol, donc, cultive pour son plaisir, pour faire perdurer la tradition familiale et conserver le paysage autour de notre hameau, où il est né et qui l’a vu grandir. Il n’y a guère que les bonnes années que sa récolte couvre les frais qu’il a engagés. C’est un homme de passion et un grand connaisseur de la nature. Voyant l’herbe foulée dans mon jardin, il dit : &lt;em&gt;C’est le blaireau, ça&lt;/em&gt;. Voyant la terre retournée le défigurant, il dit : &lt;em&gt;C’est le sanglier, ça. &lt;/em&gt;Apprenant que je viens de perdre une poule, il dit : &lt;em&gt;C’est le renard, ça&lt;/em&gt;. À côté de Monsieur Tournesol, je me sens toujours comme le rejeton de Bouvard et Pécuchet. Pourtant, il n’est jamais moqueur et toujours fin pédagogue. L’hiver, lorsqu’il émerge des brumes de la nuit au volant d’une de ses nombreuses machines agricoles aux lumières clignotantes, je pourrais presque m’agenouiller comme les Aztèques devant Cortés. Et que dire de la fois où il  m’offrit une botte de paille géante ? De celle où il vint avec son tracteur démarrer la voiture dont Barbara avait encore laissé la batterie s’épuiser durant la nuit ? Il y a tant de choses encore qui font que j’étais triste pour lui car il avait perdu Jeanine qui, je le rappelle, était tout à fait avenante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai, depuis, perdu une autre poule ; j’ignore si c’est le renard comme l’affirme Monsieur Tournesol, mais mes recherches me conduisent moi aussi à l’accuser. En tout, il m’aura ôté trois poules. Je sais bien que je ne devrais pas m’y attacher, c’est la campagne, mais que voulez-vous. La dernière enlevée était une petite poule noire très véloce, et celle d’avant une majestueuse poule grise dont la taille n’aura pas effrayé la bête. La dernière qui me reste est une poule cendrée qui, je peux l’avouer à présent que ses congénères ont disparu, est ma préférée. C’est la seule que je peux prendre dans mes bras sans la violenter ; Dieu fasse qu’il n’y ait jamais un &lt;em&gt;MeToo&lt;/em&gt; des poules, je passerais un sale quart d’heure même si  deux des victimes de mes câlins non désirés ne sont plus là pour témoigner. La solitude de ma poule cendrée l’ayant rendue mélancolique, ce qui nous rapprocha encore, il fut entendu avec Barbara que nous adopterions d’autres poules. Je pensais à de jeunes poules prêtes à pondre, mais Barbara émit l’idée de recueillir des poussins. Drôle d’idée, puisqu’il faudrait des mois pour qu’ils ne deviennent de jeunes poules prêtes à pondre. Elle insista jusqu’à ce que je comprenne qu’aucun pragmatisme ne sous-tendait sa volonté : elle trouvait simplement ça &lt;em&gt;mignon&lt;/em&gt;. Elle aurait pu le dire tout de suite, j’aurais économisé des arguments. Je venais à peine de me faire à l’idée des poussins, lorsqu’elle m’annonça que nous avions rendez-vous le soir même pour aller en chercher deux. Je pense que l’absence d’intervalle de temps entre ses décisions et leur mise en application n’est pas pour rien dans ma mélancolie. Depuis est arrivé ce que je craignais qu’il arrivât : je m’inquiète pour les poussins. Je pile dans le mortier de la cuisine les gros grains de la mangeoire pour qu’ils entrent mieux dans leur petit bec, je m’assure que le rebord de l’abreuvoir n’est pas trop haut pour leurs petites pattes, je m’affole lorsque je ne les vois plus au poulailler, je respire lorsque je les aperçois dissimulés dans les hautes herbes, je jette des regards inquiets au ciel car je crains les rapaces, je sème des touffes de poil de chien devant la clôture  pour effrayer le renard, je pisse le long du grillage au cas où ça ne suffirait pas, et j’arrête là pour ne pas passer pour un être ridiculement sensible. Je suis payé de mes efforts lorsque, au soir tombé, je les retrouve blottis l’un contre l’autre, les attrape, tout chauds, pour les mettre à l’abri, et les place devant chacune de mes oreilles, comme on le ferait d’un coquillage pour entendre le bruit de la mer, mais en stéréophonie ; alors, c’est un délicieux concert de &lt;em&gt;pioupious&lt;/em&gt;. J’avais décidé de ne pas les nommer pour moins souffrir s’ils devaient nourrir le renard et ses petits, mais bon : ce sont Castor et Pollux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre deux visites que je leur rends, je travaille au potager, où, suivant les directives de Barbara, je creuse des tranchées pour faire sortir de terre des &lt;em&gt;buttes&lt;/em&gt; ultra-performantes destinées à accueillir des légumes. C’est un travail éprouvant. Pour me donner du coeur à l’ouvrage, je songe  aux peines des soldats la Première Guerre mondiale ; le soir, je lis &lt;em&gt;Ceux de 14&lt;/em&gt; de Maurice Genevoix et &lt;em&gt;Orages d’acier&lt;/em&gt; d&#x27;Ernst Jünger pour y puiser le réconfort que seuls peuvent dispenser des compagnons d’armes. D’autres fois, je m’imagine Romain, creusant les fondations d’un aqueduc, et je deviens &lt;em&gt;Buttus&lt;/em&gt; le bâtisseur. Ô César ! Gare à Buttus aux prochaines Ides de Mars !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me rends aussi régulièrement à la déchèterie pour terminer, enfin, de débarrasser les rebuts de chantier abandonnés par les Moldaves il y aura bientôt deux ans. C’est un travail long et minutieux, car il faut trier les déchets en amont pour être en conformité avec la loi de la déchèterie. Selon les jours, le responsable est plus ou moins regardant mais dans tous les cas, il ne le sera jamais autant que moi : je mériterais d’être employé d’une déchèterie, surtout une petite, comme la mienne, où un employé solitaire règne sur son royaume de bennes. Je porterais une casquette et me présenterais comme &lt;em&gt;capitaine de centre de traitement&lt;/em&gt;. C’est une fonction qui exige les qualités militaires dont j’use en douceur avec les autres usagers, lorsqu’il le faut. J’espère secrètement me faire remarquer par un recruteur, comme ces agents de footballeurs qui cherchent de nouveaux talents au bord des terrains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je veille également, auprès des ruches, à ce qu’aucun frelon asiatique ne vienne commettre ses horreurs sur leurs petites habitantes. Il faut avoir vu ces créatures semer la destruction pour réaliser la noirceur de leur être : ils se saisissent d’une abeille en vol et la décortiquent toute vivante. L’infortunée, qui bien souvent s’est sacrifiée pour ses compagnes, trouve dans ses souffrances la satisfaction d’avoir pour un temps, au moins, éloigné le danger. Ces diables ailés sont quasiment indestructibles : vifs comme l’éclair, capables de virages à 90 degrés, bien plus véloces leurs cousins européens, qui paraissent bien inoffensifs depuis cette invasion contre nature, sont protégés par une armure qui leur permet de survivre à presque tout. Armé de ma raquette de badminton, qui demeure le meilleur moyen de s’en débarrasser pour peu qu’on les poursuive une fois éjectés, je suis cette fois maréchal d’empire, prenant sa revanche de Waterloo sur le duc de &lt;em&gt;Frelington.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cherche par ces activités agricoles, tel le Lévine de Tolstoï, à m’occuper l’esprit pour tromper ma mélancolie. Je ne devrais peut-être pas lire les &lt;em&gt;Mémoires d’outre-tombe&lt;/em&gt; de Chateaubriand, leur auteur étant encore plus mélancolique que moi. Encore plus &lt;em&gt;chialeur&lt;/em&gt;, comme le dit Barbara, qui n’a que très peu de tolérance pour les personnes comme lui ou Jean-Jacques Rousseau, par exemple, qui livrent au papier les tourments de leur vie intérieure. Je me demande toujours ce qu’elle peut bien me trouver. Lorsque je lui demande, elle me répond qu’ils n’ont aucun humour, et que là se situe la différence. C’est gentil de sa part, mais sans parler d’un léger surplus de talent, même au premier degré Chateaubriand avait autre chose à raconter que des histoires de poussins. Dans ses Mémoires, j’apprends aussi l’Histoire et les mœurs de son temps ; son époque est si riche en bouleversements que c’est à se demander si la nôtre n’est pas une immense sieste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai effectué tardivement mes analyses de sang, en vue de mon prochain rendez-vous avec la jolie médecin qui porte une casquette. Elles sont, en dépit de mon ressenti, très bonnes. Maudite force physique qui m’empêche d’être pris au sérieux lorsque je me plains ! Spartacus aussi avait sûrement ses &lt;em&gt;petits coups de mou&lt;/em&gt; ! Lui demandait-on de cesser de geindre ? Seuls mes triglycérides sont très légèrement au-dessus de la norme : j’imagine que je vais devoir arrêter les &lt;em&gt;petites glaces&lt;/em&gt; au goûter. Il me restera la littérature. Au laboratoire, on m’a demandé tant de fois si je ne voulais pas bénéficier de l’opération dépistage HIV gratuit de la Sécurité Sociale que j’ai fini par accepter pour ne froisser personne. &lt;em&gt;Je n’ai pas le SIDA !&lt;/em&gt; ai-je annoncé fièrement à Barbara qui revenait de son stage de yoga kundalini, chant et musculation du périnée. Elle n’a pas eu l’air plus surprise que ça. Me retrouvant à l’endroit précis où elle m’avait laissé deux jours plus tôt, avisant le volume des &lt;em&gt;Mémoires&lt;/em&gt; ouvert devant moi, elle me dit : &lt;em&gt;Toi, tu n’as encore rien Chateaubranlé du week-end&lt;/em&gt;. Ben tiens, et les poussins alors ? Je me saisis du livre pour lui lire ceci, qui m’a frappé par-dessus tout : &lt;em&gt;On vient de m’apporter le petit chat du pauvre pape ; il est tout gris et fort doux comme son ancien maître.&lt;/em&gt; Qui d’autre que Chateaubriand, ambassadeur de France à Rome, pour adopter le chaton d’un pape mort ? Pas étonnant que Madame Récamier, entre autres belles femmes de son temps, l’ait trouvé &lt;em&gt;hyper trognon&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, au lit, j’aperçois un moustique au plafond. Je le montre à Barbara et je dis : &lt;em&gt;Je peux l’avoir sans bouger&lt;/em&gt;. Elle pense certainement que je suis mentaliste, mais pas du tout. J’attrape une pantoufle, et je la jette d’une certaine manière : le moustique est touché et tombe en vrille comme un &lt;em&gt;Fokker&lt;/em&gt; allemand en flammes, sans laisser la moindre tache au plafond. Barbara est tellement épatée qu’elle me lance un regard enamouré, comme si je l’avais sauvée d’un tigre à dents de sabre, puis se colle à moi. Fort de mon succès, pour tromper la mélancolie en m’endormant, je me cherche des noms d’homme des cavernes, comme Gnouk, Tark, ou Nicolas Mathieu. Mais ne serais-je pas plutôt l’Empereur Pantoufléon ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Décidément, je passe trop de temps avec Chateaubriand.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Vitrifio le bouffon</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-03-10-vitrifio-le-bouffon/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-03-10-vitrifio-le-bouffon/</guid><pubDate>Fri, 10 Mar 2023 21:14:54 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Voici un envoi plus long que les précédents, mais : &lt;br&gt;&lt;em&gt;On a tant à se dire quand on s&#x27;aime.&lt;/em&gt;&lt;br&gt;
— Léautaud.&lt;br&gt;
J’aurais certainement dû prendre le temps de le condenser, mais : &lt;br&gt;&lt;em&gt;Les imperfections de la spontanéité valent souvent mieux que les perfections de l&#x27;étude.&lt;/em&gt;&lt;br&gt;
— Léautaud et Barbara (la vraie, pas la chanteuse).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 fév. — J’aime lire, dans les chronologies biographiques des livres de Robert Walser, la façon dont on résume les 24 années qu’il a passées à la clinique psychiatrique d’Herisau. Dans l’édition de poche de &lt;em&gt;Retour dans la neige&lt;/em&gt;, la phrase est si parfaite que j’ai envie de l’épingler face à mon bureau : &lt;em&gt;Durant les vingt-quatre années suivantes, activité à plein temps pour les ateliers de la clinique : collage de sacs en papier, fabrication de ficelle et triage de petits pois et d’autres produits&lt;/em&gt;. Je la lis plusieurs fois à Barbara, qui sait combien un tel destin me paraît enviable, surtout trier des petits pois. D’ailleurs, elle me confie souvent des petites choses à trier. Tout est gâché, cependant, par la citation du poète de supermarché Philippe Delerm avec laquelle l’éditeur a cru bon de défigurer la belle photo de couverture : &lt;em&gt;Robert Walser, un faux naïf et un grand écrivain&lt;/em&gt;. Je ne suis pas seul à pester : un internaute du nom de &lt;em&gt;Dourvach&lt;/em&gt; conseille de &lt;em&gt;gratter névrotiquement la couverture dans le cas où on ne pourrait se procurer la belle édition originale suisse, bien plus onéreuse&lt;/em&gt;. Il ajoute que cette perception de l’œuvre de Walser par Delerm est d’une &lt;em&gt;totale imbécillité&lt;/em&gt;. Je comprends sa colère. Faire appel à Delerm et ses gros sabots crottés pour présenter la délicatesse de Walser, que dis-je, la &lt;em&gt;vendre&lt;/em&gt;, est d’une insupportable vulgarité. Pourtant, songé-je tout en grattant la couverture avec la pointe d’un couteau, il me semble que Dourvach exagère peut-être un peu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7 fév. — Dans le même livre, ceci, qui me rappelle mon dernier séjour chez mes parents, lors duquel j’avais trouvé mon père affalé sur une chaise de la cuisine, désemparé comme jamais : &lt;em&gt;À première vue, on peut comprendre qu’un enfant pleure, mais quand dans leurs vieux jours, des personnes âgées sont poussées et acculées aux larmes, celui qui entend cela comprend toute la détresse et le caractère insoutenable du monde, et il lui vient la pensée accablante que tout, tout ce qui se meut sur cette pauvre terre est faible, vacillant, sujet à l’incertitude ; proie de l’arbitraire et de la déficience de toutes choses. Non ! Il n’est pas bon que l’homme pleure encore lorsqu’il est à un âge où il peut trouver merveilleusement bon de sécher les larmes d’un enfant. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8 fév. — Dans la boîte aux lettres, une enveloppe sur laquelle je reconnais le logo d’un éditeur. Je sais déjà que c’est un refus, mais au moins a-t-il pris la peine de me le signifier. Il est le seul à l’avoir fait parmi ceux, peu nombreux, à qui j’ai envoyé le manuscrit d’un recueil de nouvelles. Je sais bien que le genre n’a pas le vent en poupe, mais il s’en publie tout de même, alors qui sait ? J’ouvre l’enveloppe ; la lettre est assez longue au lieu du simple paragraphe standardisé auquel je m’attendais. Je m’apprête à la lire, lorsque Jean-Marie surgit devant le portail et prononce son fameux : &lt;em&gt;Au fait, je voulais vous dire&lt;/em&gt;. C’est toujours l’annonce d’une longue conversation. J’attends donc, bras ballants, qu’il en ait fini, avant de pouvoir découvrir le contenu de la lettre. Jean-Marie m&#x27;informe qu’il allait jeter de vieux bocaux de conserve, mais que l’idée lui est venue de nous les proposer à la place. Je réponds donc : &lt;em&gt;Merci Jean-Marie, je vais faire le point et je viendrai voir vos bocaux&lt;/em&gt;. Je m’apprête à rentrer enfin lire la lettre de l’éditeur, lorsque Jean-Marie pointe son doigt en direction de mes testicules. Je réalise alors que je porte l&#x27;un des pantalons tout neufs qu’il m’a offerts parce qu’il s’était trompé de taille ; des pantalons pratiques, résistants, confectionnés dans une matière déperlante, d’aspect un peu militaire, mais pas trop non plus, dotés de nombreuses poches. Ils me vont vraiment à ravir. Je ne les quitte plus depuis des semaines, mais c’est la première fois que Jean-Marie me voit avec. Lorsque je lui dis combien j’apprécie ses pantalons au quotidien, son visage s’éclaire d’une bonne joie simple. La rudesse de la vie à la campagne ne doit pas faire oublier l’entraide et la camaraderie qu’elle suscite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lis enfin la lettre de l’éditeur ; son refus est motivé, et le propos aussi encourageant que bienveillant. Je tenais déjà cette maison en haute estime pour m’avoir fait découvrir d’excellents auteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre, à laquelle j’avais envoyé le manuscrit retravaillé et enrichi de la première année du présent Journal, m’a fait perdre un temps précieux ; le texte ayant suscité l&#x27;intérêt, on m&#x27;avait demandé de patienter jusqu’à je ne sais quelle réunion ou comité prochain. Sans nouvelles depuis plusieurs semaines, je m&#x27;étais permis une relance ; on m&#x27;avait demandé de patienter encore. Ce que je fis durant plusieurs mois, avant d&#x27;apprendre, au prix d’une ultime relance, que, finalement &lt;em&gt;non&lt;/em&gt;, et qu’on avait simplement &lt;em&gt;oublié de me prévenir&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous avez frémi à la lecture de ces lignes, rassurez-vous : le premier volume de ce Journal verra le jour, avec ou sans éditeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9 fév. — J’accompagne Barbara à la pharmacie, où l’on me prend pour un vigile avec mon pantalon de Jean-Marie, mes grosses chaussures et ma veste noire matelassée. Je me compose donc un air &lt;em&gt;sécurisant&lt;/em&gt;, jetant des regards de droite et de gauche tout en renseignant les clients dans la mesure de mes capacités.&lt;br&gt;
Robert Walser : &lt;em&gt;Après tout, sa vie tirait à sa fin et personne ne me fera croire que les champs de bataille et autres horreurs sont plus terrifiants et effrayants que la fin de n’importe quel être humain. Mourir est en soi cruel, et chaque vie humaine est une vie de héros, et mourir est partout et toujours également sinistre, cruel et triste, et tout être humain doit se préparer à la plus grande misère et au pire, et toute chambre où repose un mort est un lieu de tragédie, et jamais, dans aucune vie humaine, cette tragédie sublime n’a manqué.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10 fév. — Surprenant message téléphonique de l’électricien qui est intervenu chez moi il y a près de deux ans, sans jamais revenir achever son travail. J’imagine que c’est en rapport avec l’expiration prochaine d’un délai quelconque car des &lt;em&gt;retenues &lt;/em&gt;s&#x27;appliquent jusqu’à parfait achèvement du chantier. Aussi veut-il certainement en finir pour percevoir son argent que je comptais utiliser pour payer un autre électricien. Entendre le son de voix m’a replongé dans l’horreur indicible de ce chantier très long, trop long, mal dirigé par un mauvais architecte, et sur lequel intervinrent bien des artisans qui, livrés à eux-mêmes, firent n’importe quoi. Ajoutons à cela les &lt;em&gt;finitions&lt;/em&gt; épuisantes et difficiles que nous effectuâmes, Barbara et moi, et qui pour une bonne part étaient plutôt des reprises de la &lt;em&gt;merde des moldaves&lt;/em&gt;, on comprendra que je souffre de stress post-traumatique. &lt;br&gt;
Un mot, tout de même sur cet électricien : il était toujours accompagné d’un collègue plus âgé, courtois et serviable, qui s’appelait &lt;em&gt;Janique&lt;/em&gt;. Un jour que je m’étonnais pour la énième fois auprès de l’architecte, un être indolent, que l’électricien n&#x27;était pas revenu depuis plus d&#x27;un an, il m’apprit que ce dernier avait pris du retard depuis &lt;em&gt;la mort de Janique&lt;/em&gt;. J’accusai le coup. Comme il n’y avait personne pour s’occuper des funérailles de Janique, c’est l&#x27;électricien qui se chargea de les organiser et de les payer. Janique avait notamment installé toutes les prises extérieures, ce qui n’était pas facile à cause de l’épaisseur des murs ; j’ai une pensée pour lui chaque fois que je constate que je ne les utilise jamais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 fév. — Judith a invité une amie à passer la nuit chez nous accompagnée de son chiot couleur chocolat. La petite créature est adorable, mais très agitée ; le monde semble se diviser entre ce qui lui procure du bonheur et ce qui l’effraie. Dans les deux cas, elle se pisse dessus. Ses longues oreilles sont irrésistibles. Seul un monstre résisterait à de telles oreilles. Mon chien, d’abord très heureux de sa présence, finit par se lasser de ses pataudes sollicitations et de son manque de respect envers les aînés. Durant la soirée, constatant à quel point il est mal éduqué, caractériel et jaloux, je me lasse d&#x27;elle, moi aussi. Ce clebs est comme certains enfants qui pensent qu’il suffit d’être mignon pour réussir dans la vie. Or, prenons mon exemple : cela m’a bien aidé, mais cela ne fait pas tout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12 fév. — Barbara doit partir ce soir pour une semaine de méditation en Dordogne. C’est moi qui m’occuperai de ses affaires en son absence ; elle a prévenu ses interlocuteurs, mis en place des réponses automatisées, et ainsi de suite. Restent les potentielles urgences, impossibles à prévoir. Je trouve le travail de Barbara déjà compliqué au quotidien alors des urgences, c’est très angoissant. De façon générale, je déteste l’imprévu. &lt;br&gt;
Elle n’a pas très envie de partir. Je n’ai pas très envie qu’elle parte. Elle décide de reporter son départ au lendemain matin, et soudain se sent soulagée et légère, comme si elle avait loupé l’école un jour de contrôle. Ah non, c’est impossible, jamais Barbara n’aurait jamais voulu louper un contrôle. En tout cas, elle est heureuse, et je suis heureux, moi aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13 fév. — Au matin, Barbara m’informe que Walid a abandonné un nez de souris sur le canapé du chien. Juste le nez. Je ne sais pas ce qu’il faisait des nez auparavant, car il ne laissait de ses proies qu’un petit organe interne en forme de virgule. Le docteur Steiner m’avait dit que c’était courant, mais je ne me souviens plus s’il s’agit de la rate, de la vésicule, ou d’autre chose encore. En tous cas, je m’en veux de faciliter les meurtres de Walid en ayant placé, si proches l’une de l’autre, une botte de paille dans laquelle peuvent nicher les mulots et la mangeoire des poules dans laquelle ils dérobent des grains, sans se douter que Walid est là, tapi sous le tracteur de pelouse. &lt;br&gt;
Je dégivre le pare-brise, puis Barbara et moi nous disons au revoir tristement, au cri d’une chouette qui achève sa nuit. Seul, je traîne dans la maison, la peau étrangement sèche, perpétuellement assoiffé, en &lt;em&gt;mauvais état&lt;/em&gt;. Les séparations d’avec Barbara ne me valent jamais rien. Le chien dépose son menton sur ma cuisse en soupirant. Je le sors, mais c’est à peine s’il pisse ; de retour au salon, il recommence : le menton, le soupir. Je comprends alors qu’il est tout simplement malheureux, lui aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 fév. — Je me rends au travail de Barbara à Vespa. J’ai froid. Je me sens faible. Un type me double avec dangerosité. J’aurais dû prendre le train.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arrivé au travail de Barbara je ne constate aucune catastrophe, à part celle que je provoque en essayant de me faire couler un café à la nouvelle machine très perfectionnée. Je renseigne deux personnes. Jusqu’ici tout va bien. Je commets une bourde informatique en essayant d’en aider une troisième, mais rien d’irréversible. Je m’attelle alors à la lecture de la boîte aux lettres professionnelle de Barbara ; là non plus, pas de catastrophe, mais cette question : comment diable peut-on recevoir autant de &lt;em&gt;pourriels&lt;/em&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tousse tant et plus ; Judith m’aura encore refilé une de ces maladies qu’elle rapporte de l’extérieur. Elle est restée à la maison à tousser, elle aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parti acheter un sirop spécial toux sèche, je tombe au pied de l&#x27;immeuble sur un tournage de cinéma. Ce n’est pas la première fois, des films renommés ont été tournés dans la rue, tel &lt;em&gt;Brice de Nice 2&lt;/em&gt;, ou &lt;em&gt;3&lt;/em&gt;, je ne sais plus. J’aperçois deux acteurs au-dessus desquels un &lt;em&gt;perchman&lt;/em&gt; laisse pendre un micro poilu. A à un type qui bloque la rue, je demande de quoi il s’agit ; il me répond : &lt;em&gt;Une série pour TF1 avec Didier Bourdon&lt;/em&gt; comme s’il récitait, avec une grande amabilité d’ailleurs, un texte appris par cœur. Nulle part, je n’ai aperçu la grosse silhouette de Didier Bourdon ; en revanche, s’ils tournent vraiment la scène à l’endroit où se tiennent les acteurs, on verra certainement ma Vespa à l’écran — pourvu que le réalisateur n&#x27;ait pas l&#x27;idée de faire grimper Didier Bourdon dessus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus en plus faible, je progresse douloureusement jusqu’à la pharmacie, dans la lumière du jour qui m’éblouit. Lorsque la pharmacienne me tend une bouteille de sirop &lt;em&gt;toux mixte&lt;/em&gt;, je me résigne, n’ayant pas le courage de me rendre dans une autre officine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement, l’après-midi est tranquille au travail de Barbara, et je puis rentrer tôt. Mon état s’est aggravé d’heure en heure, aussi le trajet du retour est-il encore difficile et dangereux qu&#x27;à l&#x27;aller. Lorsque je tends la bouteille de sirop toux mixte à Judith, elle en avale presque la moitié avant de retourner se coucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une journée éprouvante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;15 fév. — Réveil difficile, yeux collés, fort mal de tête, douleurs dans tout le corps. Je voudrais réveiller Judith pour lui reprocher de m’avoir contaminé, mais à peine levé, la tête me tourne, je titube, et puis il y a cette pisse de chat juste devant la porte de ma chambre. Je me recouche. Les images ignobles des vidéos qui se sont lancées seules hier sur le réseau social où je traînais avant de m&#x27;effondrer me reviennent en mémoire. Elles ne sont certainement pas pour rien dans mon sommeil fiévreux, entrecoupé de réveils intempestifs. Dans la première, une infirmière possédée par le diable frappait une vieille femme atteinte d’Alzheimer qui se défendait comme elle pouvait sur son fauteuil roulant, ravivant de plus belle la colère de sa tortionnaire. Dans la seconde, on voyait dans une assiette un poisson dont le corps était frit, mais qui bougeait sa tête qu’on avait pris soin de laisser intacte pour qu’il soit bien vivant au moment où on le mangerait. C&#x27;était au Japon, bien entendu. Je n’avais cliqué nulle part pour voir ces vidéos, qui n’ont même pas été publiées par des utilisateurs auxquels je suis abonné. J’ai été victime, comme nous tous, d’une interface modifiée sans crier gare, d’algorithmes malveillants, et de paramètres automatiques ligués ensemble pour me faire voir toujours plus de &lt;em&gt;contenu&lt;/em&gt;. Est-ce la maladie qui m’affaiblit, ou la teneur horrible de ces images non sollicitées ? Je me sens victime de violence morale. Ô Shakespeare ! &lt;em&gt;Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Internet !&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 fév. — Retour dans un état déplorable au travail de Barbara, où j&#x27;ai un rendez-vous téléphonique avec le fournisseur d’énergie Enedis. Durant le chantier dont je parlais plus haut, Barbara a déjà eu affaire à eux, et la leçon que nous en avons tirée est qu’il ne faut jamais, jamais manquer un rendez-vous téléphonique avec Enedis. Si vous ne décrochez pas avant la quatrième sonnerie, ils n’hésiteront pas à vous laisser dans la misère la plus noire durant des semaines, et vous ne pourrez même pas les supplier, car il est impossible de les joindre. &lt;br&gt;
Soudain, mon téléphone intelligent sonne. Je décroche immédiatement. C’est Enedis. J’explique la situation à un homme affable, mais qui devrait tout de même être au courant du problème qui nous occupe, lequel a été soulevé par un technicien d’Enedis à l’occasion d’un précédent passage, ce qui a motivé ce rendez-vous téléphonique. Je le fais si bien que l’homme me dit qu’il va envoyer  sur place un sous-traitant, lequel remontera l’information - j&#x27;ignore laquelle - à Enedis, qui, alors, pourra peut-être décider de m’aider dans le cadre d’un nouveau rendez-vous, physique cette fois. Je ne suis vraiment pas en état de me défendre contre ces nouvelles violences, ni même de pointer l’absurdité de cette situation. Je me contente d’un &lt;em&gt;D’accord très bien, merci au revoir&lt;/em&gt; et je vais perdre connaissance sur le premier canapé que je croise — il y en a beaucoup au travail de Barbara. Lorsque je m’éveille, j’ai tout juste assez de force pour grimper sur la Vespa et rentrer me coucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 fév. — Je ne serai jamais d’aplomb pour partir chez mes parents la semaine prochaine, sans parler du risque de les contaminer. J’annule tous les rendez-vous médicaux que j’avais pris en leur nom ainsi que la location de la voiture. Ceci fait, soulagé, j’entame la lecture des &lt;em&gt;Garennes de Watership Down&lt;/em&gt; qui m’a été conseillé par une sympathique internaute du nom de &lt;em&gt;Queenie&lt;/em&gt;. Ce roman raconte l’épopée de quelques courageux lapins partis fonder une nouvelle garenne parce qu’ils ne sont pas heureux dans la leur. L’épaisseur du livre me donne à penser que cela n’ira pas sans mal. Je suis immédiatement happé par le récit, mais je m’évanouis dessus et rêve que je suis un lapin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 fév. — Retour de Barbara, enfin. Je lui raconte longuement les lapins, et disserte sur le point de savoir si elle serait plutôt &lt;em&gt;celui-ci&lt;/em&gt;, ou &lt;em&gt;celui-là&lt;/em&gt;. En fait, elle serait plutôt un mélange de deux lapins, ce qui pose un problème pour lui attribuer un nom. Comme elle a médité durant plusieurs jours, elle m’écoute calmement. Lorsque je lui demande : &lt;em&gt;Et moi, tu crois que je suis quel lapin, maintenant que tu les connais tous ?&lt;/em&gt; Elle me regarde en souriant - la méditation, toujours - puis se lève pour ramasser le nez de souris oublié sur le canapé du chien. A son air je perçois les limites du pouvoir de la méditation.&lt;br&gt;
Je suis certainement Noisette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 - 24 fév. — Un tunnel de maladie, traversée hallucinée de laquelle je n’ai que peu de souvenirs. J’aurais certes pu aller chez le médecin, mais mon instinct me disait qu’il n’aurait rien fait d’autre que de me recommander d’attendre en gobant des comprimés que j’avais déjà à la maison. Je me souviens avoir aperçu Barbara à quelques reprises, comme derrière un voile, sa voix me parvenant depuis un autre monde. Je ne comprenais pas ce qu’elle me disait, mais elle me comprenait encore quand je lui racontais les lapins que je lisais lorsque j&#x27;étais conscient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 fév. — Une promenade avec le chien, la première depuis longtemps. J’ai du mal à me concentrer durant ma lecture des lapins, alors je picore dans le Journal de Jules Renard. À l’enterrement de son frère : &lt;em&gt;Le break, en entrant au cimetière, heurte la grille. On descend le corps dans la fosse profonde. Un gros ver au bord : on dirait qu’il se réjouit, qu’il se pavane. Les femmes commencent à jeter de la terre, les unes, des pincées, les autres, des poignées. Une pierre sonne. Je m’écarte pour pleurer. &lt;/em&gt;&lt;br&gt;
Assister à l’enterrement de son frère, encore une expérience qui me rapproche de Jules Renard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;26 fév. — Je picore de même dans le Journal de Léautaud, moins méchant qu&#x27;on ne le dit : &lt;em&gt;Je deviens romanesque en vieillissant. Je passe mon temps à lire des romans d’amour. C’est pour remplacer ce que j’aurais aimé et que la vie ne m’a pas donné. Je m’aperçois que je ne suis pas si sec qu’on pourrait le croire. Je pars avec mes héros dans leurs aventures. Je rêve, je ris, je désire, je souffre avec eux. Quand je ferme le livre, j’ai comme une barre dans l’estomac et je refoule avec peine un besoin de pleurer. Au moins pendant quelques heures, j’ai échappé à ma vie médiocre, j’ai donné à un objet à mes rêves inutiles. &lt;/em&gt;&lt;br&gt;
Devenir fleur bleue avec l&#x27;âge, encore une expérience qui me rapproche de Paul Léautaud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27 fév. — Et maintenant, Léautaud à propos du Journal de Renard : &lt;em&gt;Reçu ce matin le dernier volume du Journal de Renard, 1906-1910, celui m’intéressant le plus. Pas drôle absolument de lire un ouvrage de cette sorte, publié posthume, d’un homme qu’on a connu. À chaque instant le visage de cet homme vient se placer entre le livre et vous, l’idée que la mort s’en mêle. Pas drôle du tout. Il est vrai qu’il est mort à quarante-six ans, j’en ai cinquante-sept. Aucun rapport. Enfin, une mauvaise lecture, alors que toute la journée je m’en promettais une bonne soirée. J’ai sauté, comme pour les autres volumes, les petites trouvailles pittoresques sur les choses de la campagne. Ces chinoiseries ne m’intéressent pas. La note finale, que je connaissais déjà pour l’avoir lue dans les extraits des journaux, très émouvante. Je sors tout de même de cette lecture avec un grand goût à écrire, comme il m’arrive quand je lis certains livres. Je pense à mon Journal à moi, que je voudrais tant publier de mon vivant. Je ne sais si je me trompe, je le crois plus intéressant, en ce sens que plus vivant, plus objectif, plus indiscret, plus un Journal, en un mot, celui de Renard étant pour la plus grande partie un cahier de « notes ». Madame Renard en a peut-être détruit le meilleur. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C’est vrai, ça.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voici la note finale du Journal de Renard : &lt;em&gt;6 avril. — Je veux me lever, cette nuit. Lourdeur. Une jambe pend dehors. Puis un filet coule le long de ma jambe. Il faut qu’il arrive au talon pour que je me décide. Ça séchera entre les draps, comme quand j’étais Poil de carotte. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il meurt le 22 mai 1910.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28 fév. — Refus d’éditeur que j’ai d’abord pris pour un &lt;em&gt;pourriel&lt;/em&gt;. Rien ne va : ni l’expéditeur, inidentifiable, ni l’objet, vague, ni le corps du message, composé de paragraphes brouillons dénués de majuscules en début de phrase. Je m’attendais à ce qu’il soit signé &lt;em&gt;Les trois petits cochons&lt;/em&gt;, mais non, même pas. Il s’agit d’un éditeur renommé. Je ressens malgré moi une rancœur grandissante à l’encontre de cette corporation, qui pourtant ne m’a rien fait — si ce n’est, bien entendu, attenter à la littérature pour certains de ses membres, mais à ceux-là, je n’ai pas écrit. Alors serait-ce &lt;em&gt;l&#x27;ego &lt;/em&gt;?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1er mars. — Parfois, revenant de la gare où j’ai emmené Judith en voiture le matin, j’écoute à la radio les actualités et ceux qui font métier de les commenter ; chaque fois, je me demande comment nous avons pu devenir si &lt;em&gt;petits&lt;/em&gt;. &lt;br&gt;
Le tracteur de pelouse ne démarre plus. Je soupçonne la batterie, que je ne parviens pas à éveiller de son sommeil de plusieurs mois malgré mes tentatives de la raccorder à celle de la voiture avec des câbles à pinces, comme j’ai vu faire les mécaniciens. J&#x27;appelle donc le magasin de motoculture, mortifié de n’avoir point profité de leur forfait promotionnel avantageux sur la &lt;em&gt;remise en état et entretien avant la belle saison&lt;/em&gt;, qui n’était valable que jusqu’à la fin du mois de janvier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 mars. — Je picore encore dans les Journaux de ma bibliothèque, et leurs entrées sont comme autant de graines délicieuses. Dans celui des Goncourt, janvier 1855, au sujet d’une ancienne maîtresse : &lt;em&gt;Je l’ai rencontrée ; c’est toujours elle avec les yeux que j’ai aimés, son petit nez, ses lèvres plates et comme écrasées sous les baisers, sa taille souple, — et ce n’est plus elle. La jolie fille s’est rangée, elle vit bourgeoisement, maritalement, avec un photographe. Le ménage a déteint sur elle. L’ombre de la caisse d’épargne est sur son front. Elle soigne le linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une épouse légitime, et elle apprend le piano et l’anglais. Elle ne voit plus que des femmes mariées et ne vise plus qu’au mariage. Elle a enterré sa vie de bohème dans le pot-au-feu. &lt;/em&gt;&lt;br&gt;
Je commence à souffrir d’hirsutisme, mon rendez-vous avec Gigie étant passé à la trappe en même temps que ceux qui tombaient durant mon tunnel de maladie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 mars. — Longue promenade dans les vignes. À mon retour, trois appels en absence sur mon téléphone intelligent. Ma mère est partie aux urgences sous assistance respiratoire. Elle a attrapé une grippe qui est normalement le lot de nourrissons. Ainsi nos vies se courbent comme un métal souple dont on ferait se rejoindre les extrémités : vieux, on se fait dessus comme un nouveau-né, on est vulnérable comme lui, et voici qu’on attrape ses maladies. Au téléphone, on me recommande de ne pas m’inquiéter outre mesure. Je tente de me montrer rassurant auprès de mon père, lui aussi malade, mais plus vaillant quand même.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 mars. — Je passe la journée à poncer les dalles de bois de la terrasse de Bordeaux, ramenées ici cet été en vue de leur offrir une seconde jeunesse. Le bruit de la ponceuse me fait perdre ce qui me reste d’audition, la poussière qui s’envole m’étouffe, des muscles inconnus me font mal, mais je tiens bon. Pendant ce temps, Barbara s’est attaquée au rangement du chai dans lequel nous avons toujours des cartons datant du déménagement. C’est une tâche longue et minutieuse ; il ne suffit pas de tout déplacer dans un autre coin, comme moi je le fais. Il faut trier, ranger, donner, et même jeter quand c’est nécessaire. Ce sont donc deux importants chantiers qui progressent simultanément, et lorsqu’arrive enfin le soir, levant nos verres de Lillet à notre santé, nous ne sommes pas peu fiers de nous. Ma bonne humeur s’assombrit pourtant lorsque Barbara m&#x27;annonce qu’il est temps donner &lt;em&gt;mon&lt;/em&gt; appareil à grillades, inutilisé depuis plus de dix ans (végétarisme).&lt;br&gt;
J’ai reçu des nouvelles rassurantes de ma mère.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 mars. — Barbara et moi continuons sur notre folle lancée domestique. Nous commandons deux bibliothèques suédoises pour l’étage, afin de pouvoir y ranger tous les livres qui restent dans les cartons du chai, et peut-être même ceux qui sont encore dans la petite maison de la forêt. Ceci fait, je frappe la paume de ma main dans la sienne, et nous partons travailler chacun de notre côté. Je dois vitrifier le plus de dalles possible avant qu’il ne pleuve, tandis qu’elle continue le rangement. Je progresse lentement. Le produit vitrificateur ronge mes poumons irrités par la poussière et affaiblis par ma longue maladie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en badigeonnant, je me demande si je ne pourrais pas faire de ma &lt;em&gt;Trilogie shakespearienne des surfaces&lt;/em&gt; une tétralogie. Chaque pièce de la trilogie est en rapport avec les travaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D’abord, il y eut &lt;em&gt;Platrio le Spectre&lt;/em&gt;, né tandis que je ponçais les murs dont la poussière de plâtre rendait mon visage livide. Ensuite, il y eut &lt;em&gt;Parqueto le Maure&lt;/em&gt;, surgi alors que je ponçais le parquet, soulevant une poussière sombre comme l’enfer qui noircissait ma peau. Enfin, il y eut &lt;em&gt;Cirillo le Mage&lt;/em&gt;, dont les enchantements se laissaient découvrir tandis que ledit parquet changeait d’aspect à mesure que je le cirais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et à présent que je vitrifie les dalles de la terrasse, quoi ? Je ne peux me tenir droit à cause de mes courbatures, je marche en boitant, le vitrificateur me fait baver légèrement : bon sang, je suis &lt;em&gt;Vitrifio le Bouffon&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ô Yorick, je marche dans tes pas de géant et bientôt je serai à tes côtés !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 - 10 mars. — Walid a l’habitude d’aller et venir dieu sait où la nuit en passant par par la chatière, et de rentrer dormir toute la journée. Il ne va jamais bien loin, mais cette fois il n’est pas rentré. Nous ne l’avons pas revu depuis bientôt deux jours. Ce n’est pas si long, diront certains. Pourtant, sa disparition a occulté tout ce qui a précédé, dont je me souviens à peine. Elle m’inquiète beaucoup, ainsi que Barbara et Judith. Le chien aussi, qui attend devant la chatière. J’ai cherché Walid, tout le jour et à la nuit tombée, espérant comme Barbara que cette nuit, il nous réveillerait en sautant sur le lit comme s’il n’était jamais parti. Nous ne dormons pas vraiment. Le vent souffle fort, la pluie tombe dru, et nous nous demandons chacun de notre côté si, coincé, blessé, il n’a pas besoin de nous quelque part. Je bondis dès que quelque chose bouge dans la cour : ce ne sont que les poules. Lorsque j’entends la chatière : ce n’est que le vent. Ce matin, essuyant quelques larmes, je me sentais un peu bête ; pourtant, on n&#x27;est jamais bête de pleurer un compagnon.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-être se pavane-t-il, insouciant, sur le canapé d&#x27;une accueillante famille ? J’ai prévenu les voisins de ma connaissance, tous ont promis d’être vigilants. Au travail, Barbara prépare des affiches pour prévenir le reste du voisinage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la disparition de Walid m’affecte tant, c’est qu’elle fait suite à d’autres disparitions, de créatures, d’illusions, de ressources, de joies, et qu’elle en annonce d’autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lundi, je me rendrai chez mes parents. Peut-être les verrai-je alors pour la dernière fois. C’est ce que je me dis toujours. C’est de plus en plus difficile à mesure qu’ils déclinent. D’assister à ce triste spectacle ; de combattre les souvenirs ; de ne pas leur en vouloir de leur faiblesse, de leur lenteur ; ne pas leur en vouloir d’être vieux ; de mourir bientôt, et de me laisser. Je me sentirai seul sur cette pente qu’ils auront fini de dévaler, même entouré de l’amour de mes proches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous raconte toujours la même chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand Walid reviendra, il ramènera un peu de légèreté avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car il reviendra, n’est-ce pas ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;_&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce petit &lt;em&gt;connard&lt;/em&gt; vient de rentrer, crotté et trempé, pile au moment où je me préparais à vous envoyer la présente infolettre. Il se lèche comme un damné, et se fiche bien d’avoir gâché mon effet dramatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quoi ai-je l’air à présent ?&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Petit bonhomme</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-02-28-petit-bonhomme/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-02-28-petit-bonhomme/</guid><pubDate>Tue, 28 Feb 2023 17:37:55 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;26 janv. — Les oiseaux auront bientôt picoré tout le pain abandonné sur la table en fer forgé de la terrasse. Je contemple leur ballet, un peu comme dans une chanson de Jean-Jacques Goldman, et je repense à ce type du groupe d’entraide Facebook d’un village voisin. Il publie régulièrement des messages pour expliquer qu’il faut aider les oiseaux à passer l’hiver, mais sans faire n’importe quoi pour autant. Par exemple, il ne faut pas leur donner de pain — j’ai oublié pourquoi exactement — mais des graines ; et pas n’importe quelles graines, pas dans n’importe quelles conditions non plus. À chaque fois, il s’excuse de publier un nouveau message, mais c’est important, c’est pour les oiseaux, dit-il. Il finit toujours par récolter des insultes, et plus personne n’a envie de nourrir les oiseaux à cause de lui. Le type se vexe, puis, deux jours plus tard, il publie un nouveau message. C’est pour les oiseaux. Il a fini par me donner mauvaise conscience : j’ai l’impression de leur avoir tendu un piège, avec mon pain. J’ai envie de l’insulter moi aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;27 janv. — Si la pierre que je fais rouler du pied dans le chemin a une histoire, alors il faut la raconter. Si le tronc abattu sur lequel je m’assieds a une histoire, alors il faut la raconter. Si le lichen qui court sur son écorce a une histoire, alors il faut la raconter. Voilà pourquoi j’y réfléchis à deux fois avant de partir en promenade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;28 janv. — Deux livres lus récemment : &lt;em&gt;Client mystère&lt;/em&gt;, de Mathieu Lauverjat et &lt;em&gt;Ludwig dans le living&lt;/em&gt;, de Théo Bourgeron. Dans le premier, un livreur de repas à domicile se reconvertit en client mystère après un accident : d’une violence algorithmique à l’autre, jusqu’à la fin, effrayante. Dans le second, un spécialiste de Wittgenstein vivant dans une France légèrement uchronique se trouve face à face avec le penseur mort ; ce dernier, halluciné, lui réclame des verres de lait dans le salon du pavillon, puis se met à dévorer le monde en silence. Surprenant et drôle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un troisième, pourquoi pas, que j’ai beaucoup moins aimé malgré son titre qui m’avait fait penser qu’il était pour moi : &lt;em&gt;Mémoires intimes d’un pauvre vieux essayant de survivre dans un monde hostile&lt;/em&gt;, de Vincent Ravalec. Un ou deux sourires, mais oublié aussitôt refermé. Sur le même sujet, autant lire la présente infolettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon, d’accord, un autre : &lt;em&gt;L’autobiographie de Teddy&lt;/em&gt;, par Allan S. Weiss. L’auteur fait ses cartons en vue d’un déménagement et retrouve son ours en peluche, enfermé dans le noir pendant quarante ans. Teddy n’est pas commode ; il exige qu’on écrive sa biographie. Ce faisant, l’auteur revient forcément sur sa propre vie, car ils furent très liés. Érudit, drôle, émouvant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;29 janv. — Existe-t-il, quelque part, une liste de chansons comprenant l’expression &lt;em&gt;petit bonhomme&lt;/em&gt; ? On songe immédiatement au &lt;em&gt;Petit bonhomme en mousse&lt;/em&gt;, de Patrick Sébastien, ou encore à &lt;em&gt;En L’an 2001&lt;/em&gt; de Pierre Bachelet. Mais à part ça ? En trichant (recherche sur le réseau internet), je suis aussi tombé sur &lt;em&gt;Petit Bonhomme&lt;/em&gt;, de Renaud, ainsi qu’un autre &lt;em&gt;Petit Bonhomme&lt;/em&gt;, interprété par Anne Sylvestre. Et beaucoup d’autres, par des inconnus. Beaucoup de petits bonshommes. En fait, il y en a tellement, on les trouve si facilement grâce à la technologie, que cela ne m’intéresse plus. Là où, dans les années quatre-vingt-dix, on aurait impressionné une jolie femme en soirée avec une telle liste, constituée lentement, patiemment, humainement, la même hausserait aujourd’hui les épaules en tapotant son téléphone pour trouver instantanément les titres qu’on aurait oubliés. J’ai souvent accusé Barbara d’avoir tué la poésie, mais je crois que c’est plutôt internet qui l’a fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;30 janv. — Accompagné Barbara au travail à Bordeaux. Un type arrive sans rendez-vous, disant qu’il a vu de la lumière et qu’il est entré. Je sais qu’il ment, on ne peut pas voir la lumière depuis la rue. Tous mes sens se mettent en alerte face à ce mensonge, mais je n’interviens pas. Pas encore. Je sais que Barbara reçoit parfois des individus étranges, qui ne sont pas méchants au fond. Elle l’accueille, mais le type est toujours bizarre. Il voudrait prendre rendez-vous avec je ne sais qui, lui-même ne se souvient pas, quelqu’un qu’on lui aurait conseillé. Est-il drogué ? Barbara l’emmène au rez-de-chaussée, où se trouve un panneau garni de cartes de visite ; elle procède par élimination, l’aide à accoucher de ses souvenirs confus. Il est toujours aussi bizarre. Barbara ne se démonte pas. Soudain, il demande : &lt;em&gt;Je vous fais peur, non ? Je sais que je fais souvent peur&lt;/em&gt;. Il est de plus en plus bizarre. J’ai vu à la télévision que les tueurs en série jouissent souvent de la peur qu’ils inspirent à leurs victimes. Il va tuer Barbara en série, c’est sûr. Je dévale l’escalier, songeant à la meilleure façon de le mettre hors d’état de nuire sans pour autant lui ôter la vie. J’entends Barbara qui répond : &lt;em&gt;Non, mais je vais vous demander de vous en aller à présent&lt;/em&gt;, et le type passe la porte avant que j’arrive. Plus tard, c’est la femme dont il avait pris la carte qui passe. Elle raconte avoir reçu l’appel d’un homme étrange, un peu inquiétant, qui disait avoir été fort mal reçu. Ma foi, qu’aurait-il dit si j’étais intervenu dès son mensonge sur la lumière, comme j’en avais envie ? &lt;br&gt;
Je passe beaucoup de temps à étudier le très décevant système de fidélité du surgeliste Picard. À chaque passage en caisse, on me disait que j’avais gagné des points ; j’avais fini par penser que je pourrais les écouler en merveilles gelées, mais pas du tout. La sélection de produits est très réduite, et pas pertinente pour un sou au regard de mes habitudes d’achat. C’est indigne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;31 janv. — Il me prend l’envie d’aller au café pour me mêler à la population. La ville où il se trouve a la particularité d’abriter un hôpital psychiatrique réputé pour la dangerosité d’une partie de ses patients. Bien sûr, ces derniers n’ont pas le droit de se mêler à la population. D’autres, plus doux, mais non exempts de bizarrerie, disposent de leur temps à peu près comme bon leur semble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je gare mon scooter élégamment devant les arcades, coupant le contact avant d’effectuer une dernière courbe coulée, silencieuse, comme celle d’un squale furtif, puis j’ôte mon casque, secoue ma chevelure, l’attache, et m’installe en terrasse malgré le froid. À ma gauche, un homme jeune, cheveux longs, ses vêtements constellés de taches blanches. Il me dévisage un instant, puis me sourit. Il lui manque une incisive. Je lui adresse un geste amical mesuré. J’ignore encore si c’est un des gentils fous ou un habitué, c’est souvent difficile à dire au premier regard. Je me lève, et vais passer commande d’un Lillet au colosse barbu qui tient le bar, le long duquel sont alignés des clients buvant en silence qui un verre de vin blanc, qui un demi de bière. Il me regardent tous, dans l’attente des mots que je vais prononcer (&lt;em&gt;un Lillet monsieur, s’il vous plaît)&lt;/em&gt;. Lorsque je reprends ma place au dehors, le jeune type édenté me dit : &lt;em&gt;Excusez-moi monsieur je disais à mon copain que je vais être comme vous&lt;/em&gt;. Je regarde son copain, qui ressemble à un mannequin de cire immobile ; pour autant que je sache, il pourrait aussi bien être mort. Alors que je me demande quoi répondre, le jeune type enchaîne : &lt;em&gt;Oui parce que regardez, mon scooter est juste à côté du vôtre, et j’ai une sacoche moi aussi&lt;/em&gt; — il me montre fièrement sa besace tout en désignant la mienne du menton — &lt;em&gt;et même un casque, regardez, et j’ai aussi les cheveux longs, mais pas encore blancs. Du coup quand ils le seront je serai comme vous&lt;/em&gt;. Le colosse frappe mon Lillet sur la table et dit d’un air bourru : &lt;em&gt;J’ai mis des glaçons si vous voulez je les enlève&lt;/em&gt;. Je réponds : &lt;em&gt;Non, ça ira merci&lt;/em&gt; — qui prendrait le risque de contrarier un tel homme ? — et le jeune type reprend : &lt;em&gt;Donc voilà quand je serai vieux je serai comme vous parce que j’ai tout comme vous&lt;/em&gt;. Cela semble le rendre tellement heureux que je me garde bien d’évoquer sa dent manquante et l’état de délabrement de son scooter en plastique. Je me contente d’un : &lt;em&gt;Ah ben oui&lt;/em&gt; qui le fait se tourner vers son ami, qui n’a toujours pas fait le moindre mouvement, pour lui dire d’un air enthousiaste : &lt;em&gt;Ah tu vois, le monsieur est d’accord que je serai comme lui. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soudain, j’entends des rires dans la salle. Jamais je n’aurais imaginé que les gens que j’y ai vus pussent être dotés de la faculté de rire. Je tends l’oreille, saisis ces mots : &lt;em&gt;turlutte du moyen-âge&lt;/em&gt;. Chacun les prononce tour à tour avant de partir d’un grand rire. Quel est le génie créateur qui les a prononcés le premier, et pourquoi ? Je l’ignore, mais j’aimerais le savoir. Je fais mine d’aller aux toilettes. Une voix de femme, juste à côté de la caisse enregistreuse, prononce les mots magiques : &lt;em&gt;turlutte du moyen-âge&lt;/em&gt; ! Étrange, je n’ai vu aucune femme tout à l’heure. De retour des toilettes, je vois qu’il s’agit en réalité d’un homme d’un certain âge doté d’une voix suraiguë. Merveille de la nature. À nouveau, un t&lt;em&gt;urlutte du moyen-âge&lt;/em&gt; suivi de rires. Le colosse barbu hausse les épaules, il semble ne pas goûter ce genre de bêtises. Lorsque je regagne ma place en terrasse, le jeune type édenté et son mannequin de cire ont été rejoints par un homme que je reconnais : il s’agit du serveur qui vient en extra les jours de marché. Il me salue, je le salue, le jeune type édenté me salue à nouveau, le mannequin de cire ne bouge pas. De leur conversation, à peu près normale, je conclus que le jeune type n’est pas un gentil fou. Un nouveau &lt;em&gt;turlutte du moyen-âge&lt;/em&gt; dans la salle, puis des rires qui doivent excéder le colosse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La terrasse s’est peuplée durant mon absence. Deux femmes ont pris place à ma droite. Je reconnais l’une d’elles, Nadège, que je sais être une pensionnaire de l’hôpital. Elle est habituellement accompagnée de son petit ami, un gentil fou lui aussi, qui a dû avoir un empêchement aujourd’hui. Un peu plus loin, un homme et deux femmes se sont installés. L’homme dit : &lt;em&gt;Daniel, l’infirmier, m’a forcé à passer au resucrage. C’est une vraie rosse celui-là&lt;/em&gt;. L’une des femmes lui demande : &lt;em&gt;C’est quoi le resucrage ?&lt;/em&gt; Il répond : &lt;em&gt;Ben tu sais bien, c’est comme quand on a l’hydratage, mais pour les diabétiques. C’est en plus.&lt;/em&gt; Un silence. La femme reprend : &lt;em&gt;Daniel c’est un enculé&lt;/em&gt;. L’autre femme semble se réveiller et dit : &lt;em&gt;Pas pire que Pascal. L’autre jour, ils ont viré une jeune. Elle avait rien fait pourtant.&lt;/em&gt; L’homme reprend : &lt;em&gt;M’en fous j’ai acheté un Opinel de 10 chez Maulan&lt;/em&gt; —  le quincaillier chez qui j’achète des choses, moi aussi. Je m’étonne un peu qu’un gentil fou puisse acheter une arme de poing.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une femme entre deux âges, suivie de son caniche blanc pelé, passe entre les tables. Elle revient sur ses pas, se campe devant Nadège, et dit très fort : &lt;em&gt;Tiens Nadège comment ça va ? Je t’offre quelque chose ?&lt;/em&gt; Nadège répond : &lt;em&gt;Oui si tu veux&lt;/em&gt;, et la dame au chien s’installe à une autre table plutôt qu’à celle de Nadège et de son amie. Est-ce cette distance qui l’amène à crier ? Elle demande : &lt;em&gt;Vous buvez quoi ? Moi, depuis que je suis sortie de l’hôpital j’ai toujours soif&lt;/em&gt;. Nadège ne répond pas, et se lève pour s’en aller. La femme au caniche hurle en direction de l’amie restée seule : &lt;em&gt;Moi c’est Monique, et toi pourquoi t’es à l’hôpital ?&lt;/em&gt; L’amie de Nadège baisse les yeux, et répond doucement : &lt;em&gt;Je préfère ne pas en parler&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nadège revient, Monique hurle : &lt;em&gt;Il est où ton copain Nadège ?&lt;/em&gt; Nadège : &lt;em&gt;Il fait la sieste&lt;/em&gt;. Monique, hurlant toujours : &lt;em&gt;Et toi Nadège, t’as un chien ?&lt;/em&gt; Nadège : &lt;em&gt;Oui&lt;/em&gt;. Un homme passe entre leurs tables. Monique crie à Nadège : &lt;em&gt;Ah oui, il est noir !&lt;/em&gt; L’homme, qui est noir, pensant qu’on parle de lui, se retourne, mais, voyant que Monique continue de hurler ses questions comme si de rien n’était, reprend sa route en hochant la tête. Le serveur en extra crie en direction de Monique : &lt;em&gt;Le monsieur a cru que tu parlais de lui&lt;/em&gt; ; Monique le dévisage sans comprendre, elle n’a absolument rien vécu de tout cela. Je suis au croisement de plusieurs réalités.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la salle retentit un dernier &lt;em&gt;turluttte du moyen-âge&lt;/em&gt;, mais on rit moins fort, comme si le cœur n’y était plus vraiment. La copine de Nadège semble en avoir assez des cris de Monique, elle se lève, et Nadège la suit en direction de l’hôpital. Monique, restée seule, cherche du regard quelqu’un sur qui crier. Je prends un air affairé et fouille dans ma besace. Le jeune type édenté remue joyeusement sur sa chaise, et dit : &lt;em&gt;Moi aussi j’ai une sacoche !&lt;/em&gt; L’autre : &lt;em&gt;J’ai un Opinel.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1er fév. — Barbara m’ayant conseillé de ne pas me disperser et de choisir, parmi mes projets, celui qui serait le plus avancé, ou le plus inspirant, afin de m’y consacrer pleinement, je passe la journée à m’interroger. Lequel est-ce ? Le soir, je lui reproche de m’avoir &lt;em&gt;paralysé&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 fév. — Rendez-vous avec Gigie, radieuse et virevoltante. Elle me raconte qu’elle a osé s’offrir des baskets à étoiles qui lui faisaient très envie. Lorsqu’elle les a reçues — commande sur internet — elle a été prise d’un doute : était-ce trop ? Elle n’était pas plus avancée après avoir demandé l’avis de son entourage, aussi a-t-elle décidé d’écouter son cœur et de les garder. Je lui dis qu’elle a bien fait. Elle m’explique avec quelle tenue elle les portera, quelque chose de pas trop voyant pour ne pas en rajouter. Je suis d’accord avec elle. Ce soir, elle se rend à Bordeaux assister au concert d’un ami qui dirige un ensemble de jazz. Un type entre pour prendre rendez-vous, interrompant notre agréable conversation. Lorsque c’est à mon tour de prendre rendez-vous pour la prochaine fois, nous peinons à trouver une date qui convienne. Il faudrait déplacer tel client, tel jour, à telle heure, afin que nous disposions du temps nécessaire à une &lt;em&gt;coupe et barbe&lt;/em&gt;. J’espère ne jamais devenir le client que Gigie déplacera pour en arranger un autre, qu’elle préfère. &lt;br&gt;
Le soir, elle m’envoie un texto disant : &lt;em&gt;C’est bon pour la totale&lt;/em&gt; ; je me perds dans une rêverie totalisante avec Gigi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 fév. — Journée si active à Bordeaux que je suis obligé de déjeuner d’un sandwich tout en marchant. De grosses et méchantes gouttes d’huile s’échappent du papier qui l’enserre, et j’en heurte plusieurs du tibia durant leur chute. Je me retrouve avec des taches incongrues et très visibles sur le pantalon, alors qu’il me reste plusieurs rendez-vous à honorer. &lt;br&gt;
J’ai perdu la vigilance nécessaire à la vie citadine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4 fév. — J’ai l’impression de perdre la mémoire. D’ailleurs, je ne me souviens plus de ce que je voulais écrire. Cette journée a-t-elle seulement existé ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 fév. — Me voici un naufragé de la route sur le parking d’Intermarché. J’attendais dans la voiture que Judith effectue seule quelques courses, écoutant la radio pour tuer le temps, lorsqu’à son retour : impossible de démarrer. Batterie vide. Bon sang, quelques minutes auraient suffi ? Quelle camelote. J’appelle Barbara pour lui demander si elle n’aurait pas une idée ; elle me propose de demander de l’aide auprès de la caisse centrale, qui pourrait lancer un appel aux bonnes volonté dans tout le magasin. Quelle drôle d’idée, vraiment. Je refuse. Elle me parle alors de l’assistance de l’assurance. Mais oui, comment n’y ai-je pas pensé ? C’est d’ordinaire mon premier réflexe, ils me connaissent très bien. J’appelle donc, et réponds aux questions d’une machine. Je lui dis : &lt;em&gt;C’est la batterie, à coup sûr&lt;/em&gt;. À la fin, elle me demande si je souhaite parler à un humain. Il me semble que c’est inutile, la machine m’a parfaitement compris ; elle connaissait même l’adresse : &lt;em&gt;parking d’Intermarché&lt;/em&gt;. Il nous faudra patienter &lt;em&gt;au moins&lt;/em&gt; une heure, me dit-elle. Judith, philosophe, s’installe confortablement tandis que je fais les cents pas sur le parking désormais désert, le supermarché ayant fermé ses portes. Un vent froid me transperce, j’étudie les tarifs de la laverie automatique, pour tout dire, je m’ennuie un peu. Le temps passe lentement. Enfin, le dépanneur arrive au volant d’un véhicule ramassé, nerveux, aucun rapport avec l’habituel &lt;em&gt;patapouf&lt;/em&gt; de camion. Il sourit fièrement lorsque je lui dis que son véhicule est vraiment admirable de compacité, et me répond qu’il est &lt;em&gt;spécialement étudié pour le dépannage&lt;/em&gt;. Je lui dis : &lt;em&gt;C&#x27;est la batterie,&lt;/em&gt; et il se fie à mon expertise&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;Il ouvre un panneau latéral et découvre une prise dans laquelle il branche l’extrémité d’un fil tel que je n’en avais jamais vu, raccorde l’autre extrémité, qui se divise, aux plots de ma batterie. &lt;em&gt;C’est comme s’il branchait ma voiture&lt;/em&gt;. Imaginez cela : une prise dissimulée, pensée &lt;em&gt;exprès&lt;/em&gt;. Je suis tout près de siffler d’admiration. Voilà, quelques secondes et l’affaire est réglée. Le moteur ronronne. Il me recommande de le laisser tourner un peu lorsque nous serons rentrés à la maison, et disparaît comme il était venu. &lt;br&gt;
Moi, j’ai le sentiment d’avoir assisté à une apparition.&lt;/p&gt;</description></item><item><title>Walid</title><link>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-02-10-walid/</link>
<guid>https://joursdefrancis.fr/archives/2023-02-10-walid/</guid><pubDate>Fri, 10 Feb 2023 20:59:09 +0000</pubDate>
<description>&lt;p&gt;Le cinquième numéro de la revue &lt;a href=&quot;https://lautoroutedesable.fr/index.html&quot; rel=&quot;noopener&quot;&gt;L’Autoroute de Sable&lt;/a&gt;, qui publie exclusivement des nouvelles, sera disponible dans quelques jours. Je compte parmi les auteurs, avec un modeste* hommage à la littérature du dix-neuvième siècle. On peut se procurer la revue un peu partout, mais il est également possible de la pré-commander sur le site, ce qui arrange les affaires de ces chevaliers blancs de la littérature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Et légèrement &lt;em&gt;péteux&lt;/em&gt;, selon Barbara.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;17 janv. — J’ai rêvé que le chien harcelait une harde de biches dans le jardin envahi par la brume. Il leur tournait autour, aboyait à tout rompre, faisait mine de les mordre au jarret avant de reculer d’un bond. Parmi les biches se trouvaient deux ou trois cerfs qui, lassés de ce manège, se retournaient contre le chien. Ce dernier, emprisonné entre leurs bois, mais indemne, était roulé au sol au gré de leurs mouvements de tête. Je disais à Barbara, qui assistait à la scène à mes côtés depuis la fenêtre surplombante de la chambre conjugale : &lt;em&gt;Cela me fait penser à une vague de l’océan&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Journal de Léautaud, une entrée de mai 1931 : lors d’une réception de la Nouvelle Revue Française, il aperçoit J. H. Rosny aîné adossé au comptoir, un verre de citronnade à la main. La conversation s’engage entre les deux littérateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;em&gt;Il m’a dit : « Je vais bien, je vais très bien, j’ai tous mes mouvements libres, la tête est encore bonne. Je ne me plains pas. Tel que vous me voyez : 75 ans. Ce n’est pas trop mal ». Je lui ai répondu à cela ce que je dis souvent que je trouve que c’est une forme du bonheur de vivre vieux, en bon état physique et intellectuel, et qu’on a là de grands jouissances, une façon de voir, de sentir les choses d’une façon très vive, un peu mélancolique, peut-être, mais peut-être aussi justement à cause de ce côté mélancolique. Il a été tout à fait de mon avis. Il m’a dit : « Vingt ans ! Je ne voudrais pour rien au monde revenir à vingt ans. Cinquante ! Oui. On me dirait : Que préférez-vous ? Revenir à vingt ans et rester ainsi pendant deux cents ans, ou à cinquante. À vingt ans, à vingt-cinq, même à 30 qu’est-ce que c’est ? Rien. Un tube, dans lequel on verse des idées, des formules, des phrases. Cela donne ce que cela peut. On ne sait pas. Au hasard. On ne sait pas où l’on va. On n’est responsable de rien. Et pourtant, il y a quelquefois des hommes qui sont complets de très bonne heure, qui savent dans leur jeunesse où ils vont. »&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je médite longuement : redevenir un tube, ou demeurer un homme fait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devant l’entrée du château proche de chez moi, une voiture retournée sur le toit. Je me demande comment elle est arrivée là. Elle a dû se retourner ailleurs, à la sortie du virage par exemple, et on l’aura traînée à l’écart pour dégager la chaussée. Mon Dieu, le toit doit être plein de rayures : le remorqueur n’aurait-il pas pu la remettre sur ses roues ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;18 janv. — J’ignore pourquoi j’ai commencé à appeler le jeune chat Alfie : &lt;em&gt;Walid&lt;/em&gt;. Je n’ai pourtant rien contre son patronyme officiel. J’ai aussi eu une période durant laquelle je l’appelais &lt;em&gt;Clodomir&lt;/em&gt;, mais elle n’a pas duré. &lt;em&gt;Walid&lt;/em&gt;, en revanche, est de plus souvent utilisé par les membres de ma maisonnée. Son comportement étant tout sauf exemplaire, ce nom permet d’amusantes variations : il est ainsi possible d’&lt;em&gt;inwalider&lt;/em&gt; son comportement, ou de le menacer de l’expédier à l’hôpital ou à l’hôtel des &lt;em&gt;Inwalides, &lt;/em&gt;menaces restant malheureusement sans effet. J’ai pris rendez-vous auprès du docteur Steiner pour faire castrer le jeune Walid dans quelques jours. Le bon praticien m’a assuré qu’il n’y aurait pas de période d’&lt;em&gt;inwalidité&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il neige. Barbara et moi admirons le spectacle, si rare en nos contrées. Peu de temps après, Barbara perd le goût et l’odorat, comme si ces sens avaient été recouverts de neige, eux aussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;19 janv. — J’aperçois Barbara qui jette du café moulu à la poubelle. Catastrophé, je lui demande pourquoi, elle me répond que c’est parce qu’il a été colonisé par des mites alimentaires. Je lui explique que pas du tout, c’est simplement une connerie de café bio, et j’ai aperçu dans chaque paquet les éclats blancs dont elle parle. Ils n’ont rien de mites alimentaires. Elle regarde de plus près, et en convient. Mais bon sang, il est trop tard. Je rôde auprès de la poubelle, prêt à récupérer le café dès qu’elle aura le dos tourné. Elle sait ce que je mijote, et me met en garde. Je suis confiant : contrairement à moi, elle n’aura pas le loisir de passer la journée dans la cuisine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;20 janv. — Walid, bien que jeune, est extraordinairement râblé et costaud. J’ai toutes les peines du monde à le faire entrer dans la boîte de transport, ce qui me met en retard pour le rendez-vous chez le docteur Steiner. Ce dernier est comme d’habitude extrêmement doux et prévenant ; il le prend dans ses bras et l’appelle &lt;em&gt;mon lapin&lt;/em&gt;. D’abord attendri, je me demande soudain si le docteur Steiner ne croit pas &lt;em&gt;vraiment&lt;/em&gt; que Walid est un lapin. Est-il bien raisonnable, dès lors, de lui confier une opération aussi lourde de conséquences ? Dans le doute, je prononce plusieurs fois le mot &lt;em&gt;chat&lt;/em&gt; avant de prendre congé : &lt;em&gt;Voici le carnet de santé du chat, docteur&lt;/em&gt; ; &lt;em&gt;À quelle heure puis-je récupérer mon chat, docteur ? ; Vous devez voir beaucoup plus de chats que de lapins, docteur. &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je profite de ce que j’ai la voiture à disposition pour effectuer quelques courses pour les animaux. Entre l’achat d’un sac de grain pour les poules et de sacs de croquettes pour le chien et les chats, je me rends chez Intersport. J’y attrape un vendeur entre deux âges et lui demande s’il existe un rayon baseball. Il me répond sur un ton mi-amusé, mi-blasé : &lt;em&gt;Du tout&lt;/em&gt;. Il doit penser que je suis un peu vieux pour jouer au baseball. Mais, d’une part, je pourrais très bien avoir un petit-fils (ou une petite-fille) amateur de sports américains, et, d’autre part, je n’entends pas jouer au baseball, mais simplement acheter une batte pour défendre ma famille en cas d’intrusion nocturne, comme dans les films (américains).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je récupère Walid en fin d’après-midi. L’assistante du docteur Steiner m’apprend qu’il est le seul des quatre chats (&lt;em&gt;ouf&lt;/em&gt;) opérés aujourd’hui à avoir mangé des croquettes pour le goûter. Je ne sais pas si je dois être fier de lui ou avoir honte de sa gloutonnerie. Une fois arrivé à la maison, je le laisse sortir de sa boîte : il marche un peu de traviole, mais à part ça il ressemble &lt;em&gt;walidentique&lt;/em&gt; à ce qu’il était ce matin. Ses bourses, notamment, ont la même taille, mais en les examinant de près je décèle une incision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;21 janv. — Une superbe lumière rasante dans le chemin qui descend le long du monastère, pendant ma promenade avec le chien. De retour à la maison, je me plante devant la bibliothèque, un coude dans une main, sourcils froncés, tapotant ma bouche de mes doigts, vous l’aurez compris je suis indécis, et je choisis finalement les &lt;em&gt;Mémoires de mon ami&lt;/em&gt;, d’Octave Mirbeau. C’est court, saisissant, passionnant, aussi le lis-je d&#x27;une traite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De Mirbeau, je n’avais lu que le &lt;em&gt;Journal d’une femme de chambre&lt;/em&gt;, qui n’est plus à présenter. Je me demande ce que j’ai fichu pendant tout ce temps, car c’est un incroyable auteur. Barbara le sait bien, d’ailleurs, puisque tous les Mirbeau de la bibliothèque lui appartiennent. Souvent je me dis qu’elle a tout lu, tant elle s’ennuyait lors de son adolescence vendéenne. Il faut croire que, de mon côté, je &lt;em&gt;m’éclatais comme une bête&lt;/em&gt; avec toutes ces lacunes. Je remets le livre à sa place, me saisis du &lt;em&gt;Jardin des supplices&lt;/em&gt;, mais non, finalement, ça sera pour plus tard. Mon choix se porte sur &lt;em&gt;La maison du retour&lt;/em&gt;, de Jean-Paul Kauffmann, acheté il y a bien longtemps chez un bouquiniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J’ai l’impression que Jean-Paul Kauffmann cherche à attirer mon attention depuis longtemps. D’abord, il y a eu toute cette période, lorsque j’étais adolescent, durant sa détention par le Hezbollah, où j’entendais chaque soir son nom au journal télévisé que regardaient mes parents. Ensuite, il y a eu cette biographie de Raymond Guérin qu’il a écrite, un écrivain bordelais un peu oublié que je tiens en haute estime. Je me la suis procurée, mais ne l’ai pas encore lue. Et puis, il y a eu ce jour où, feuilletant distraitement un de ses livres dans le &lt;em&gt;Relay&lt;/em&gt; d’une gare quelconque, je suis tombé sur l’histoire de sa rencontre avec un type, à Venise, un français ayant fait sa fortune dans l’audiovisuel, devenu l’unique vigneron de Venise. Or, ce type, je l’ai moi aussi rencontré au terme d’une aventure rocambolesque lors de notre premier séjour avec Barbara.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà Jean-Paul, je ne sais pas si vous lisez ces lignes, mais vous pouvez arrêter un peu à présent, je vais enfin lire un de vos livres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;22 janv. — Je suis à l’arrêt devant le portail de ma maison, en train de configurer la &lt;em&gt;dent bleue&lt;/em&gt; de l’ordinateur de bord de la voiture afin d’écouter un podcast en chemin pour la gare, lorsque j’aperçois du coin de l’œil une silhouette s’affaler sur le capot. J’ai le réflexe de freiner, mais je l’ai dit, je suis à l’arrêt. Lorsqu’une seconde silhouette arrive côté passager, je crains d’être victime de piraterie routière (&lt;em&gt;carjacking&lt;/em&gt;) et je maudis le vendeur d’Intersport, à cause de qui je n’ai toujours pas de batte de baseball pour me défendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La première silhouette se relève et, sous le bonnet, je reconnais la face hilare et barbue de Fred Müller, mon voisin éloigné. Il a fait semblant d’être percuté par ma voiture à l’arrêt, et je dois bien avouer que c’est amusant. La seconde silhouette est celle de sa femme ; elle porte un bonnet, elle aussi, mais cela lui sied beaucoup mieux qu’à Fred Müller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De façon générale, la femme de Fred Müller est beaucoup plus sexy que Fred Müller. Je ne l’avais pas vue depuis la malheureuse affaire de la librairie. C’était l’été, et je venais retirer une commande. Devant la caisse se tenait une silhouette (décidément) plaisante, portant chapeau, lunettes noires et short très court, aux jambes bronzées, tatouées comme le sont désormais toutes les jambes de femmes. Je patientais en regardant les livres lorsque je remarquai que la silhouette semblait s’intéresser à moi. Je levai les yeux et vis qu’elle me souriait ; je la saluai en retour, mais elle continua de me regarder. &lt;em&gt;Bon&lt;/em&gt;, m’étais-je dit, &lt;em&gt;encore une qui me prend pour un acteur ou un écrivain à succès en dédicace dans le coin&lt;/em&gt;. Ce n’est qu’à la terrasse du café voisin que j’avais réalisé que la silhouette était la femme de Fred Müller et que je l’avais involontairement snobée.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, Fred Müller s’est jeté sur le capot de ma voiture à l’arrêt et à présent, il faut bien que je trouve quelque chose à lui dire, ainsi qu’à sa femme qui, heureusement, semble avoir oublié l’affaire de la librairie. J’abaisse la vitre, les salue avec un enthousiasme exagéré, et demande à Fred Müller : &lt;em&gt;Alors comment ça va ?&lt;/em&gt; Il me répond : &lt;em&gt;Ça va, et toi les travaux, ça avance ?&lt;/em&gt; Heureusement qu’il y a, entre voisins, le sujet des travaux. Je lui dis : &lt;em&gt;Bah pas tellement, j’ai envie de rien foutre en ce moment&lt;/em&gt;. En fait, ce moment dure depuis deux ans. La femme de Fred Müller enchaîne : &lt;em&gt;Ah, ouf, on avait peur que vous finissiez avant nous alors qu’on est là depuis dix ans&lt;/em&gt;. C’est une façon de parler, je pense qu’elle n’a pas &lt;em&gt;vraiment&lt;/em&gt; peur que nous finissions les travaux avant eux. Du coup, je m’enquiers : &lt;em&gt;Et vous alors, les travaux ?&lt;/em&gt; Je marche sur des œufs, car, au cours du même été que celui de l’affaire de la librairie, il y eût l’affaire de la dalle ; Fred Müller m’avait demandé si je pouvais l’aider à couler une dalle en béton et, pris au dépourvu, j’avais accepté. Finalement, le jour dit, j’étais malade ; je veux dire, vraiment malade, sincèrement malade. Je lui avais donc envoyé un message disant que je ne pourrais l’aider, en sachant bien qu’il allait me prendre pour un inconstant. Fred Müller me répond : &lt;em&gt;Je fais un petite pause parce que&lt;/em&gt; &lt;em&gt;je suis tombé du toit et je me suis cassé le bras&lt;/em&gt;. Il me montre son bras gauche, qui me semble parfaitement fonctionnel. Je demande, d’un air catastrophé : &lt;em&gt;Ah bon, mais c’était quand ?&lt;/em&gt; Il me dit que c’était il y a quelques mois, et là j’ai un blanc. Il faut pourtant que je lui réponde quelque chose, il vient de me dire qu’il s’est cassé le bras, les gens attendent souvent de la compassion dans ces cas-là. Alors, je me lance : &lt;em&gt;Très bien, c’est le métier qui rentre, ça !&lt;/em&gt; Mais ce n’est pas du tout son métier : il est professeur de mathématiques, pas charpentier-couvreur. La femme de Fred Müller me demande : &lt;em&gt;Et Barbara, comment va-t-elle ?&lt;/em&gt; Je réponds : &lt;em&gt;Très bien, elle sera déçue de vous avoir manqués&lt;/em&gt;. Je vois bien que ça fait plaisir à la femme de Fred Müller, mais, au même moment, Barbara sort de la maison pour refermer le portail, les salue d’un geste de la main, et se barre immédiatement. Sur le visage des Müller, je vois défiler stupeur, incompréhension, déception. Acculé, je dis d’une voix anormalement aiguë : &lt;em&gt;Je vais être en retard pour le train ! On se boit un café bientôt ? Je m’occupe d’organiser ça&lt;/em&gt;. Je les plante là en faisant crisser les pneus, maudissant Barbara et sans avoir choisi de podcast.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle me donne à mon retour la raison de son inqualifiable comportement — que je qualifie malgré tout de trahison : elle est plongée depuis le matin, au coin du feu, dans la lecture des Mémoires du Prince Harry.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;23 janv. — Barbara a rêvé que, comme le Prince Harry, elle partait en mission militaire secrète, ou quelque chose comme ça. Ses rêves sont toujours très influencés par ce qu’elle a vu, ou lu avant son coucher. C’est la raison pour laquelle je n’aime pas qu’elle regarde des films qui font peur ; mieux, j’essaye de faire en sorte que la dernière image qu’elle emporte dans le sommeil soit mon doux visage, ce qu’elle appelle &lt;em&gt;la regarder comme ça&lt;/em&gt;, comme dans : &lt;em&gt;Arrête de me regarder comme ça quand je m’endors&lt;/em&gt;. Désolé de veiller sur toi, ma belle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant ma promenade, je croise un chasseur plus ou moins habillé en Tyrolien accompagné de deux chiens minuscules au cou desquels pend un grelot. Ils passent devant moi sans un regard, inconscients du ridicule de leur &lt;em&gt;gling-gling&lt;/em&gt; endiablé en raison de leurs toutes petites pattes. Un peu plus loin, j’aperçois un homme qui travaille dans les vignes ; il me lance de loin : &lt;em&gt;Vous êtes bien courageux !&lt;/em&gt; Je lui réponds : &lt;em&gt;Oui, plutôt en général, merci&lt;/em&gt;. Il reprend : &lt;em&gt;Avec un froid pareil, il faut renforcer les doublures !&lt;/em&gt; Je passe la main sur le devant de ma parka : &lt;em&gt;Pas de problème,&lt;/em&gt; &lt;em&gt;je suis chaudement vêtu !&lt;/em&gt; Comme j’aime ces discussions avec ceux qui, par leur travail, honorent la terre de ses bienfaits ; ce n’est pas en ville que j’apprendrais autant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soir, je reçois un appel de Barbara. Elle est à la station-service, dans l’obligation absolue de faire le plein après avoir roulé sur la réserve pendant des jours, mais a oublié son portefeuille. Me voici donc contraint de braver le froid polaire pour la secourir à Vespa ; le vent me transperce, des larmes de gel m’empêchent de voir, ma face est paralysée à ce point que je ne peux même pas articuler un : &lt;em&gt;Tiens&lt;/em&gt; en lui tendant son portefeuille énorme qui ne rentre même pas dans la poche de ma parka militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;24 janv. — &lt;em&gt;La maison du retour, de Jean-Paul Kauffmann&lt;/em&gt;, donc. Il s’agit de la maison qu’il a achetée dans les Landes à son retour de captivité. Elle n’a pas été habitée depuis longtemps, il faut y faire des travaux. Il s’y installe à l’été, pendant que deux types travaillent chaque jour sur le chantier. De ce fait, Jean-Paul Kauffmann vit dans une pièce retirée de la maison. Il lit Virgile, seul livre à sa disposition, trouvé dans la maison, il écoute de la musique, toujours la même parce qu’il n’a qu’un seul &lt;em&gt;compact-disc&lt;/em&gt;, et il se fait des réflexions intelligentes. Même lorsqu’il parle des ouvriers, il est intelligent. Ce ne sont plus de simples ouvriers, mais des personnages de la mythologie grecque dont je ne retiens jamais le nom d’une page à l’autre, probablement parce que je suis jaloux : les ouvriers qui ont fait traîner mon chantier pendant des mois étaient des Moldaves pas mythologiques pour deux sous, ça je peux vous l’assurer. Son chantier traîne aussi, mais, lui, il s’en fiche, parce qu’il est intelligent et qu’il a le temps. Il veut être tranquille, mais son voisin, un riche restaurateur bordelais, vient le voir dans une petite voiture et l’invite à dîner. Comme Jean-Paul Kauffmann aime beaucoup le vin de Bordeaux — il a même écrit des livres sur le sujet —, le restaurateur lui sort des bouteilles à &lt;em&gt;ouate milliards&lt;/em&gt; et ils parlent longuement du vin, de façon intelligente. Le restaurateur a une sœur, plutôt sexy ; elle rend visite à Jean-Paul Kauffmann à plusieurs reprises, intriguée par sa façon d’être (solitaire, mystérieuse, intelligente). Son ami architecte vient parfois le trouver, ils parlent d’architecture landaise et du chantier qui n’avance pas, mais Jean-Paul Kauffmann s’en fiche toujours. À la fin, la maison est prête et Jean-Paul Kauffmann peut se remettre à écrire. Dans la maison du retour. Les milliers de livres intelligents peuplant sa bibliothèque parisienne sont enfin arrivés, mais c’était bien la peine : il n’en a plus rien à foutre, de ses livres, car il a compris pas mal de choses et préfère maintenant s’occuper de son airial, cet espace de pelouse clairsemé d’arbres centenaires qui entoure les maisons landaises traditionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, je ne voudrais pas donner l’impression que c’est un livre détestable, surtout après tous les efforts que Jean-Paul Kauffmann a fournis pour attirer mon attention. J’ai tout de même pris plaisir à sa lecture, c’est juste que ça manque peut-être un peu d’autodérision. Bien sûr, je conçois que quand on rentre de trois ans de détention au Liban, on n&#x27;a pas forcément &lt;em&gt;super envie de déconner&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voilà Jean-Paul, si vous êtes encore là, j’espère que vous ne m’en voudrez pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;25 janv. — Je me rends à Bordeaux, emportant avec moi &lt;em&gt;La 628-E8&lt;/em&gt;, un récit inclassable de Mirbeau entre le roman, le reportage, le récit de voyage, parce que j’avais besoin de style, d’humour et d’ironie. La 628-E8, c’est le modèle de la voiture Charron, conduite par un chauffeur facétieux, à bord de laquelle il embarque pour &lt;em&gt;un peu de France&lt;/em&gt;, la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne au début du siècle dernier. En lisant l&#x27;avis au lecteur dans le train, je suis aux anges. Du reste, je suis en route pour rencontrer un autre ange, le dessinateur Soulcié. Nous avons rendez-vous à la &lt;em&gt;talmouserie&lt;/em&gt; ; Soulcié m’a en effet récemment fait connaître cette description que donne Alexandre Dumas de la pizza napolitaine : &lt;em&gt;La pizza est une espèce de talmouse comme on en fait à Saint-Denis ; elle est de forme ronde et se pétrit de la même pâte que le pain. Elle est de différentes largeurs, selon le prix&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Barbara, qui nous a rejoints pour le café, nous montre la photo d’un graffiti dessiné sur l’un des murs de la salle d’attente de son travail : &lt;em&gt;Prout conar&lt;/em&gt;. À mon grand étonnement, elle n’a pas prévu de se rendre au commissariat pour déposer plainte. Soulcié, lui, ne semble aucunement surpris par ce laxisme ; je le soupçonne d’être anarchiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;À la maison, le comportement inacceptable du jeune Walid, surexcité, démontre que le docteur Steiner avait raison : l’opération n’a rien &lt;em&gt;d’inwalidant&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;</description></item>
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