Chopin
Mon père est toujours mort. Je m’occupe comme je peux en attendant son retour, par exemple en trottinant derrière les obsessions chopino-sandiennes de Barbara. C’est ainsi que je retourne à Nohant en sa compagnie, à l’occasion du 150e anniversaire de la mort de George Sand, qui se manifeste dans sa vie de si étrange façon qu’elle projette d’en écrire un livre. Je le dis ici, devant vous, afin qu’elle ne puisse plus faire marche arrière : c’est exactement le genre d’entourloupes qu’elle me fait. De mon côté, c’est Chopin qui me fait parfois de funestes clins d’oeil ; j’ai déjà raconté comment il a failli me tuer à Venise lorsque, après que Barbara m’eut expliqué sa maladie, qui n’était pas la tuberculose, mes capacités pulmonaires ont diminué à un point tel que j’ai cru mourir — j’exagère un peu, disons plutôt à un point tel que j’ai voulu me rendre immédiatement à l’hôpital de Venise dont la façade est magnifique. Le lendemain de cette tentative d’homicide involontaire, j’ai aperçu un dauphin dans la lagune ; probablement aucun rapport entre les deux, à moins que Chopin ne se fût réincarné en dauphin, mais j’en doute, car les dauphins sont réputés pour leurs capacités respiratoires.
En même temps que cet anniversaire se tenait l’annuel festival Chopin, lequel fut un familier de Nohant où il composa les deux-tiers de son oeuvre. Quelle ne fut pas notre joie lorsqu’au dernier moment, nous pûmes bénéficier de places disponibles pour le concert-vedette d’une grande pianiste russe. Les places d'invités blasés ou décédés avant le concert ? Qu’importe, nous voici au premier rang, et le spectacle va commencer. Dans la salle, de nombreux sosies de moi : hommes d’âge mûr, arrogants, cheveux blancs, longs sur la nuque, dégarnis sur le dessus. J’ai l’impression d’être cloné et cela me donne le vertige. Ça y est, la pianiste arrive sur scène. De ma place excentrée, je ne vois que la moitié de sa tête émerger du piano ; heureusement, son ombre sur le mur me permet de combler ce demi-vide. Quelque chose que je ne saurais formuler m’étonne, puis c’est l’épiphanie. Je connais ce morceau, et elle ne joue pas comme dans le disque. Je demande à Barbara : Elle joue pas super, non ? Elle me regarde comme si j’avais un petit truc en plus puis soudain, commence à s’agiter, de même que sa voisine. Elle tourne la tête vers la gauche en trépignant sur son siège. Elle essaie de voir quelque chose. Je lui demande la raison de cette danse de Saint Guy, qui finit par me déranger dans l’écoute de la pianiste qui joue mal. Elle répond en articulant silencieusement : T’entends pas? Non, je n’entends rien, ce n’est pas de ma faute si je deviens malentendant, tout de même, sans parler de la place excentrée. Y'a un type qui ronfle chuchote-t-elle ulcérée, et sa voisine acquiesce. Deux places plus loin, un gros bonhomme à lunettes pique du nez, les yeux clos. C’est lui, accuse Barbara. Sa voisine, en Watson admiratif, acquiesce à nouveau. Entre deux morceaux, Barbara, à qui ne manque que la casquette de Sherlock, se penche par-dessus Watson pour tapoter le bras de la femme du type qui dort. Elle lui dit quelque chose que je n’entends pas, et c’est au tour de la femme tapotée d’être ulcérée. Elle semble nier tout ronflement du type qui a désormais les yeux ouverts derrière ses grosses lunettes à écaille. Le concert continue, la pianiste joue toujours aussi mal, mais tout le monde feint le contraire au motif qu’elle est l’une des plus grandes interprètes du monde. Quelle bande de moutons, me dis-je au moment-même où Barbara recommence à trépigner. Elle se tourne vers moi, qui n’entends toujours rien, et me dit : il fait exprès de s’arrêter de ronfler pendant les silences. Ses soupçons se portent alors sur un autre homme, au loin, qui, c’est vrai, en écrase méchamment. À l’entracte, la femme du premier type est toujours aussi ulcérée ; Barbara entame alors avec elle une discussion tendue. Le type s’en mêle, il assure qu’il ne dormait pas, et qu’il faut distinguer le sommeil de la suspension de conscience, qui probablement n’entraîne pas de ronflements. Il a l’air si sûr de lui que le doute s’installe ; Barbara lui répond que si, en effet, il n’a fait que suspendre sa conscience, elle lui présente toutes ses excuses. Mais pas s’il dormait.
Dehors, la voisine de Barbara est en colère ; elle préfère rentrer chez elle que d’entendre un butor lui gâcher le concert — comme si la pianiste jouait bien.
Le ronfleur n’est toujours pas identifié lorsque le concert reprend, et il fait des siennes à nouveau. C’est alors que Barbara, stupéfaite, se tourne vers moi et articule en désignant le piano : C’est elle, c’est elle qui ronfle. Dire que dès le second rang, avec ses places moins chères, on n’entendait certainement que le son du piano. La pianiste se réveille, se lève, salue sous les applaudissements hypocrites, enchaîne les bis, puis cesse enfin son vacarme. Le concert se termine enfin, mais entre son enquête et les ronflements de la pianiste, Barbara n’en a pas beaucoup profité.
Nous rentrons à l’hôtel, situé à Gargilesse, tout près de l’adorable petite maison qu’occupa épisodiquement George Sand sur ses vieux jours — vieux à l’époque, car elle devait n’avoir que dans les cinquante ans, ce qui n’est pas si vieux, enfin j’espère — pour se reposer du bordel de Nohant en compagnie d’un certain Manceau que, si j’étais biographe, je qualifierais de mec enfin normal. L’hôtelière est très aimable, serviable, décontractée parce que, comme elle nous l’apprend, pas de stress à Gargilesse. Mis en confiance, nous dînons sur place ; quelle erreur. Lorsque le lendemain, échaudés, nous déclarons que nous dînerons à La Châtre, ville sinistre s’il en est, l’hôtelière ne semble pas contente. Je crains tant de l’avoir froissée que c’est soudain pour moi le gros stress à Gargilesse.
Une visite de la maisonnette de Sand et Manceau avant les spectacles du jour ; elle est adorable, meublée comme elle l’était à l’époque, avec son beau parquet, ses dalles colorées dans la cuisine, la petite robe de George qu’on aurait envie d’essayer posée sur le petit lit douillet sur lequel on aurait envie de s’allonger, mais la guide veille, les petits cailloux que George a ramassés en promenade, ses adorables petites fioles ornées d’étiquettes, les papillons séchés et les marionnettes de son fils, quelles étranges passions, et j’en oublie.
Direction Nohant, pour la visite des jardins ; mon appareil photo me lâche pile-poil au moment où j’allais photographier Corambé, ce dieu sympathique inventé par une George Sand encore enfant. Je n’ai jamais inventé de dieu, mais si je l’avais fait au même âge, il aurait été super bath et très fort à Pac Man. Bien sûr le Corambé des jardins n’est pas un vrai dieu : c’est une sculpture androgyne étrange, aux parties génitales dorées, figée dans une position un peu grotesque, réalisée par une artiste contemporaine.
Barbara termine la visite en se recueillant devant la tombe de George ; c’est aujourd’hui, l’anniversaire. Elle pleure, moi pas. En revanche, je pleure pendant le concert du tremplin-découverte, parce que la jeune pianiste aux bras graciles, à la robe brillant de mille feux et aux longs cheveux qui dansent admirablement, joue merveilleusement bien, et ceci pour un prix modique. Enfin quelqu’un qui sait jouer Chopin dans ce festival Chopin où, tenez vous bien, j’ai entendu du Brahms. Barbara m’offre le disque de la pianiste, je fais la queue pour une dédicace, et lorsque c’est mon tour, elle me dénonce : il a pleuré pendant le concert. J’ai un peu honte de mon extrême sensibilité mais la pianiste est contente parce que, dit-elle, c’est pour ça qu’elle joue. Exactement le genre de pianiste qu’il faudrait à mon enterrement.
Mais il est déjà temps de rentrer ; j’étouffe un peu en passant devant le buste de Chopin, à l’hôtel l’aubergiste n’est plus fâchée, Barbara réserve une chambre pour un prochain séjour qu’elle effectuera sans moi et rêve tout haut d’une retraite d’écriture à Gargilesse pour son livre — vous savez, celui qu’elle a dit qu’elle écrirait — et moi, sur le chemin du retour, je me demande si mon père m’attend à la maison.