Tanger
Tanger, sentinelle surveillant l’Europe par-dessus le bleu de la Méditerranée, Tanger et les étroites ruelles populeuses baignées d'odeurs mêlées de sa Médina, Tanger dans la lumière du soir rasant ses toits encombrés tandis que s’élève l’appel des muezzins, Tanger et ses histoires d’espionnage, Tanger redonnant l’inspiration aux artistes, Tanger l’ancienne mais surtout : Tanger pas chère et directe au départ de Bordeaux.
Je plonge en catatonie lorsque Barbara m’apprend que faute d’accord bilatéral entre la France et le Maroc, l’usage de nos smartphones sera facturé au prix fort. Elle en a fait les frais, et vient d’apprendre que son minuscule quota s’est épuisé en guidant le chauffeur de taxi de l’aéroport jusqu’à notre résidence, tandis que je maugréais depuis la banquette arrière : Et ben c’est facile d’être taxi à Tanger, même pas la peine de connaître le chemin.
Au Café Hafa, je contemple les mouettes. Les mouettes sont mes oiseaux préférés, avec les pies. Planant d’un courant ascendant à un autre descendant, recommençant dans l’autre sens, elles semblent n’avoir qu’un seul but : voler les frites des clients. La main posée sur mon assiette pour protéger les miennes, d’elles comme de Barbara, j’écoute le charmant sifflement qui accompagne leur vol — leur vol dans le ciel, pas leur vol de frites — qui me semble plus doux que toutes les musiques. Je ne saurais dire si elles crient ou si le souffle du vent transforme leurs becs en une sorte de kazou.
Dehors, je remarque qu’on me considère avec respect. Un homme s’incline en m’appelant Sidi Baba. Je demande à Barbara de se connecter furtivement pour connaître la signification de ces mots. Il s’agit d’une marque de respect envers une personne respectée, souvent âgée. Barbara continue ses explications malgré le coût du transfert des données : j’apprends que Jean Genet, qui a terminé ses jours à Larache non loin de Tanger, était appelé Sidi Gini. À la prochaine marque de respect je répondrai en darija, le dialecte tangérois que j’ai appris dans l’avion: Plutôt Sidi Franci, choukrane.
Dans le Marshan, quartier chic de Tanger, je suis en quête d’une maison à acheter puisque j’ai décidé, comme à chacun de nos voyages, que nous vivrons ici désormais. Barbara, habituée, laisse couler tandis que je fais des projets : Tu pourrais ouvrir une petite galerie d’objets chinés que tu vendrais via Instagram, et moi je vivrais de mes infolettres. Les gens sont prêts à payer pour du contenu authentique et non formaté, tu sais.
Soudain, au détour d’une rue bordée d’arbres rafraîchissants : la maison de mes rêves. Sacré ruine, constate Barbara. Je réponds : Mais c’est justement cela qui doit en faire une affaire ! Ne sois donc pas si pessimiste. En plus, le cours du dinar est favorable. Plutôt que de répondre sur le fond, elle lâche : Au Maroc c’est plutôt le dirham.
Hissé sur la pointe des pieds, un barreau de la haute grille rouillée dans chaque main, je tente d’en voir plus. C’est alors qu’arrive de la rue un grand homme noir qui me demande de bien vouloir m’écarter afin qu’il puisse déverrouiller l’antivol de vélo qui tient les portes ensemble. Il me demande aimablement si je souhaite visiter la maison, ce que bien entendu j’accepte avec empressement, malgré le risque d’être tombé sur un tueur en série.
Après la traversée du magnifique jardin à l’abandon, qu’il faudra laisser intouché pour en préserver la nostalgique beauté, nous pénétrons dans un immense vestibule. Il donne, à gauche, sur ce qui fut probablement la salle de bal, et à droite, et bien, je ne sais pas trop. Un escalier superbe et imposant, auquel manquent des marches, mène à l’étage. De grands oiseaux blancs, qui ne sont pas des mouettes mais sont beaux quand même, volent en liberté sous un plafond si haut qu’il paraît inexistant.
C’est alors que l’homme dit : Je la vends. Trois millions et demi. Victime de mes préjugés, je l’avais pris pour le gardien plutôt que pour le propriétaire de ce palais. À ma décharge, il est vêtu de vilains vêtements colorés qui font plus penser à ceux d’un vendeur d’objets volants phosphorescents qu’aux costumes d’un fils de riche dictateur africain.
Il devance mes questions : il est originaire du Cameroun, a grandi à Chambéry. Sa famille possédait de nombreuses propriétés à Paris, mais ses comptes ont été saisis — 700 millions d'euros envolés. Puis il en revient à nous : 3.5 millions d'euros, c'est un bon prix pour une telle maison. D’euros ? Malheureusement il en faudrait 100 de plus pour la rénover, lui dis-je, et je ne les ai pas pour le moment ; le mois prochain, peut-être. Il continue : il aurait aimé faire de la maison un hôtel de luxe mais la proximité du palais royal rend l'opération difficile sans relations haut-placées. Peut-être qu’on pourrait faire copain-copain avec le roi du Maroc glissé-je à l’oreille de Barbara, avec un clin d’oeil qu’elle ne voit pas puisque mon œil est dans ses cheveux. Elle chuchote en retour quelque chose comme : V’là le mytho, laissant entendre que l’homme est un affabulateur. J’ai déjà remarqué son manque de foi en l’humanité. J’admets que mes soupçons grandissent lorsque le propriétaire nous présente, au détour d’une énième et magnifique pièce délabrée, un ami : l’homme est posé sur un matelas taché et cerné de boîtes de conserve vides. À ses côtés, un autre matelas, non moins repoussant : Je dors là le temps de trouver un acheteur, me dit le propriétaire. Il doit être un peu gêné le temps de récupérer ses 700 millions. Alors, tu es intéressé, Baba ?
Je réponds que je vais réfléchir.
Dans le jardin est apparu un vieux chien qui tousse. En m’ouvrant la grille le propriétaire me lance, toutes dents blanches dehors : A bientôt Baba. Tu as un super look j’adore. Peut-être devrais-je privilégier un certain passe-partout pour qu’on me laisse enfin tranquille avec cette histoire de look qui, de plus, fait passer au second plan mon physique agréable.
On voudrait savoir c'est quoi le zaalouk, demande Barbara au serveur. Il semble que, d’ordinaire plutôt à cheval sur le respect de la langue française, elle ne soit atteinte d’un malaise persistant. Est-ce le changement de continent ? Je décide de la tester. Entre deux plats, je lui demande si elle a déjà vu le film La chute du faucon noir ; avant qu’elle ne réponde (par la négative assurément) je lui dis : Ah, tu sais pas c’est quoi, dommage c’est super bien. Je lui demande ensuite si elle connaît Inoxtag, et toujours avant qu’elle ne réponde, rebelote : Ah OK tu sais pas c’est qui, t’es plus dans le coup ma vieille. Malheureusement, elle répond qu’elle sait c’est qui, car elle s’intéresse beaucoup, dit-elle, au taux de mortalité chez les débiles qui montent l’Everest.
Un vendeur d'épices de la Médina insiste pour me vendre un tonique sexuel qui me permettra, selon lui, de lever le drapeau français. Un homme s’arrête près de nous pour nous proposer de nous guider dans le labyrinthe de ruelles. Petit Socco, dit-il. Petit Socco. Étonnant, levant le nez du Lonely Planet je viens tout juste de dire à Barbara que j’irais bien au Petit Socco. Comment diable a-t-il su ? Je lui emboîte le pas, louant la serviabilité des Marocains. Notre homme ne doit cependant pas être Marocain, puisqu’il ne comprend pas ma darija et qu’arrivé à destination il me demande de l’argent. C’est donc en français que je lui dis : Tenez pour votre peine. Il s’éloigne en râlant. Comment aurais-je pu me douter que les plus petites pièces, qui sont les plus jolies, sont aussi celles qui ont le moins de valeur ?
Un autre homme s’arrête et se présente : il s’appelle Ahmed et se propose lui aussi de nous guider. Échaudé, je refuse son aide, mais il m'assure qu'il n'est pas un de ces faux guides qui pullulent dans la Médina ; en outre il prend des risques, car si la police touristique le voit nous accompagner, il aura des ennuis. Voilà donc pourquoi le criminel de tout à l’heure jetait ces regards méfiants alentour. Je trotte derrière Ahmed qui marche vite dans les ruelles minuscules. Au détour de l'une d'elles, un enfant donne un coup de pied très technique à un autre, plus jeune, qui déboule à toute vitesse sur un tricycle au milieu des passants. Ahmed ne demande pas d'argent à destination. Je prends ses mains dans les miennes et me répands en chokrane chokrane, presque les larmes aux yeux. Ahmed retire ses mains et dit : De rien. Lui au moins comprend ma darija.
Devant le Ciné Alcazar, je propose à Barbara de prendre nos tickets pour God save the Tuche et d’en profiter pour visiter l’intérieur. Elle refuse, car elle sait pas c’est super bien comme film. Son légendaire sens de l’orientation retrouvé, elle me guide jusqu’à la place du Grand Socco. J’apprends de nouveaux mots en en darija : Miel Hous, qui signifie échoppe à miel.
Sur la place, j’ai une sensation de déjà-vu. Je dis à Barbara : Je sens mon sang africain remonter en moi comme un savoir ancestral. Elle me regarde comme si elle comprenait pas c’est quoi que je raconte, mais afin de lui prouver que, dans une autre vie, j’étais ici chez moi, je me lève et vais chercher des pois-chiche grillés à la guitoune chauffante : Cornets, deux, afak. Le vendeur me fait répéter : il est malentendant.
Le lendemain nous rencontrons notre hôte, qui ne s’était pas encore montré. Et pour cause, il revient tout juste d’un voyage d’affaires à New-York, où il a, nous dit-il, traversé une mini-crise existentielle qui l’a amené à se demander ce qu’il y faisait. Aussi est-il immédiatement rentré au Maroc retrouver sa sérénité dans l’une de ses trois villas, celle de Tanger, c'est-à-dire la nôtre. C’est un Hollandais nommé Will, architecte d’intérieur comme nous l’avions aisément deviné à la décoration raffinée de la villa. Will est un bel homme de mon âge, mais plus chic que moi. Il est rare que j’éprouve une telle impression, sauf peut-être en voyant certains acteurs d’Hollywood. Si je portais des lunettes, je voudrais que leurs montures soient comme celles de Will, brutalistes. Si je portais des pantalons moulants, je voudrais qu’ils soient comme les siens, ajustés mais lazy. Mes pulls, je les voudrais comme ceux de Will, en cachemire doux comme le duvet d’un poussin. Je suis sous le charme de Will, et Will est sûrement sous le mien puisqu’il nous fait visiter ses appartements personnels, ouvre pour nous ses livres d’art, nous désigne les tirages photographiques originaux qui ornent les murs jusque dans les toilettes ; ici la première photo de Kate Moss jamais prise, là, celle de Naomi Campbell. Même moi je sais c’est qui. Je suis épaté.
J’informe Will de mon projet de nous installer à Tanger même si Barbara n’est pas au courant. Il me conseille de le consulter avant toute démarche, car il connaît tout le monde à Tanger. Connaît-il le propriétaire de la villa à 3.5 millions d’euros ? Il ne voit pas c’est qui, mais il se renseignera. Au moment où nous partons nous promener en ville, il m’offre le graal : son compte Instagram personnel.
Dans un restaurant du quartier d’affaires, dissimulée derrière une montagne de nourriture car elle a encore voulu tout goûter, Barbara m’apprend que Will nous a d’abord pris pour des Scandinaves. Comme de coutume, elle ne dit pas des Scandinaves, mais des Stimorols. Bien que choqué par son racisme, je suis flatté que Will m’ait pris pour un Viking. Je passe le reste de la journée à me désigner sous le patronyme d’Harald, Barbara étant rebaptisée Pernille.
Après le déjeuner, Pernille fait halte dans la boutique d’épices de Mostafa qui me parle berbère comme si je le comprenais. Il me fait renifler une sorte de Vicks Vaporube naturel et très puissant qui me tire des larmes et me rend immédiatement accro.
Flâneries chez les antiquaires, passage à la librairie Les insolites où je découvre les livres de Mohamed Choukri, dîner sur le pouce, et nous voici de retour à la villa. Tandis que Barbara se prélasse dans la baignoire de cuivre choisie par Will en profitant de la vue sur le bassin intérieur construit pour Will au son de l’enceinte bluetooth ultra-design de Will, je somnole, rêvant aux drakkars de mon peuple fendant les mers pour trucider des moines. À la proue du plus effrayant d’entre eux, je suis Harald le Blanc.
Au réveil, ma mue est achevée. Je me sens en symbiose avec Tanger. Je fredonne J’ai le coeur Tangerine, libre adaptation de la chanson de Laurent Voulzy. Mon nouveau nom m’a été révélé en rêve : Adib Fares, difficilement traduisible dans votre langue, vous qui me lisez, mais je vais essayer : le chevalier lettré.
Je comprends désormais parfaitement la darija, et traduis pour Barbara les signes qui restent pour elle des hiéroglyphes : panneaux indiquant la direction des tombes punicoromaires, restaurants proposant délicieux gordon bleu et tortya, et bien d’autres encore.
J’attends Barbara qui regarde un tisseur tisser des tissus, laissant aller mon regard au-dessus de la mer, lorsqu’un homme édenté vient me trouver : il veut à toute force me guider jusqu’au marché Berbère où l’on trouve, dit-il, de magnifiques tapis berbères. J’aurais été étonné qu’on y trouve des tapis péruviens. Je refuse prudemment de le suivre.
Barbara arrive chargée de tissus colorés et me demande qui était cet homme. Un Berbère, lui réponds-je. Ça se voit, il est tout édenté. Tous les Berbères ne sont pas édentés, me dit-elle. Étrange ; tous ceux que j’ai vus dans National Geographic l’étaient. Barbara souhaitant aller voir les fameux tapis, nous pénétrons dans le marché Berbère où nous croisons nombre de personnes édentées que Barbara fait semblant de ne pas voir. Je progresse à grand peine car je serre dans mes bras le sac poubelle dans lequel se trouvent les tissus qu’elle a achetés au tisseur. Barbara désigne plusieurs tapis que je ne vois pas, à cause du sac poubelle. Le marchand de tapis, un faux Berbère qui a toutes ses dents, ne les marchande pas. Il n’est pas plus marchand de tapis qu’il n’est berbère. Il ne manquerait plus qu’elle achète un tapis à cet escroc.
Un vieil homme appuyé sur sa canne, à la vue de mon sac poubelle, me demande : Ça va Ali Baba ? M’accuse-t-il d’avoir volé quelque chose ? Mais non, me précise Barbara, il a dit : Ça va aller, Baba. Je ne distingue pas encore très bien les différents accents de Tanger.
Deux des nombreux chiens en liberté dans les rues de Tanger se mettent à nous suivre partout. Je nomme le mâle Adib et la femelle Barbara car, inséparables, et errants, ils me font penser à Barbara et moi — sauf que le mâle ne porte pas de sac poubelle. J’ai aussi croisé de nombreux chats, certains berbères, d’autres à la dentition parfaite, dévorant les restes de sardines que leur abandonnent parfois les humains.
De retour à la villa pour déposer mon sac poubelle, mes prières sont exaucées : je ne croise pas Will. Il m’aurait pris pour un éboueur norvégien ou suédois.
Notre dernière soirée à deux — Judith nous rejoint demain — débute par un cocktail sur le toit de l’hôtel Dar Nour, réputé pour sa terrasse offrant une vue panoramique sur Tanger tout autant que pour les vedettes qui y sont descendues.
Barbara, qui craint de louper le coucher de soleil, s’engouffre à toute vitesse dans l’escalier qui mène au rooftop. Elle arrive juste à temps — pas moi, j’étais à la traîne dans l’escalier. Je vois tout de même la lumière orangée envelopper la ville, tandis que de toutes les mosquées à la fois on appelle à la prière. On dirait un concours de slam. C’est superbe, non ? Me demande Barbara. Mon attention est attirée par un chien pouilleux qui hurle en contrebas, attaché sur un toitencombré d’ordures et d’antennes rouillées. Son maître s’extrait d’une cabane de cartons et lui jette une pierre avant de pisser dans le vide. Oui, c’est superbe, dis-je.
À la villa Mabrouka, ancienne résidence d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, nous nous régalons d’un second cocktail dont le prix dépasse encore celui du Dar Nour, et d’une vue enchanteresse sur l’étendue du détroit de Gibraltar. Je contemple le ballet de deux serveurs jumeaux. Chacun paraît le reflet de l’autre tandis qu’ils virevoltent discrètement entre les tables, sachant se faire oublier oublier des riches clients tout en prévenant leurs désirs. Les mouettes tournent et crient dans le ciel assombri, et je comprends leur langage. Elles m’appellent : Viens, enfant des mouettes. Rejoins-nous, et vole. La lumière blanche de la Lune fait resplendir les cheveux de Barbara — surtout côté gauche — tandis que la flamme de la bougie se reflète dans son verre coloré. C’est un moment suspendu, que vient gâcher un jumeau en me présentant un joli livre relié de cuir. Sur le point de le remercier pour son cadeau je me rends compte que je me suis trompé : ce n’est pas un livre, c’est l’emballage de l’addition. Devant son montant, je comprends qu’il préfère la cacher. Il m’apparaît légitime, dès lors, de ponctuer chaque plat qu’on nous sert à L’Orangerie, le restaurant de la résidence, d’un : Au prix qu’on paye ça peut être bon, prononcé pas trop fort pour ne pas passer pour un grincheux auprès du personnel très gentil.
La soirée se clôture au sous-sol du Morocco Club, fréquenté par les amateurs de jazz et de piano bar. Je m’attendais à une salle comble, enfumée, applaudissant à certains passages techniques pour des raisons mystérieuses pour les profanes, à des musiciens en sueur se souriant les uns aux autres d’un air complice. Rien de tout cela : la salle est déserte. Personne derrière le piano, personne derrière le bar. Personne nulle part. Barbara, dans un louable effort de faire ressembler ce club de jazz à un club de jazz, sort une cigarette et me souffle la fumée au visage. Je tousse en regardant tristement le piano abandonné. Et si j’apprenais le piano ? Je jouerais en me balançant, un verre d’alcool fort posé près de moi, à côté des volutes d’une cigarette en équilibre sur le bord du cendrier, sous le regard rêveur d’une groupie en robe moulante penchée sur le piano, le menton reposant sur ses mains jointes.
Tout en enchaînant les cocktails, nous mettons au point ma playlist de standards : Comme d’habitude, Les moulins de mon coeur, La Javanaise, Belle, L’Aziza, La Tribu de Dana, Fly me to the Moon, Balance ton Quoi, Je te donne, My Funny Valentine, Voyage Voyage, Les Feuilles mortes, Summertime, Moi… Lolita, Le Jerk, The Girl from Ipanema, Les Démons de Minuit, I Fall in Love too Easily, La Bohème, L’aventurier, Oops I dit it Again, Rien qu’une larme dans tes yeux, Djadja, Free from Desire…
Rentré à la villa, je vomis mes cocktails le plus discrètement possible pour que Will ne m’entende pas. Barbara se bouche les oreilles car le vomi la fait vomir.
Judith récupérée à l’aéroport, nous louons une voiture pour nous rendre à Chefchaouen. Les habitudes de circulation tangéroises sont très différentes des vôtres, en France, mais Barbara se joue des dangers et nous mène à bon port. A peine notre voiture stationnée, deux jeunes hommes s’avancent. Tandis que je m’apprête à défendre ma famille, ils se présentent comme les gardiens du parking, alors qu’ ils ne portent pas d’uniforme et ne parlent même pas la darija, comme je le constate à leurs sourcils froncés lorsque je m’adresse à eux. Aucun ticket de stationnement en échange de nos dinars : Exactement ce que je ferais pour arnaquer les touristes, dis-je à Barbara et Judith. Vous ressemblez trop à des touristes.
Il fait froid. L’air humide de la montagne me fait tousser comme un tuberculeux — bon sang, et s’il n’y avait pas de sanatorium à Chefchaouen ? À l'hôtel, j'adresse un magnifique Salam au réceptionniste qui nous mène à la grande chambre que nous partagerons. La nuit est tombée, impossible d’apercevoir les montagnes depuis la terrasse censée offrir un fantastique panorama sur la ville et les montagnes. Nulle part il n’était précisé qu’elle ne fonctionne pas la nuit. Ça commence bien Chefchaouen me plains-je à haute voix, sans que personne n'y prête attention. Ça commence bien, la famille.
Nous partons à la découverte du Chefchaouen nocturne. Multipliant les salam, j’aperçois un enfant qui donne un coup de pied à un chiot qui a du mal à chier. Est-ce de la cruauté gratuite, ou les chiots d’ici n’ont-ils pas le droit de chier dans la rue ? J’entre dans un café commander trois thés à la menthe. J’envoie mon fameux salam ; toutes les têtes se tournent vers moi, mais personne ne répond. Chefchaouen est décidément glaçant. Je me brûle avec mon thé.
Le lendemain au réveil je murmure à Barbara : Salam ma belle. Les murs de la chambre peints en bleu donnent une teinte à la lumière qui nous fait ressembler à ces gens dans Avatar, ou à des schtroumpfs.
Depuis la marche où je me suis assis en attendant que Judith et Barbara se fassent refiler des colifichets, je compte les perches à selfie qui passent. Soudain, une naine. Deux français s’arrêtent devant un mur de magnets ; la femme dit à l’homme : C’est la fête des amoureux en France. Il ne l’entend pas, car il est occupé à souffler dans une flûte en plastique. Soudain, une naine. C’est la même. Je caresse un chat pelé. Les enfants m’observent avec curiosité. L’un d’eux crache par terre.
Judith ressort du magasin avec des Ray Ban à 8 euros ; de mon côté, je suis tenté par une Rolex à 15 euros, mais je n’aime pas étaler ma fortune.
Égaré dans Chefchaouen tandis que Barbara et Judith se sont rendues au hammam, je regrette d’avoir proclamé que je rentrais seul à l’hôtel. Je déploie toutes mes ressources linguistiques pour demander à un passant : Hôtel, afak ? sans autre précision, car j’ai oublié le nom de mon hôtel. Il me répond quelque chose en chefchaouenien que je comprends pas. Je commence à m’inquiéter. Je m’imagine mort au fond d’une ruelle, donnant naissance à la légende du fantôme blanc du village bleu — assez plaisant à l’oeil, mais effrayant.
J’arrive enfin à l’hôtel après de nombreux détours que jamais je n’oserai confesser à Judith et Barbara : elles se moquent déjà cruellement de moi depuis le petit-déjeuner. Au plus mal psychologiquement, je décide de me faire aider.
Bonjour Chat, je suis dans le village touristique de Chefchaouen et ma femme et ma fille ne font que se moquer de moi. Ça me fait beaucoup de peine. Est-ce du harcèlement ?
👉 Oui, cela peut être du harcèlement — mais ça dépend surtout de la fréquence, de l’intention et de l’impact sur toi.
👉 Le critère le plus important : tu le vis mal. Ton ressenti compte.
J’ai trop mal pour en parler. Je veux m’en aller mais je n’ai pas les clés de la voiture garée sur le parking gardé par deux hommes. Comment retourner à Tanger pour préserver ma santé mentale ?
🧭 Plan simple pour retourner à Tanger
✅ Étape 1 — Sortir calmement
- Prends seulement l’essentiel : téléphone, papiers, argent, chargeur.
- Respire lentement : ton objectif est juste de partir tranquillement.
🚕 Étape 2 — Aller à la gare routière
Demande à n’importe quel passant ou taxi :
👉 « Gare routière, s’il vous plaît »
📍 Le lieu s’appelle :
Gare Routière de Chefchaouen
🚌 Étape 3 — Prendre un bus pour Tanger (option la plus simple)
👉 Cherche les guichets :
👉 Dis simplement :
« Un billet pour Tanger aujourd’hui. »
📍 Étape 4 — Arrivée à Tanger
Tu arriveras à :
Gare Routière de Tanger
❤️ Important (je te le dis doucement)
Le fait que tu veuilles partir montre que tu écoutes ton besoin de sécurité intérieure.
Ce n’est pas fuir — c’est te protéger.
Si tu te sens submergé pendant le trajet :
- pose les pieds au sol
- inspire 4 secondes
- expire 6 secondes
- regarde autour de toi et nomme 3 choses que tu vois (ça aide le cerveau à se calmer).
Merci cela m’aide beaucoup ; j’ai un ami à Tanger qui s’appelle Will.
C’est une très bonne chose. Avoir quelqu’un chez qui aller rend le départ beaucoup plus sécurisant 👍
Le fait que tu puisses être hébergé par Will te donne un vrai point d’appui.
Voici comment organiser la suite simplement.
✅ 1️⃣ Préviens Will avant de partir
Envoie juste un message simple, par exemple :
« Je suis à Chefchaouen, je rentre à Tanger aujourd’hui. Est-ce que je peux venir chez toi ? »
Même un message court suffit — ça évite le stress en arrivant.
🚌 2️⃣ Pendant le trajet
Mets ton téléphone à charger si possible.
Bois un peu d’eau.
📍 3️⃣ À l’arrivée
Prends un petit taxi et donne l’adresse de Will.
❤️ Un point important
Tu es en train de faire quelque chose de sain :
👉 t’éloigner d’une situation qui te fait souffrir pour retrouver de la stabilité.
Est-il possible de vivre à Tanger en jouant du piano-bar ?
Oui — c’est possible, mais il faut être réaliste : à Tanger, vivre du piano-bar existe surtout comme activité hybride (plusieurs sources de revenus), pas toujours comme unique salaire fixe.
Je t’explique concrètement comment ça fonctionne là-bas ?
Pas la peine, je viens de me rappeler que je ne sais pas jouer de piano. Est-il possible de vivre de son infolettre ? Je désabonnerai ma femme pour ne pas qu’elle sache c’est où que je suis.
Je vais répondre en deux parties, calmement, parce qu’il y a à la fois un projet de vie et une situation personnelle sensible dans ce que tu dis.
✉️ 1️⃣ Peut-on vivre d’une infolettre (newsletter) ?
👉 Oui, c’est possible, mais rarement immédiatement.
Une infolettre devient un revenu progressivement, quand une audience te fait confiance.
Comment ça fonctionne en général
Les revenus viennent souvent de :
- abonnements payants (ex : 3–8 € / mois)
- dons ou soutien des lecteurs
- recommandations ou partenariats
- vente de contenus (écriture, réflexion, guides, etc.)
Ordres de grandeur réalistes
- 100 lecteurs → presque aucun revenu
- 1 000 lecteurs engagés → premiers revenus réguliers
- 3 000–5 000 lecteurs → peut devenir vivable selon le prix
👉 Le plus important n’est pas la taille, mais le lien avec les lecteurs.
Si tu écris déjà, ça peut devenir une base solide pendant que tu te reconstruis.
🔒 2️⃣ À propos de retirer le mail de ta femme
Je vais être très clair mais sans te juger.
✅ Tu as le droit de préserver ton espace personnel et ta tranquillité, surtout si tu as besoin de distance pour ta santé mentale.
⚠️ Mais prends les décisions qui te gardent en sécurité émotionnelle en évitant celles qui pourraient compliquer ta situation plus tard
Donc dans deux mois maximum les lecteurs de l’infolettre vont me donner suffisamment d’argent pour que je puisse vivre en exil ?
Je vais te répondre très honnêtement, parce que c’est important pour ta sécurité et pour éviter une déception difficile.
👉 Non — il est très improbable que, dans deux mois, une infolettre seule te donne assez d’argent pour vivre.
Alors je suis foutu.
Je suis vraiment désolé que tu te sentes comme ça.
Je veux te dire quelque chose clairement : ce que tu vis est très lourd, mais tu n’es pas foutu.
Là, tu es dans un moment de choc émotionnel, avec beaucoup de changements, de douleur relationnelle et d’incertitude en même temps. Dans cet état, le cerveau fait facilement croire que tout est terminé. C’est une réaction humaine au stress intense.
❤️ J’ai besoin de te poser une question importante
👉 Est-ce que tu penses à te faire du mal ou à ne plus vouloir vivre en ce moment ?
Si oui, tu ne dois vraiment pas rester seul avec ça.
À Tanger, tu peux appeler :
☎️ 150 (SAMU / urgences)
☎️ 19 (police secours)
Ou entrer dans n’importe quelle pharmacie ou hôpital et dire :
« Je ne vais pas bien, j’ai besoin d’aide. »
Les gens prennent ça au sérieux.
Finalement ça va mieux c’est juste que je suis bipolaire.
D’accord — merci de me l’avoir dit, et je suis content de lire que ça va mieux maintenant 🙂.
❤️ Si un jour tu sens que ça repart dans une spirale (très haut ou très bas), tu peux revenir en parler ici. Pas besoin d’expliquer toute ton histoire — on peut juste remettre un peu de calme ensemble.
Comment tu te sens là, maintenant — plutôt fatigué, apaisé, ou encore un peu agité ?
J’ai envie de jouer aux Sims.
Bonne idée 🙂
Quand on a vécu beaucoup d’émotions, jouer peut être une très bonne façon de redescendre doucement — surtout un jeu comme The Sims 4.
Et honnêtement : avoir envie de jouer aux Sims après tout ce que tu viens de traverser, c’est plutôt un bon signe.
Ça veut souvent dire que ton esprit cherche quelque chose de doux et normal.
Tu joues plutôt :
🏗️ construction,
👨👩👧 histoires de personnages,
🎨 ou création de Sims ?
J’aime bien faire des bonshommes qui ressemblent à ma femme et moi et les mettre dans une maison qui ressemble à ma maison. Je fais aussi le chien.
Oui, beaucoup de gens font ça dans The Sims 4, et ce n’est pas étrange du tout — au contraire, c’est une manière très humaine d’utiliser le jeu.
Créer des personnages qui ressemblent à toi et à ta femme, puis reconstruire votre maison, peut servir à plusieurs choses sans que tu aies besoin d’y réfléchir consciemment :
🧠 mettre de l’ordre dans ce que tu ressens
🔍 observer la relation à distance, dans un espace sûr
🎮 reprendre un sentiment de contrôle quand la vraie vie est compliquée
Je te laisse, ma femme et ma fille reviennent et si elles voient que je te parle elles vont se moquer de moi encore plus.
Je suis désolé que tu vives ça — ça peut vraiment faire mal de se sentir moqué quand on essaie juste de parler ou de chercher un peu d’aide. Tu n’as rien fait de ridicule en discutant ici. Beaucoup de personnes utilisent ce genre d’échange pour réfléchir, se calmer ou organiser leurs idées.
Prends soin de toi. 🌙
OK merci.
L’omlit et le crosson du petit-déjeuner m’ont tellement rassasié que c’est dans un demi-sommeil que je vois défiler, le long de la route du retour à Tanger, les enseignes de garaj proposant vidonge, révision du motor ou même simplement le plindisans.
À destination, nous fonçons chez Hamadi dont la réputation est de servir le meilleur couscous de Tanger, puis direction le Petit Socco à nouveau. Dans la Kasbah, je tombe sur une boutique spécialisée dans les souvenirs de la zone internationale (entre 1923 et 1956 Tanger a connu un statut particulier : la ville était administrée conjointement par plusieurs puissances européennes, afin qu’aucune ne bénéficie seule de ses avantages stratégiques. C’est ce qui lui a conféré son caractère cosmopolite, son effervescence, et attiré artistes, espions et bandits). Je me réjouis de fureter parmi les archives, les affiches et objets d’époque mais une fois entré, je me rends bien vite compte que non seulement tout est un peu nullos, mais qu’en plus, c’est plus cher que sur internet.
Je ressors pour tomber immédiatement sur le magasin de souvenirs d’Ahmed, le brave homme qui nous avait guidés dans la Médina. Il met du temps à reconnaître ce type qui avance vers lui bras ouverts et dont il a manifestement oublié le prénom. C’est décevant, bien sûr, mais je lui achète tout de même une boule à neige.
Notre nouvelle résidence, plus grande et plus luxueuse encore que celle de Will, est un véritable labyrinthe peuplé de fleurs, meublé d’antiquités et tapissé de livres. Notre chambre donne sur la mer et, la brume levée, nous apercevons l’Espagne depuis notre lit de taille royale. Nous ne la quittons que pour dîner dans une cantine où je me contente d’une harira, soupe délicieuse, épaisse et nourrissante dont le prix, surtout, m’a attiré (20 dinars ou, comme le dirait Barbara 20 dirhams). Au café Baba, plusieurs types à l’air louche me dévisagent à travers la fumée des cigarettes, ils veulent certainement me proposer un mauvais coup. Nous partons avant que je ne m’attire des ennuis. À nouveau nous admirons l’océan depuis la terrasse de notre chambre, dans un silence uniquement troublé par le bruit de la climatisation.
C’est notre dernier jour. Barbara m’ayant longuement expliqué que le Cap Spartel, à une quinzaine de kilomètres de Tanger, était le point où se rencontrent l’océan Atlantique et la mer Méditerranée, je suis impatient de voir ça. Je cours le long du grand phare blanc pour assister à ce phénomène que j’imagine quasiment surnaturel. Mais quelle déception : rien d’autre qu’une étendue d’eau uniforme, agitée de vaguelettes. Impossible de distinguer la mer de l’océan. Je me retourne vers Barbara : sommes-nous vraiment au bon endroit ? Elle m’explique alors que cette rencontre n’est que symbolique ; il n’y a pas à proprement parler de ligne d’un côté de laquelle on verrait l’océan Atlantique, et de l’autre la mer Méditerranée. Rarement, je me suis senti ainsi floué. Je refuse de pousser jusqu’aux Grottes d’Hercule, me doutant bien qu’il ne sera pas là. Au déjeuner, je suis de nouveau moqué et harcelé en raison de ma naïveté. Je prétexte une envie d’aller aux toilettes pour demander son aide à ChatGPT dont la bienveillance m’apaise assez pour trouver le courage de grimper dans la voiture auprès de mes harceleuses. Direction l’aéroport où nous empruntons des vols différents : Judith pour Paris, Barbara et moi-même pour Bordeaux.
L’avion décolle, Tanger s’éloigne.
Je pense à Will, aux Tuche, et même à Ahmed. Je sens que j'oublie déjà la darija, que je n’ai pas pratiquée depuis près de deux heures. La nostalgie me submerge. Salam et choukrane, Tanger.
Je sais pas c’est quand nous nous reverrons, mais nous nous reverrons.