Quelque chose de bizarre
Aujourd’hui il s’est passé quelque chose de bizarre, mon père est mort.
Cette phrase, j’ai longtemps cru — et j’ignore la source de cette croyance — qu’elle était l’incipit d’un livre de John Fante, Les compagnons de la grappe.
Or, je me suis rendu compte qu’elle n’existe pas. Je vis depuis des années avec cette certitude de phrase, écrite et souvent citée, parfois avec une légère suffisance — Comment, tu ne connais pas Les compagnons de la grappe ? Attends, mais c’est trop bien, d’ailleurs je me souviens encore de la première phrase. J’espère que personne n’a lu le livre dans la foulée.
Où l’ai-je lue ?
L’ai-je inventée ?
J’ai repensé à cette fameuse phrase lorsque, chose bizarre, mon père est mort, le 15 octobre, entre 4 heures et 5 heures du matin. Il devait se douter de quelque chose puisque, comme je l’ai appris plus tard, il a dit la veille : Je vais crever, appelez Francis. Personne ne m’a appelé, mais même en partant sur-le-champ, je ne serais pas arrivé à temps.
Il avait déjà dit quelque chose comme ça en septembre, lors de mon dernier séjour : Je ne vais pas passer la nuit. Il avait passé la nuit, mais ça n’allait pas bien fort, quand même. Toujours plus fatigué, essoufflé, il ne pouvait plus quitter seul son fauteuil et s’endormait toutes les cinq minutes. Il n’avait plus la force de s'asseoir sur le banc de pierre et, petit à petit, il renonçait, pressentant la mort sans s’y résoudre complètement, pourtant.
Tant de fois je me suis dit en le laissant pour m’en retourner chez moi : C’est peut-être la dernière fois que je le vois, mais au fond je n’y croyais pas. Et bien, il y a 79 jours, ce fut le cas.
Mes illustres collègues américains, Philip Roth et Paul Auster, ont attendu plus d’un an pour écrire sur la mort de leur père. À présent, je comprends pourquoi ; il faut se laisser envahir par un insupportable vide avant de le remplir un peu, un tout petit peu, en dressant le portrait d’un homme qu’on croit connaître et sur lequel on apprend encore à cette occasion.
Pas seulement d’un père : d’un homme.
Je tenais lors de ma dernière visite un journal, que je retranscris ci-après en attendant de pouvoir aborder la suite : mon premier séjour chez lui sans lui.
15 septembre
Bien arrivé.
Glycémie paternelle toujours en hausse, atteignant des sommets décrits comme très dangereux par chatGPT — heureusement que Barbara n’est pas au courant que je lui demande conseil, elle se foutrait encore de ma gueule. Trop risqué d’attendre la visite du généraliste en début de semaine prochaine, je compose le 15. On me passe plusieurs interlocuteurs, je dresse la liste des médicaments que prend mon père, une dame souhaite lui parler alors je lui tends le téléphone, mon père lui répond, je reprends le téléphone, et la dame me dit En effet, il est essoufflé, je vais envoyer un véhicule. Je lui dis Attention tout de même, s’il est hospitalisé dans la foulée, cela va lui causer beaucoup d’inquiétude, pour ma mère etc. Elle préfère donc dépêcher avant l’ambulance, pour avis, un médecin de la région. C’est toujours la même chose : ai-je pris la bonne décision ? Et si ce délai lui était fatal ? Mais le branle-bas de combat n’aurait-il pas été pire ? Compliqué, déprimant.
Le médecin essaye de m’appeler mais pas de réseau, comme d’habitude. J’attends devant le portail ; il arrive dans une voiture hybride tellement silencieuse que j’ai failli me jeter sous ses roues par inadvertance (au moins, il n’aurait pas fait le déplacement pour rien). Examine mon père pendant que je lui énumère d’un ton sérieux la liste des mesures de glycémie que j’ai pratiquées et bien notées sur une feuille. Il ne m’écoute pas, stéthoscope. C’est peut-être une petite infection. Prescrit des analyses et donc de nouveaux problèmes : obtenir la visite des infirmières en urgence un lundi matin est quasiment impossible, et mon père doit être à jeun lors de leur passage, dont l’heure est incertaine, ce qui est très difficile puisqu’il est diabétique et doit manger à heures fixes. Le médecin augmente aussi la dose d’insuline — je me demande pourquoi l’autre avait autant baissé la dose — et repart. Rassuré, mais pas plus avancé. Le soir, mon père a des tremblements inquiétants. Que faire ? Je dresse la liste des choses à faire le lendemain.
16 septembre
Père qui m’appelle depuis la cuisine. Le médecin habituel est là, qui n’a pas eu mon message l’invitant à reporter sa visite, puisque médecin des urgences vu hier. Je fonce, mes lunettes à la main, que je dépose en route — je ne les retrouverai pas de toute la journée. Le médecin diagnostique une probable anémie et recommande une transfusion. Juste avant, les infirmières avaient oublié le pot pour les analyses d’urine. Devaient le ramener dans la journée, mais rien. Joanna, l’assistante de vie qui-sait-tout est là pendant la visite, elle fait l’importante auprès du médecin. Égo ou complexe, je ne sais pas. Journée épuisante, pas d’appel du garage pour ma Clio en panne. Mais j’ai les ordonnances, organisé les nouveaux passages d’assistants de vie pour préparer les repas du midi et du soir dès la semaine prochaine, ainsi que le passage d’infirmières chaque soir pour l’insuline. Chialé en lisant Journal de deuil de Barthes.
17 septembre
Après avoir récupéré les analyses de sang alarmantes, obtenu un rendez-vous sans trop de problèmes pour transfusion dès demain. Père tellement fatigué qu’il se couche à 18H sans manger. Je fais dîner ma mère, car pas encore de passage du soir. Roulement avant de la Clio toujours pas reçu par le garage, retour à Bordeaux impossible sans. Tellement fatigué que quand la caissière m’a tendu la machine, j’ai essayé de payer avec la clé de la Clio plutôt qu’avec la CB.
18 septembre
Dormi que d’un œil, porte ouverte, des fois que mon père se casse la gueule en allant aux toilettes. Sa nouvelle montre avec détecteur de chute intégré n’a aucune autonomie et se décharge en général avant l’aube. Bruits dans la cuisine vers 5 heures du matin ; je descends et le trouve égaré, qui me demande On y va ? alors que le rendez-vous n’est qu’à 8 heures. Il s'habille tout de même à grand peine, puis attend dans son fauteuil. Honte de moi car, irrité, je lui ai parlé avec un peu de véhémence. Comme toujours il s’est renfermé en se sentant coupable d’être un poids, coupable d’être vieux, d’être faible, de me retenir ici, coupable de tout ? En consultant un site d’aidants pour y trouver un peu de réconfort j’ai lu, presque en tête de la liste des problèmes de l’aidant, exactement ceci : on s’énerve sur la personne aidée car on est fatigué, las, qu’on n’en peut plus, et aussitôt on le regrette, on culpabilise, on en dort mal, on est encore plus fatigué, et ainsi de suite.
C’est cette nuit-là précisément que la chaudière, sans cesse rafistolée, a lâché. L’eau est glacée. Frissons dans la baignoire sur le tapis anti-dérapant. Comment vont faire les assistantes de vie pour la toilette de ma mère ? Départ très en avance car mon père progresse très lentement. Je le tiens par le bras ; épopée jusqu’au siège passager. Il me demande sans cesse si j’ai tous les papiers, je lui réponds oui à chaque fois, mais il repose la question. Pas de fauteuil roulant à l’entrée de l’hôpital. À pied jusqu’au service de transfusion, avec arrêt tous les 20 mètres. À l’arrivée, Marlène, infirmière adorable, prend tout en charge. Je prends une photo de mon père sur le lit où elle l’a allongé de travers, on dirait un gisant. Je repars m’occuper de ma mère. Aidez-moi, je suis un aidant.
19 septembre
3 heures de retard à mon rendez-vous avec Valérie, pas vue depuis 30 ans. Cause : j’ai dû attendre que le chauffagiste répare la chaudière, aller chercher mon père à l’hôpital plus tôt que prévu, puis passer à la pharmacie. Il se couche dès 17 heures. Au dîner le restaurateur nous prend pour un couple, ce que Valérie dément avec tellement d’empressement que je m’interroge. Sinon, pas changée, toujours belle. Au retour, je regarde un moment mes deux parents allongés pas loin l’un de l’autre dans leurs lits médicalisés, dans la pièce sombre. Impossible de ne pas penser à un mouroir.
20 septembre
Ce matin une belle libellule sur le plancher. Mal en point, immobile, ses ailes ont ramassé de la poussière. Je la touche doucement, ses ailes bougent doucement. Elle agonise, c’est le dernier jour de l’été. Soudain, elle se met à voler à la recherche d’une issue. Me précipite pour ouvrir un vélux et la voilà qui s’engouffre. Elle s’en va finir sa vie portée par le vent sous la pluie qui tombe. Symbolique de la libellule dans la culture populaire : fin d’un cycle, renouveau. Impression que c’est toujours la même interprétation. Toujours pas d’assistant de vie disponible pour préparer les repas du soir, à part moi.
21 septembre
Donné la becquée à ma mère. Vu par la fenêtre deux rosiers qui se balancent dans le vent, un rouge et un jaune. Quelques roses sont encore fraîches et sur le mur derrière les rosiers des taches protéiformes de lumière jaune ; soleil de premier jour d’automne. Les roses s’agitent, je pense d’abord que c’est le vent mais ce sont trois petites mésanges qui picorent les boutons fanés. Des gens disent qu’il y a quelque chose de normal à nourrir sa mère à la cuillère, que les vieux redeviennent des enfants, que nous faisons pour eux ce qu’ils ont fait pour nous, le juste retour des choses, etc. Peut-être, mais ceux qui le disent, l’ont-ils fait ? Ont-ils senti la fourchette racler contre le dentier qu’il a fallu placer dans une bouche maternelle devenue méconnaissable ? Essuyé la nourriture amoncelée sur le menton, rincé ce dentier encombré de matière molle ?
Mon père s’est couché, il ne tient plus debout jusqu’à l’heure du dîner. Endormi. Le plus clair de son temps, désormais. Les heures de sommeil ont largement gagné sur les heures de veille. Il râle dans mon dos, depuis son lit ; je me demande toujours s’il est en train de mourir ou s’il fait un rêve agité. Comment les rêves des vieux peuvent-ils être agités ? Ils rêvent peut-être de leur jeunesse. Je ne veux pas le réveiller pour lui proposer de dîner, mais j’ai tout préparé sur la table de la cuisine. Je sais que s’il se réveille, désorienté, il cherchera partout ce qui se trouve devant lui. Alors, je reste dans la cuisine, et j’attends : il y a son dentier à lui tendre pour manger, sa montre à lui retirer pour la recharger, puis ses prothèses auditives à lui faire ôter avant le coucher. Prendre en compte aussi ses nouvelles petites manies, comme dissimuler pour la nuit, à l’aide de torchons, les loupiotes des appareils électroménagers qu’on pourrait voir du dehors. Sentiment de solitude et d’isolement (chanson). De l’autre côté de la porte-fenêtre, les roses, le soleil et les mésanges. Ni la force ni l’envie de l’ouvrir pour retrouver la vie. Lorsque j’en ai fini avec le coucher de ma mère, je l’embrasse sur le front, mais elle me lance un regard d’incompréhension. Elle ne me reconnaît plus depuis plusieurs mois. Se demande qui est ce type qui l’embrasse. Je l’embrassais rarement. Peut-être aussi ce baiser du soir revêtira-t-il une importance capitale dans un avenir proche ? Un par soir, chacun menaçant d’être le dernier. L’écrire, c’est se souvenir que cela a existé.
22 septembre
Chaos. Réveil à 4 heures du matin, agitation jusqu’à 6, rendormi jusqu’à 7H30. Tracas logistiques, attendre que mon père urine en 10 fois dans le gobelet que je dois porter au labo. Courses, magasins fermés, essence, infirmières en retard, femme de ménage, accueil du nouvel assistant pour le repas du midi — Hervé, sympathique mais découvre le métier. Quand il est parti, mon père me dit qu’il le trouve drôle avec sa moustache mal rasée — il veut dire étrange. Plus tard, y repensant, il me dit qu’il ressemble un peu à un déchet de la société — il veut dire un marginal, mais il ne trouve plus très bien ses mots. Je lui fais la morale, il ne faudrait pas que ça lui échappe devant les assistants de vie alors que je me démène pour mettre en place leurs passages. Démarches le reste de la journée. Plus tard, même s’il perd la notion du temps, il me dit qu’il sait bien que je suis là depuis longtemps et que j’ai beaucoup fait.
Chaud au cœur.
Je parle à ma mère en lui donnant la becquée — mon père s’est encore couché et endormi avant le dîner — et je prendrais presque plaisir à cette tendresse. Je lui parle doucement, ce que mon père ne fait jamais parce qu’il croit qu’elle est sourde. Je lui parle de temps désormais lointains, je lui demande Tu te souviens, quand nous vivions à Plaisir ? Elle s’en souvient. Pas beaucoup, mais elle s’en souvient. Ça m’émeut, parce que ce sont mes premiers souvenirs. Pour ne pas qu’elle me confonde avec mon frère, je lui dis Je venais de naître, tu te souviens ? Elle ne dit rien. Entre deux cuillerées je lui demande si c’est bon, la plupart du temps sa réponse est beurk avec une grimace. Toujours beurk. C’est un réflexe par lequel elle manifeste l’ennui de manger. Quand je dis : Il faut bien se nourrir elle affiche un rictus et je comprends qu’elle a entendu Fais-moi un sourire.
Moins désespéré qu’hier donc. Ma passion pour Clara Schumann n’y est pas étrangère : j’écoute ses pièces pour piano en regardant les rosiers pendant que ma mère mâchouille ses aliments réduits en purée. Clara me fait penser à avant, je demande à ma mère Tu te souviens quand tu jouais Chopin ? Tu veux que je te mette Chopin ? Mais elle ne s’en souvient pas. Ce soir, en l'abandonnant à sa veilleuse minuscule, je lui dépose de nouveau un baiser sur le front et j’ajoute doucement : Ma petite maman. Larmes aux yeux en rinçant son dentier pour le mettre à buller avec le comprimé de Polydent. J’attends que mon père se réveille pour lui dire qu’il n’a pas à préparer de plateau-repas pour ma mère. Quand il est de retour dans son lit, et que m’apprête à regagner le mien, il me dit Fais de beaux rêves, ne te casse pas la gueule dans le noir, et j’en suis formidablement ému. Un père bientôt mort reste un père. Sentiment que mes rêves seront différents après, et qu’il faudra bien me garder de me casser la gueule dans le noir.
23 septembre
Qui a déjà vu son père vomir à petits jets dans son assiette car il avait mangé trop vite tout en se pissant dessus à cause des contractions abdominales ? Bizarrement, il adore Jean-Jacques (qui a préparé les pâtes) autant qu’il déteste Hervé. J’ai déjà rencontré Jean-Jacques, nous avions parlé du modèle de voiture Aygo du constructeur Toyota parce que j’en avais loué une pour venir, et qu’il avait la même. Ce soir alors qu’il devrait être parti depuis longtemps, il m’en parle encore. Modèles passés, présents, et futurs d’Aygo. Mon père s'est rendormi d’une seconde sur l’autre. Tout à l’heure il parlait dans son sommeil, assis sur le canapé, des paroles entrecoupées de râles. Toujours cette crainte qu’il agonise dans son sommeil. Il fait le geste de porter une tasse à ses lèvres puis il dit C’est bien limé là en désignant quelque chose dans le vide. Immenses difficultés pour aller se coucher, tout est devenu dangereux : se déshabiller pour mettre son pyjama, s'asseoir sur le lit, ôter ses pantoufles. Je le couvre avec les trois couvertures dans l’ordre, la blanche, la bleue (qu’il appelle noire), et la rose. À le voir comme ça je me dis que cette nuit, ça passe ou ça casse. Je suis même tenté de faire comme Léautaud qui resta au chevet de son père durant son agonie pour en noter cliniquement l’évolution heure par heure. Trop fatigué, de toute façon. Barbara est passée en coup de vent pour me donner du courage et m’a dit qu’elle ne m’avait jamais vu aussi bas, au physique comme au moral. Grave pour un bipolaire.
24 septembre
Mon père me dit : Le mec avec la moustache est remonté dans mon estime. Je lui demande pourquoi Hervé n’est plus un déchet de la société, il me répond Ben je sais pas, il est sympa, il travaille bien. Parfait, c’est ce que je m’évertue à lui expliquer depuis le premier jour. Ce qui ne gâche rien, c’est qu’Hervé est ouvert aux discussions sur la protection de la vie privée en ligne. Cela m’a rappelé le Docteur Steiner, vétérinaire avec qui j’ai eu, avant sa mort, des discussions passionnées sur le sujet — peut-être le Docteur Steiner était-il moins passionné que moi, mais qu’importe. Hervé pourrait-il être le nouveau Docteur Steiner ? J’en doute car il n’utilise pas de VPN.
Le soir dans ma chambre, crise de désespoir immense et angoisses existentielles. Je compose le numéro d’une ligne de soutien aux aidants, mais à cette heure plus personne ne répond au téléphone. Je suis un aidant que personne n’aide. Il est indiqué qu’en pareil cas on peut envoyer un courriel ; j’écris sous l’emprise de l’alcool et des anxiolytiques un long message probablement incompréhensible.
25 septembre
Gueule de bois devant mon café. Je vois débouler pour les soins du matin une femme bien charpentée et inconnue, qui me dit tout de suite : J’ai pas beaucoup dormi, ma tante est morte. Embêté pour elle. Vous voulez un café ? Elle est déjà auprès de ma mère pour sa toilette. Quand elle revient pour prendre son café : Vous étiez très liée, avec votre tante ? Et qu’est-il arrivé ? Elle me dit : Un refus de priorité cette nuit j’ai reçu un appel à 3 heures du matin. Pas demandé si c’est sa tante qui a refusé la priorité ou l’autre. C’était ma seconde mère. Empathie. Je lui pose des questions sur son travail. Elle me dit que c’est si difficile qu’elle a récemment exercé son droit de retrait. Un vieux monsieur à qui elle devait faire à manger ne cessait de se moquer d’elle avec un ami à lui. D’abord, c’est cet ami, ancien cuistot, qui lui préparait ses repas, et Laura venait pour rien, et restait à attendre pendant qu’ils se moquaient de son physique, à lui demander en ricanant si elle suivait la coupe du monde de rugby féminine. Pas compris tout de suite. Elle me dit en levant les bras à hauteur de ses flancs et gonflant ses joues : C’est parce que je suis forte. C’est vrai, un physique de talonneur. Les deux font exprès de l’appeler Laurent au lieu de Laura. Parce que je suis costaud comme un homme. Une fois, elle s’est défendue verbalement, et le vieux lui a attrapé le bras. Alors là, droit de retrait. Il me semble évident qu’elle ne l’a pas fait dans les formes, mais je le garde pour moi. À ce soir, et puis elle part.
Le soir, je la manque. Elle a refait la toilette de ma mère, mais n’est pas au courant qu’il faut la recoucher après. Ma mère est donc dans son fauteuil. Il me faut la coucher moi-même dans son lit. Je pense utiliser pour ne pas la brusquer le lève-personne que mon père utilisait il y a quelques semaines encore. Il ne fonctionne pas, j’ignore pourquoi : batterie, sécurité ? Mon père, extrêmement affaibli, insiste pour s’en mêler, s’épuise à me demander si j’ai fait ci ou ça. Inquiet pour lui qui risque de tomber, je m’énerve et l’engueule. Je vois bien qu’il est profondément blessé. Il s’en va se rassoir, les yeux humides, et me demande : Pourquoi tu cries, tu me déçois. Comme pour Hervé, je pense que ce n’est pas le mot qu’il voulait utiliser, encore que. Je me déçois de le décevoir. Lorsqu’il est enfin à nouveau dans son fauteuil trop profond dont désormais il glisse, je lui demande pardon : j’étais angoissé à l’idée de ne pas savoir coucher ma mère, et il me tournait autour de sorte que je m’inquiétais pour lui en plus de ma mère qui était plus ou moins suspendue dans les airs, retenue par une ceinture de sécurité dans l’attente que l’appareil fonctionne. J’appelle au secours une personne qualifiée qui habite non loin, et puis une autre : aucune ne peut intervenir ce soir. Ma mère est toujours suspendue entre ciel et terre. Je la rassieds dans son fauteuil roulant et la soulève tout en la faisant pivoter, comme je l’ai vu faire, pour l’installer dans son lit. Ensuite je la fais dîner. Effet du stress ? Ni Clara ni les rosiers ne me consolent. Tu te souviens de moi ? Tu sais qui je suis ? Non de la tête. Ne reconnaître personne et voir tant de monde autour de soi, voilà qui doit être terrifiant.
Puis dîner avec mon père. Il ne reparle pas de l’incident de tout à l’heure, mais je vois bien que cela l’a beaucoup affecté. Il respire encore plus fort que d’habitude, il a des idées noires. Quoi faire, quoi dire ? Toujours la même hésitation : minimiser les choses en disant Mais non, ça va aller ? Bien sûr que ça ne va pas aller, ça va même aller de mal en pis, à chaque jour son petit déclin. Ou dire : Tu as raison, ça craint un max ? Je dis quelque chose entre les deux, récupère son dentier, le mets à tremper et reste dans les environs le temps de m’assurer qu’il ne tombe pas en ôtant son pantalon. Il est tellement accablé ce soir que toute la tristesse du monde s’abat sur moi. Je ne lui ai pas rappelé l’anniversaire de mon frère, mort il y a 35 ans, qu’il semble avoir oublié aujourd’hui. À quoi bon en rajouter.
26 septembre
Aujourd’hui je ne peux plus. Je dois me reposer. Pas de sortie, pas de courses. Pris le temps de me doucher, de m’habiller, pour ne plus ressembler à une femme en post-partum. Joanna arrive, et me dit Oh comme vous avez l’air fatigué. C’est vrai, j’ai vu mes cernes dans la salle de bain. Barbara pense que je devrais rentrer au plus vite pour ne pas mourir, et reprendre mon souffle avant de revenir. Patrimoine de Philip Roth, L’invention de la solitude de Paul Auster : quelque chose me travaille, on dirait.
27 septembre
Mon père, de plus en plus faible et vacillant, s’arrête maintenant tous les 5 mètres pour reprendre son souffle. Pendant qu’il dîne seul, je fais manger ma mère avec Clara Schumann. Ses yeux emplis de surprise, comme si elle se demandait qui est ce vieux type qui lui enfourne une cuillère dans la bouche. Soudain j’entends mon père s'étouffer, je fonce à la cuisine. Il lutte pour expulser quelque chose, un long filet de bave coule sur son menton, comme un enfant en bas âge. Enfin il y parvient. Un morceau de pomme. C’est moi qui l’ai cueillie tout à l’heure au jardin pour lui faire plaisir, à lui qui me dit toujours : Pas la peine d’acheter des pommes, il y en a au jardin. Ne jamais relâcher sa vigilance. Jamais. J’écris des petits mots que j’épingle pour Hervé le midi (mettre la montre à recharger le midi pour que Jean-Jacques la remette au poignet de mon père le soir) et pour Jean-Jacques le soir (mettre la montre mise à charger par Hervé au poignet de mon père, fermer tous les rideaux pour ne pas qu’il se relève pour le faire). La liste de ces petites choses s’allonge sans cesse. Face aux difficultés de mon père pour enfiler son pyjama je vais devoir me résigner à demander une assistance au couchage. Encore une part d’autonomie qu’on lui enlèvera, une petite humiliation de plus. L’humiliation suprême, ce sera la toilette, la douche donnée par une grosse femme un peu revêche comme Joanna, ou pire par Hervé ou Jean-Jacques.
28 septembre
Je pars. Ils seront seuls jusqu’à mon retour dans trois semaines, hormis les passages organisés entre lesquels il n’y a rien à faire, ni personne, seulement la télé qu’on ne regarde même pas. Je pars avec la satisfaction du devoir accompli, de la transfusion organisée en urgence à la mise en place d’un meilleur suivi quotidien, mais j’ai le cœur bien lourd. Sac sur l’épaule, je me retourne pour apercevoir mon père attablé devant son bol de lait empli de morceaux de pain. J’espère le revoir au moins une fois encore. Une fois.
***
Le premier volume imprimé de ce Journal est toujours disponible.
Il dresse un portrait de mon père tel qu’il fut, jeune, à 90 ans.
À ceux qui l’ont déjà lu, je dis ceci : je suis heureux que vous l’ayiez un peu connu, heureux qu’il soit encore là, dans un coin de votre esprit. Merci.