Jours de Francis

Arthurs

Tout en essuyant les gouttes de pluie sur ma table, le patron du café demande : Je viens de la faire, c’est quoi ce bordel encore ? Je regarde attentivement les gouttes : elles sont sales, comme chargées de quelque chose, mais ce n’est pas ma faute. Le patron demande encore : Vous n’avez rien remarqué sur votre pare-brise ? C’est comme ça depuis ce matin. Le bordel.  Maintenant qu’il le dit, je me souviens avoir trouvé mon pare-brise bien sale ce matin, ce qui m’a rappelé que je n’ai toujours pas localisé l’endroit où l’on verse le liquide lave-glace. Je réponds donc : Si, j’ai remarqué quelque chose. Avec un sourire entendu, il me glisse :  Et vous savez ce qu’il y a là-dedans ? Je me retiens de répondre Du sale, car je sens bien que c’est plus compliqué que ça n’en a l’air, et réponds avec franchise :  Non, je l’ignore. Il continue de sourire un instant, lâche : Moi, je sais, puis s’en va préparer mon café sans me dire ce qu’il sait. Je m’inquiète. Je me doute bien que les gouttes ne sont pas mortelles, sauf peut-être à les léchouiller - mais qui léchouillerait des gouttes de sale ? Le patron, de retour, dépose rapidement le café sur ma table et file, toujours sans me révéler son secret. Il m’importe peu, d’habitude, de percer les mystères de la nature, mais cette fois j’effectue quelques recherches tout en sirotant mon café. En apprenant pourquoi les gouttes sont sales, j’intègre le club très select et secret des gouttes-maçons ; c’est pourquoi je ne peux en révéler davantage.
Le soir même, un soleil d’un rouge inhabituel illumine le ciel ; plus rien n’arrête ma soif de compter parmi ceux qui savent, et, à la suite de nouvelles recherches j’apprends la raison de cette couleur étrange. Demain, je retournerai au café et demanderai au patron : Vous avez vu le soleil rouge hier ? Le bordel. Il me répondra : Oui, je l’ai vu. Alors, je demanderai encore : Vous savez ce qu’il y a dedans ? Je suis sûr qu’il le saura, et nous n’aurons même pas besoin d’en parler.

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Je patiente à la caisse pour régler l’addition. Lorsqu’arrive mon tour, le restaurateur me demande si je souhaite recevoir un ticket de paiement sur mon téléphone ; curieux d’assister à cette prouesse technologique, je réponds : Oui. Lorsqu’il me demande mon numéro, la prouesse me paraît soudain moins impressionnante. Je reçois un message instantanément. Un accès d’honnêteté me pousse à avertir le restaurateur que j’ai reçu un ticket de 20 euros alors qu’il m’en avait annoncé 63. Il me répond simplement : Ah oui, comme si la noblesse d’âme dont je fais preuve était monnaie courante. Je reprends : J’aurais pu m’enfuir sans rien dire. Il lève les yeux de sa caisse : C’est juste une erreur de ticket, vous avez bien payé 63 euros. Un type à côté de moi s’exclame : En tout cas, moi j’ai noté votre numéro ! Je m’esclaffe et lui réponds sans vraiment réfléchir : J’attends vos messages et on s’organise un dîner. Tout le monde rit, même le restaurateur, même Barbara. J’ai sauvé la face, et pourtant je marche la tête basse sur le parking. Je crains que le type n’inscrive mon numéro sur le mur des toilettes d’une station-service. Barbara me dit soudainement : Les gens sont comme des chocolats enrobés ; quand je t’ai connu, je savais que l’enrobage était un peu dégueulasse mais que le cœur était bon. Tu n’as pas eu de chance, mon chocolat à moi c’était l’inverse. 
Je médite longtemps ses paroles clairvoyantes.

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C’est soir de poubelle jaune. 
Chaque fois, j’ai envie de me glisser parmi les vieux papiers, les boîtes de conserve vides. Je serais emmené loin, très loin, à plusieurs kilomètres de chez moi. Je n’aurais rien à penser, nageant parmi mes frères de plastique et de papier. Puis je me souviens qu’il n’est pas requis de rincer les emballages avant de les jeter, je m’imagine couvert de matières grasses, collantes, dégoulinantes, et cela me dégoûte. C’est en général le moment où la poubelle noire me fait de l'œil avec ses sacs étanches. J’ai beau me sentir comme un déchet non recyclable, je ne veux pas pour autant brûler dans un grand feu, alors je ne m’y glisse pas non plus. Mais je ne regarde jamais sans mélancolie les éboueurs s’éloigner dans le soleil levant.

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À la pharmacie, je choisis toujours la file d’attente de ma préparatrice préférée. Aujourd’hui, le client qui me précède lui lance : Bonne journée, Pitchou. Alors qu’elle vient de me délivrer mes médicaments contre la folie, je lui demande : C’est joli Pitchou, c’est un prénom basque ? Elle me regarde un moment, l’air surprise, puis : Ce n’est pas mon prénom, c’est ce monsieur qui m’appelle toujours comme ça. 
Je suis triste : ça lui allait tellement bien.

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Je vois souvent près du même passage-piéton un adorable petit bonhomme qui porte une veste rouge marquée Arthur et une casquette bleue. Conçu pour ressembler à un enfant, Arthur est un mannequin destiné à alerter les automobilistes du risque d’écraser de vrais enfants. Récemment, quelqu’un a volé à Arthur sa casquette, emportant avec elle la moitié de son crâne. Cela m’a fait beaucoup de peine. Je sais pourtant qu’il existe d’autres Arthurs. La première fois que j’en ai vu un, j’ai cru que mon Arthur avait pris vie et s’était déplacé. Quel Gepetto moderne l’avait donc enchanté ? J’ai appris par la suite que chaque Arthur avait un prénom différent : Enzo, Prosper, Napoléon, et qu’il existe même des Arthurs-filles prénommées Zoé, Hermione ou Myrtille.

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J’ai aperçu devant le monastère une tourterelle morte qui se décomposait. J’ai immédiatement su qu’elle était Turque, car jamais mon application d’identification du chant des oiseaux n’a signalé de tourterelle d’une autre nationalité dans les environs. Un moine en sandales balayait les feuilles tombées tandis que je demandais à la statue de la Vierge Marie de faire cesser la guerre dans le monde. Pourquoi ne balayait-il pas la tourterelle ? Serait-ce parce qu’elle est turque, et que les Turcs sont en majorité musulmans ? Ce moine aurait-il été de ceux qui exhortaient le petit peuple à partir en croisade ? Je ramasse une feuille, et tout en me demandant si elle est vraiment morte je la déchire par inadvertance. Cette fois, elle est bien morte. J’en ramasse d’autres ; à cause de leurs trous, chacune a son visage. Tout près, l’une de ces petites bêtes rouges à motifs noirs connues dans les cours d’école sous le nom de gendarmes. Elles bénéficiaient, dans mon souvenir, d’une clémence peu répandue chez les enfants. Je songe : Ah, si l’homme était d’un beau rouge tacheté de noir, la violence disparaîtrait. La profondeur de cette pensée m’étourdit, si bien que je dois m’assoir sur le banc de pierre.

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Pour combler le vide qu’il a laissé en mourant, je fais des plaisanteries sur Jean-Marie. Par exemple, lorsque sa fille a laissé le vélo de Jean-Marie devant sa maison, qu’elle venait de vider, j’ai dit à Barbara : Tiens, Jean-Marie a sorti son vélo, c’est bien qu’il se remette au sport. D’autres fois : Je n’ai pas vu Jean-Marie depuis un certain temps, j’espère qu’il va bien. Ou bien : Je vais emprunter sa machine à gonfler à Jean-Marie, la Clio dit qu’il faut refaire la pression des pneus. Ou encore : Et si on proposait à Jean-Marie une petite virée aux champignons ? Ça lui fera du bien de sortir un peu.
Au début, Barbara réfrénait un sourire et me répondait : Rho, arrête. Mais aujourd’hui, reniflant un tube de Vicks Vaporub, elle s’est souvenue de Jean-Marie qui disait que ça pouvait tout soigner. Sauf le cancer on dirait, a-t-elle ajouté, et j’ai dit : Rho, arrête. Un temps, puis, contemplant le petit tube, elle a dit : Désormais, ce sera du Vicks Jeanmarub et j’ai encore dit : Rho, arrête. Je ne vais rien dire à Jean-Marie, il pourrait mal le prendre.

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J’ai un moucheron dans l'œil qui a entrepris de creuser un tunnel jusqu’à mon cerveau. Ayant tenté sans succès de le noyer dans le collyre, je m’interroge : combien de moucherons un homme peut-il recevoir dans l'œil au cours de sa vie ? Après mûre réflexion j’ai estimé ce nombre à 160 pour un homme vivant dans un environnement rural. J’ai comparé mon estimation à celles de deux intelligences artificielles : la première m’a indiqué 180 moucherons en cas d’exposition modérée, 320 en cas de vie très rurale. La seconde m’a répondu entre 200 et 500. Je leur ai ensuite demandé si un moucheron pouvait crever un œil, et toutes deux m’ont répondu par la négative ; leur argument principal était qu’un moucheron pesant moins d’un milligramme ne pouvait percer la conjonctive. Réponse peu satisfaisante, comme souvent les réponses de ces machines : d’une, elle occulte complètement l’incidence de l’énergie cinétique, ou quelque chose comme ça, et de deux, elle passe sous silence le fait que certains moucherons, comme le mien, semblent pourvus de dents minuscules qu’ils utilisent pour percer des surfaces molles, comme mes yeux en ce moment-même.

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J’ai rêvé d’une femme formidable dont le nom était Fiat Miniscarville. Formidable, parce qu’elle était d’accord avec moi sur tout ce qui ne tourne pas rond dans le monde, des magasins Harry Potter aux trampoline-parcs en passant par l'omniprésence de la vidéo sur internet. À un moment, elle me disait même que le monde allait trop vite, et je manquais d’en pleurer de joie parce que Barbara, à qui je disais exactement la même chose avant de m’endormir, m’avait répondu : Sauf toi.