Jours de Francis

Les 12 travaux de Jean-Marie

Jean-Marie est mort.

En entendant la sirène d’un camion de pompiers, je me suis dit : Merde, j’espère que c’est pas pour Jean-Marie, mais c’était bien pour lui. Je me suis dit qu’il était encore tombé, mais sa fille, qui avait été prévenue, m’a dit : Mon papa est mort. Ça m’a toujours paru étrange que Jean-Marie ait pu être un papa en plus d’un voisin — ce n’était d’ailleurs pas un très bon papa, disons même un très mauvais papa. C’était un très bon voisin, en revanche. Il est mort hier au soir au moment de se mettre au lit. Au même moment, une ampoule a claqué chez nous, comme dans les films éculés, et il a passé la nuit comme ça (mort) jusqu’à ce que l’infirmière à domicile découvre son corps.

Il y a quelque temps, il devait déjà mourir : nous avions appelé le SAMU après avoir compris que, s’il se tenait bizarrement, ce n’était pas parce qu’il avait fait une mauvaise chute comme il le pensait, mais plus probablement un AVC. À l’arrière du camion qui l’emportait à l’hôpital, il nous avait fait un signe à tous les trois, Barbara, le chien et moi, en rang, inquiets, devant notre portail qu’il réparait si souvent.

Il y est resté trois mois, durant lesquels les médecins lui ont annoncé que c’était la fin ; plus que quelques semaines à vivre. Pourtant, quelques mois auparavant, son corps avait si bien réagi à la chimio que le médecin l’avait diagnostiqué exceptionnel. Le cancer avait reculé de 63%; c’est là que je me suis dit que Jean-Marie n’allait plus mourir.

Durant ces trois mois, Barbara et moi sommes allés le voir souvent et nous avons eu de bonnes discussions ; une fois, il a dit que la Bible c'est des grosses conneries, et que lui aussi il pouvait écrire la Bible s’il voulait puisque c’était juste un mec qui avait dit des conneries. Une autre fois, il m’a dit que si Macron n'était pas un connard, il ferait une loi pour qu’on puisse crever quand on veut. C’est qu’il avait mal partout, avec ses tumeurs au cerveau, à la hanche, et à d’autres endroits que j’ai oubliés. La nuit surtout.

Durant ces trois mois, Jean-Marie était bien le seul à penser qu’il pourrait rentrer chez lui. Il s’est rendu à toutes les séances de rééducation pour sa jambe foutue, et même, il les continuait seul en secret dans sa chambre, en allant de son lit aux toilettes.

Ce mental de sportif de haut niveau pressé de retrouver les terrains lui a permis de retrouver suffisamment d’autonomie pour être libéré et rentrer chez lui.

Ainsi, Jean-Marie n’allait à nouveau plus mourir.

De retour chez lui, il cavalait comme un enfant dans sa toute petite maison, ou disons un enfant qui aurait le nez raccordé à une machine à oxygène au moyen d’un long fil. Les jours suivants, la vie a presque repris son cours : il s’asseyait devant sa maison, sur la table de pique-nique qu’il avait fabriquée lui-même, et il prenait le soleil, toujours raccordé à la machine dont il faisait passer le tuyau par la fenêtre. J’allais aux courses pour lui acheter des boîtes de conserve Top Budget, de la confiture d’orange Paquito, des choses comme ça. Et puis un matin, il m’a demandé de lui commander du bois pour l’hiver, et le soir, il est mort en faisant claquer la lumière.

Cela m’étonnerait que ça soit lui, en vérité. Jean-Marie était très économe, il récupérait tout ce qu’il pouvait, même des clous rouillés, et n’aurait certainement pas pris le risque de gâcher une ampoule. Il était peut-être même radin : si sa machine à oxygène était bien prise en charge par la Sécurité sociale, il était furieux que l’électricité qui l’alimentait ne lui soit pas remboursée par EDF et projetait de leur écrire à ce sujet.

Hélas la liste des radineries de Jean-Marie allongerait démesurément cette infolettre.

Ce n’est pas le cancer qui a eu Jean-Marie, c’est son cœur qui a lâché. Je ne suis pas allé voir son corps avant que les pompes funèbres ne l’emportent, car il paraît que ce n’était pas beau à voir. J’ai l’impression qu’on nous ment lorsqu’on nous montre, dans les films, des gens qui font une attaque cardiaque simple et rapide ; j’ai cru comprendre que les traits de Jean-Marie, au contraire, étaient très déformés par la douleur, la surprise, et peut-être une lutte contre la mort. Je sais aussi que les morts se font pipi dessus, ce qu’on voit d’ailleurs rarement dans les films (je le dis souvent à Barbara : Cette mort n’est pas crédible, on voit bien que son pantalon n’est pas souillé) , et je n’ai pas voulu mettre le cadavre de Jean-Marie mal à l’aise.

Durant son séjour à l’hôpital, il nous avait fait part de ses dernières volontés : il voulait être cramé dans un cercueil pas cher et qu’on balance ses cendres dans la Garonne, depuis un certain pont, au son de Rien qu’une larme dans tes yeux de Mike Brant. Sa fille m’a dit que plus jeune, son papa (!) était en effet fan de Mike Brant qu’il passait en boucle le soir sur le tourne-disque familial, privant ainsi ses enfants de sommeil les veilles d’école. Cela m’a fait plaisir parce que j’aime beaucoup Mike Brant.

Je n’étais pas là lorsqu’on a emmené le corps de Jean-Marie, j’étais chez Gigi, ma coiffeuse et barbière. J'ai hésité à annuler, mais Jean-Marie n'allait probablement pas ressusciter, et Gigi est tellement demandée qu'annuler ce rendez-vous aurait retardé de plus d’un mois le prochain. À mon retour, Barbara et la fille de Jean-Marie m’ont dit que juste au moment où les pompes funèbres l’évacuaient, il y a eu une énorme déflagration dans la maison en même temps qu’une soudaine et terrible averse de quelques secondes, malgré un ciel bleu depuis le matin. Il n’a pas été possible de trouver l’origine de la déflagration malgré une enquête minutieuse.

Dans la chambre mortuaire, assis sur ma chaise aux pieds de Jean-Marie, je contemple son visage livide qui dépasse de la couverture marron-chiasse, et j’ai une idée. Je lui dis mentalement : Jean-Marie, je sais que vous ne croyiez en rien et que vous auriez pu écrire la Bible tellement c’est des conneries, mais tout le monde peut se tromper, alors si vous êtes quelque part, envoyez-moi un signe.

Sur le parking, Barbara me conseille de préciser quel signe, sinon Jean-Marie ne saura pas forcément quoi m’envoyer. Je ferme les yeux, je cherche un truc pas trop facile, et je dis : P.S. Jean-Marie envoyez-moi trois corbeaux alignés au sol. Je suis satisfait de ma trouvaille, parce que les corbeaux ne sont pas encore très nombreux en cette saison, mais avant même que nous n’arrivions à la maison, Barbara me dit: Regarde. Je regarde : il y a quatre corbeaux posés au sol sur le bord de la route. Je dis (car je suis un peu comme Jean-Marie, je ne crois pas à toutes ces choses) : Ah ben tu vois, il y en a quatre, ça ne marche pas. Barbara me répond : Bah c’est pas une science exacte, et ça t’étonne pas quand une IA fait des mains à six doigts. C’est vrai, je me dis, Jean-Marie ne contrôle peut-être pas encore sa force.

Je décide de vérifier, et je dis : Jean-Marie, si c’est vous les corbeaux, faites apparaître à brève échéance une chèvre surprenante. Là, je suis bien tranquille, parce qu’il n’y a pas une chèvre dans tout le village.

Le soir, prenant place dans mon fauteuil pour mon épisode de La petite maison dans la prairie, épisode 8 de la saison 3, j’ai la stupéfaction de voir, dès la première image, une chèvre. Barbara pouffe. Je lui dis : Ah non, c’est un bouc, il s’appelle Fred. Cependant Fred est bel et bien surprenant, parce que durant tout l’épisode, il fonce dans le cul des gens de Walnut Grove. Je tente bien d’argumenter : Ce n’est pas une chèvre, c’est un bouc, mais je sais bien que c’est sûrement comme pour les corbeaux, Jean-Marie ne maîtrise pas encore son pouvoir.

J’ouvre une parenthèse : si j’ai décidé de revoir tous les épisodes de La petite maison dans la prairie, c’est que je me suis rendu compte que la réalisation en est extraordinaire. Certains plans sont dignes de tableaux de maîtres (je ne plaisante pas), regardez par exemple l’épisode La chasse aux papillons ou, pour une scène de course digne de Ben-Hur, La course.

Pour en revenir aux signes, j’ai décidé d’en demander douze à Jean-Marie : Les douze travaux de Jean-Marie. J’attends donc le prochain : une femme brune dans un pull-over rouge, dans des circonstances suffisamment particulières pour outrepasser les chances statistiques. Par exemple, pas chez Intermarché en train d’acheter des produits bio. Surtout que beaucoup de femmes aux cheveux bruns portent des pulls rouges, parce que cela se marie à merveille.

À la cérémonie du crématorium, le cercueil de Jean-Marie était surplombé d’une photo de lui, tout sourire, tenant un gros champignon à la main : c’est Barbara qui l’avait prise lors de l’une de leurs sorties champêtres. Et puis ils ont passé Rien qu’une larme, Qui saura, et le cercueil est parti dans les flammes. En regagnant la salle d’attente, j’ai lu sur l’écran que le prochain candidat s’appelait Jean-Marie, lui aussi.

En sortant relever le courrier, j’ai trouvé Barbara et Marc en pleine conversation, la première n’étant plus inamicale, et le second plus modeste. Depuis la mort de Jean-Marie, c’est la trêve entre ces deux-là. Je dirais même la paix des braves.

Marc est un voisin occasionnel qui occupe la grange en face de la maison de Jean-Marie, pour y fabriquer des petites voitures de course qui sont les copies conformes des vraies. À ma grande surprise, il existe une clientèle (adulte) pour cela. Voici les raisons de la discorde.

Il y a plus d’un an, une Barbara très pressée qui reculait en voiture selon son angle habituel avait percuté le beau Combi Citroën que Marc avait garé différemment de d’habitude, froissant légèrement le sertissage chromé de l'un de ses gros phares ronds. Catastrophé, il avait crié quelque chose comme : Mais vous êtes des sauvages ! — me mettant donc en cause, au passage, dans cette sombre histoire. Pourtant, ce n’est pas moi qui fabrique des petites voitures à soixante ans passés. Bref, Barbara avait reconnu ses torts et remis le constat à plus tard avant de partir en trombe, puisqu’en retard.

Le lendemain, Marc était à notre porte avec des papiers à remplir et l’air méfiant. Barbara, qui avait eu le temps de repenser à l’histoire des sauvages, alors qu'elle signait là le premier constat de sa vie où elle fût en tort, l'avait reçu froidement, ainsi qu’il me méritait. La veille, nous avions réfléchi Barbara et moi à ce qui pouvait bien nous faire passer pour des sauvages aux yeux de Marc ; mais après tout, il passe bien aux nôtres pour un gros boomer. Marc a la fâcheuse habitude d’expliquer tout à tout le monde, en d’autres termes de Marcsplainer.

Tout ceci avait déjà mis un bon coup de canif dans le lien d’amitié entre Marc et Barbara (qui n’a d’ailleurs jamais existé), mais les choses s’étaient encore aggravés lorsque Marc, récemment, voulant certainement détendre l’atmosphère, s’était placé derrière la voiture de Barbara qui reculait pour lui dire quelque chose comme : Houla attention je surveille, hein. Depuis, ce n’était de la part de Barbara qu’ostensible mépris pour la personne de Marc qui, penaud, n’osait plus sortir de sa grange lorsqu’elle était dans les parages.

La mort de Jean-Marie nous a fait brusquement considérer la fragilité de notre existence à tous. Nous avons pu mesurer le chagrin de Marc, qui pour une fois n’a pas donné de leçons. Enfin presque : il a précisé que Bénédicte, sa femme, avait senti que quelque chose n’allait pas lorsque Jean-Marie s’était plaint du coeur quelques jours avant sa mort. Béné ne se trompe jamais, elle sent ce genre de choses, a-t-il déclaré. Très bien, mais alors Béné n’aurait-elle pas dû alerter la compagnie ?

Je me demande si Bénédicte n’a pas tué Jean-Marie.

J’ai encore du mal à réaliser que Jean-Marie est mort, j’ai l’impression qu’il est simplement reparti à l’hôpital où il mourra dans quelques semaines au service de soins palliatifs, comme prévu. Du moins je pensais que cela se passerait ainsi. Mais mourir comme ça, d’un instant à l’autre ? Il aurait pu au moins me laisser le temps d’aller lui acheter une dernière conserve Top Budget.

J’aurais beaucoup à écrire sur Jean-Marie, et je le ferai peut-être, mais j’ai encore du mal à rassembler les pièces de ce drôle de puzzle.

Certains disent : Machin a rejoint truc à présent. Et bien, peut-être que Jean-Marie a rejoint le Docteur Steiner, le vétérinaire dont la mort m’avait tellement affligé, ma chatonne Lili qu’il aimait tant — les deux l’aimaient beaucoup, d’ailleurs — et, avec de la chance, Mike Brant.

Adieu l’artiste.

Je conserve de toi les shorts trop petits que tu m’avais offerts, un sac banane tout pourri, et de bons souvenirs.