Jours de Francis

Petit Bon Dieu

La semaine dernière, j’ai perdu mon chien, et, catastrophé, prêt à tout, j’ai prié le Petit Bon Dieu pour qu’il me le rende. Je ne sais pas s’il est intervenu en ma faveur auprès de Lui-Même, mais, le lendemain, j’ai retrouvé mon chien qui avait passé la nuit enfermé dans la grange d’un voisin. J’ai donc distribué une nouvelle affiche annulant et remplaçant celle que, le matin même, j’avais placée dans toutes les boîtes aux lettres du village, même celles des habitants qui détestent mon chien parce qu’il leur vole le pain laissé devant leur porte par le boulanger itinérant, ou qu’il éparpille leurs poubelles. Ils sont toutefois peu nombreux, car mon chien est craquant. D’ailleurs il a la couleur d’une biscotte au blé complet.

Afin que ma prière soit entendue, j’avais fait cette promesse à voix haute : Petit Bon Dieu, si tu me rends mon chien, je te promets de me remettre au jogging. Malheureusement, plusieurs jours se sont écoulés sans que j’honore ma promesse. J’ai peur, à présent, qu’il ne me reprenne mon chien avec intérêts, c’est-à-dire qu’il emmène aussi Barbara. Pas décidé pour autant à courir, je suis entré en phase de négociation. J’ai pensé très fort : Petit Bon Dieu, il serait dangereux, pour mes genoux notamment, que je coure dans l’immédiat, car, comme tu le sais, la balance connectée a parlé de surpoids. Que penserais-tu d’une reprise en douceur au moyen de marches régulières dans la nature ? 

J’ai considéré son silence comme une approbation et, depuis, je fais de longues promenades de trente minutes avec le chien afin de démontrer ma bonne foi.

Je marche à travers les vignes, bâton en main, luttant contre le froid vent d’hiver qui ébouriffe mes cheveux, sous un ciel lourd qui assombrit mes yeux clairs. Je ressemble à Merlin s’il portait une doudoune Districenter au lieu d’une robe en toile de jute, et s’il était équipé un casque sans fil pour écouter des podcasts de développement personnel ou, plus fréquemment, de la musique classique. Des choses un peu pointues, confidentielles, comme la sonate au clair de lune de Beethoven, la musique de Barry Lindon copiée par Häendel, ou un prélude de Chopin, puisque les nocturnes sont interdits en journée.

Je fais volte-face au sommet des hautes pentes gravies, contemple les sillons décharnés, si petits à présent qu’on dirait des colonnes de de fourmis partant en guerre, ou bien les marques laissées dans le sable par un peigne géant si on peignait le sable, et j’ai des pensées philosophiques : Des fois, on voit des trucs petits, mais en fait ils sont grands… puis j’ai le tournis ; William Blake n’exprimait-il pas la même idée de façon beaucoup plus accessible ?

Voir un Monde dans un grain de sable
Et un Paradis dans une fleur sauvage,
Tenir l'Infini dans la paume de ta main
Et l'Éternité dans une heure ?

J’aimerais grimper plus haut, mais je suis déjà au sommet : le relief est un adversaire moins coriace que l’Océan, dont j’aime à gifler les vagues sous le regard inquiet de Barbara, qui a toujours peur que je sois entraîné dans une baïne ; il est vaincu. Dommage : quelques mètres encore d’ascension et je quittais les habits de Merlin pour endosser ceux du voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich.

Je me remets en route en descente. Dans les sous-bois, mon chien lève un lièvre, puis une biche ; je m’extasie devant leur course déliée et leurs bonds à travers les chemins. J’aimerais qu’elle déniche un renard : je lui lancerais une pierre au visage pour m’avoir mangé plusieurs poules, car si ce n’est lui, c’est donc son frère, ou un autre renard qu’il connaît forcément.

Pour l’instant, le Petit Bon Dieu a l’air de se contenter de cette activité à plus faible intensité : le chien est toujours à mes côtés, Barbara rentre chaque soir du travail.

Mais jusqu’à quand ?

Ces longues promenades m’aident aussi à lutter contre le manque de dopamine. J’ai, en effet, quitté tous les réseaux sociaux pour ne pas devenir complètement idiot, et retrouver une capacité de concentration suffisante pour mener à bien toutes les tâches que je me suis assignées, dont la régularité dans l’écriture. Cette décision a été récemment confirmée par le compte-rendu du bilan de compétences que j’ai débuté il y a quelques semaines : je n’ai aucune compétence sauf, peut-être, l’envoi d’infolettres.

J’en profite pour dire à tout le monde que j’ai arrêté les réseaux sociaux, je m’en fais une gloire et je juge tous ceux qui y sont encore présents. Il n’est pas une journée sans que je culpabilise Barbara lorsqu’elle consulte son fil, quand bien même c’est la plupart du temps pour des raisons professionnelles. Je lui dis : Ah, tu es encore sur les réseaux ? Moi, j’ai arrêté. Ça fait un bien fou, tu devrais faire pareil. Ou bien, devant la télévision : Je t’ai dit que j’avais arrêté les réseaux ? Je me sens vraiment libéré, c’est d’une telle médiocrité. Le soir, au coucher : Tu l’ignores peut-être, mais j’ai quitté les réseaux, aussi, je ne recevrai pas tes éventuels messages privés si je vais aux toilettes. Le matin, devant mon café : Ah, je voulais te dire, j’ai arrêté les réseaux. Si tu savais le temps dont on dispose quand on le fait. Tu n’y as jamais pensé ?

Mes conseils ont fini par l’irriter, aussi je les garde pour moi. Mais lorsque je n’y tiens plus, je vais voir Jean-Marie, mon voisin : Jean-Marie, comme j’ai arrêté les réseaux sociaux j’ai plus de temps, j’ai l’esprit plus libre, si vous voulez on fait une petite virée. Mais Jean-Marie ne sait pas ce que sont les réseaux sociaux, aussi est-il moins sensible à ma force de caractère. En dernier recours, il me reste le chien : Alors toutou, on part en balade ? Il se met à sautiller sur place. J’ajoute : J’ai arrêté les réseaux, je serai pleinement présent ! Il sautille encore, mais comme Jean-Marie, n’ayant pas de comptes sur les réseaux sociaux, il mesure mal la force de ma détermination. Heureuses créatures.

J’ai pris cette courageuse décision juste avant d’effectuer un long trajet sur autoroute. À la pause déjeuner, ressentant de l’ennui en attendant mon burger schtroumpf sauce bleue — j’ai laissé mon téléphone équipé d’internet dans la voiture —, je promène mon regard alentour et j’aperçois un plateau abandonné sur lequel se trouve encore un hamburger presque entier.

Or, je pratique régulièrement la praemeditatio malorum stoïcienne, qui consiste à imaginer le pire afin s’y préparer mentalement, et de la sorte, réduire l’impact émotionnel au cas où il se produirait. C’est ainsi que j’imagine souvent que je suis devenu pauvre à cause de la shrinkflation. Vraiment, vraiment pauvre. Je suis à la rue, abandonné et renié de tous, même mon chien. Ramené à la condition de mammifère opportuniste, comme les hyènes, les vautours ou les éléphants, je me jette sur toute nourriture abandonnée.

C’est pourquoi, l’espace d’un instant, je songe à me précipiter sur le plateau abandonné pour dévorer le hamburger en grognant, afin de dissuader toute autre bête fauve de me le disputer. Fort heureusement, ce n’était qu’une impulsion, car le propriétaire du hamburger revient à sa table et se saisit d’une main de l’objet de ma convoitise pour y mordre, tout en parlant la bouche pleine dans le téléphone qu’il tient de l’autre main.

Le manque de dopamine met tous mes sens en éveil, je vois tout, j’entends tout : le désodorisant orange au fond de mon urinoir, l’eau qui glougloute, d’abord de mon côté, puis s’écoule dans l’urinoir de mon voisin, à cause d’une plomberie défectueuse. J’ai peur qu’il me reproche cette intrusion dont je ne suis pas responsable, aussi m’enfuis-je le plus vite possible. Déboussolé, j’entre par erreur dans une pièce sur le mur de laquelle j’aperçois un gros bébé rose dessiné. Je ressors aussitôt, in extremis ; une femme entrait à son tour et n’aurait peut-être pas résisté à la tentation de me langer.

Le soir même, au cœur d’une nuit noire comme de l’encre, et dans ce que je croyais être la sécurité de mon domicile, je manque de mourir.

Couvert de boue, titubant, je pousse la porte et annonce d’une voix blanche à Barbara restée au coin du feu : Il faut profiter du moment présent, tout peut s’arrêter subitement. Elle me répond : Mais comment t’as fait ton compte pour te crotter comme ça ? Je lui raconte que revenant du poulailler, qu’il faut fermer chaque soir — le renard— j’ai glissé dans la boue et me suis violemment cogné l’arrière de la tête contre la portière du Duster. En une fraction de seconde. Je n’ai eu le temps de rien, certainement pas de revoir tout le film de ma vie. Si, en lieu et place de la portière, qui n’a fait que me sonner durablement, s’étaient trouvé un pieu, une lance, une vis géante, ou même un gros boulon, je serais mort à cette heure. Je repense à Ésope, mort en un instant lorsqu’un qu’un aigle a lâché, pile-poil sur sa tête, la tortue qu’il transportait dans les airs. Tremblant, je me dirige vers la bibliothèque pour me saisir de La brièveté de la vie, de Sénèque, et je tombe sur cette phrase, déjà mille fois lue et méditée : D’où vient donc tout le mal, ô hommes ? Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre ; jamais il ne vous souvient de votre fragilité. Rien de très précis sur les portes de Duster qui peuvent changer une conception de la vie.

Si je n’avais pas quitté les réseaux sociaux, je l’aurais expliqué à tout le monde.

Au coucher, j’ai toujours mal à la tête et aux cervicales. Je m’en ouvre à Barbara qui me conseille le paracétamol ; oui, mais j’en ai déjà pris, ce serait très dangereux. Elle me propose de l’ibuprofène, alors que je voudrais juste qu’elle s’inquiète un peu pour moi. Après un tel choc, je pourrais mourir durant mon sommeil. N’a-t-elle jamais entendu parler de la mort subite du nourrisson ? Avant de sombrer, je lui demande si elle irait quand même à Tanger, au cas où elle me trouvait mort à son réveil — nous avons prévu un voyage là-bas et partons dans quelques jours, je compte d’ailleurs en tirer un journal de voyage. Si je passe la nuit.

J’ai passé la nuit.

J’enfile l’un de mes quarante-sept pantalons de survêtement achetés chez Districenter — prix imbattable — et je prends place sur mon rameur hydraulique. J’en termine, après sept longues minutes, par un sprint, imaginant pour me donner du courage que je suis membre de l’équipe d’aviron d’Oxford, lors de la fameuse Boat Race qui nous oppose à l’équipe de Cambridge. J’ahane tant et si bien que Barbara vient me trouver, tasse de café en main, et me demande si ça va. Enfin, elle s’inquiète un peu. Tandis que je récupère stoïquement, front posé sur le compteur, épaules soulevées par des spasmes, elle me raconte son rêve : elle vivait en coloc avec Gabriel Attal, qui laissait systématiquement des cheveux dans la douche, ce qui avait fini par la boucher. Vraiment surprenant de la part de Gabriel Attal, songé-je entre deux arythmies cardiaques..

J’ai omis de le mentionner, mais j’ai quitté les réseaux sociaux, aussi ai-je besoin de combler un vide que la relecture de Montaigne, remède universel, ne peut parvenir à combler, car mes facultés de concentration sont encore atrophiées. J’écoute donc des podcasts littéraires, et voici que, pour une obscure raison, l’algorithme s’est mis à me proposer des podcasts d’écrivaines autopubliées.

Bien sûr, je n’ai rien contre l’autopublication ainsi qu’on le verra bientôt, lorsque les pourparlers avec l’imprimeur auront abouti au consensus qui me permettra de vous soumettre mes œuvres à un prix qui ne compromette pas notre amitié.

Je dis écrivaines parce que je n’ai entendu dans ce registre que des jeunes femmes, qui m’ont fait découvrir beaucoup de nouveaux courants des belles-lettres, à moi qui, innocent, pensais que le genre feel-good se suffisait à lui-même : dark romance, romance young-adult, romance new-adult, romtasy, paranormal romance, regency romance, biker romance, et je ne cite que les moins fantaisistes. Aucune trace de romance littéraire, en revanche.

Le roman-doudou est mon genre préféré. C’est un genre dans lequel, contrairement à la romance dans laquelle quelques difficultés peuvent surgir, il ne doit y avoir absolument aucun conflit. Il doit procurer un sentiment de réconfort et de sécurité au lecteur — à la lectrice — comme un doudou pour un enfant. Ton apaisant et optimiste, personnages attachants, intrigue prévisible et fin heureuse, dans un cadre idéal, de préférence un environnement pittoresque.

C’est-à-dire tout le contraire de la littérature.

Lorsque Barbara rentre du travail, je lui dis : Barbe, puisque j’ai quitté les réseaux, tu sais, je dispose de beaucoup de temps libre, et j’ai décidé de l’employer à écrire un roman-doudou, ça marche bien. Elle ne sait pas ce qu’est un roman-doudou ; je lui fournis les explications ci-dessus, sans toutefois la convaincre que je parviendrai ainsi à faire fortune. Elle me répond : Tiens t’en plutôt à ce que tu connais. Je lui réponds : Mais justement, je connais tout du roman-doudou grâce aux filles, là. Elle me répond que je crois connaître beaucoup de choses que je ne connais pas. Je lui demande : Ah oui, et comme quoi par exemple ? Réponse : le Petit Bon Dieu. Je réfléchis un moment, puis : C’est normal de ne pas connaître le petit Bon Dieu, il est au ciel, je ne suis pas Thomas Pesquet. Elle me répond avec un air faussement mièvre : Il peut aussi être dans les cœurs. Affolé, je me tâte le coeur : je n’ai plus de pouls. Barbara, je n’ai plus de pouls. Puis mon pouls revient. Décidément, je ne vis pas dans un roman doudou (évasion du stress et des soucis quotidiens, offre au lecteur un refuge temporaire grâce à son monde et ses personnages).

Peut-être que j’écris sans le savoir, et depuis des années, une infolettre-doudou.

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Le récit d’Edwin, la première nouvelle de À suivre, mon infolettre de fictions, touche bientôt à sa fin.

Il vous est possible de vous abonner à tout moment, moyennant cinq euros par mois, pour recevoir les prochaines histoires et accéder aux anciennes.

La prochaine nouvelle s’intitule Petit Michel, en voici les premiers mots :

Blatt ouvrit les yeux et poussa un cri. 

La chose, elle aussi, poussa un cri avant de sauter au bas du lit. 

Blatt, l’esprit embrumé et le cœur battant, regardait à présent avec inquiétude la commode sous laquelle elle avait disparu. 

C’était un homme décoiffé, au physique ordinaire, dont la vie, ordinaire elle aussi, avait pourtant abrité un peu d’extraordinaire, comme la coquille d’une huître peut abriter parfois, logée contre sa chair molle, une perle. La perle de Blatt avait eu pour nom Marthe. 

Un cancer, sans trop d’originalité foudroyant, les avait séparés après trente ans d’un amour sincère, dont vingt-cinq dans le petit pavillon où commence cette histoire. 

Heureusement pour Blatt, que les choses pratiques désorientaient déjà du vivant de son épouse, et que son chagrin, depuis sa mort, rendait impropre à tout, Marthe avait mis dans l’organisation de son après tout le soin qu’elle mettait dans son pendant. 

C’est ainsi qu’elle avait vendu son petit salon de coiffure à son employée, certes un peu dans l’urgence, après que les médecins ne lui avaient plus donné que quelques semaines à vivre. Elle en avait retiré une somme acceptable, qu’elle avait placée sur un compte d’épargne joint. Elle avait ensuite rédigé à l’attention de Blatt un Mode d’emploi de la vie sans elle ; conseils pratiques qui restèrent lettre morte, à en juger par le désordre dans lequel vivait désormais Blatt, mais également recommandations un peu soucieuses destinées à l’aider à combler le grand vide qui suivrait sa disparition. 

Puis elle avait consacré ses derniers jours sur terre à simplement vivre aux côtés de Blatt, tentant de lui faire admettre que tout ne finirait pas avec elle. Mais cela, Blatt ne l’admettait pas : il faisait semblant, et, une fois Marthe endormie sous l’effet de ses calmants, il s’effondrait dans la solitude de la pièce où il regardait tourner son train électrique. 

Merci aux premiers abonnés À suivre, votre soutien fait chaud au coeur surtout depuis que mon pouls est revenu.