Jours de Francis

Monsieur monsieur

J’observe Jean-Marie, mon voisin, qui colle son visage aux rayons du supermarché. Il ne voit presque plus rien à cause d’une double cataracte ; c’est la raison pour laquelle je l’emmène faire ses courses chaque mardi matin.

Au début, il voulait continuer d’y aller seul, avec son Kangoo jaune La Poste réformé, mais je lui ai expliqué que c’était plus safe de ne plus conduire dans son état. Il a demandé : C’est quoi safe ? Alors je lui ai répondu : Ben secure, quoi, et il m’a redemandé : C’est quoi secure ? Et là, je me suis dit qu’il était peut-être temps de sortir de mon anglicisme era ; j’ai répondu : c’est plus prudent. Il m’a dit : Mais non, en plissant bien les yeux et en suivant la ligne blanche au milieu ça va. Bref, il s’est entêté. Barbara lui a dit la même chose, et, comme c’était elle, il a accepté de ne plus conduire jusqu’à ses opérations.

Jean-Marie achète toujours les mêmes choses, et de ces choses, il connaît le prix par cœur. C’est ainsi que je suis immédiatement informé d’une hausse de prix du paquet de mille biscottes ou de celui du salami danois recomposé. Pour les légumes, il s’en sait rien, parce qu’il n’en mange jamais. Parfois, il faut aller dans deux supermarchés, parce que, dans le second, la chicorée est conditionnée par trois et que ça fait des économies. Il arrive aussi qu’il me confie une petite mission de réassort, comme, l’autre jour, de la confiture Paquito à l’orange ou un pain de la veille.

Une fois tous les quinze jours, nous faisons le grand tour : nous passons au verre et à la banque où il retire de l’argent liquide. Je l’attends devant la Trésorerie, stationné sur une place qui n’en est pas une, angoissé à l’idée qu’un trésorier pourrait sortir et me verbaliser pour accroître son trésor. Ensuite seulement, nous nous rendons au supermarché. Parfois, je le laisse seul faire ses emplettes pour profiter d’un petit moment à moi ; je flâne devant les vitrines des magasins d’en face, admirant ici les urnes funéraires, là les prothèses auditives, ou bien j’assiste au ballet des mal réveillés qui viennent effectuer leurs analyses à jeun au laboratoire.

Aujourd’hui, Jean-Marie m’attend sur le parking avec son caddie. Je l’aide à ranger ses courses dans sa glacière inutile parce qu’il n’achète jamais rien de frais, et nous remontons chez nous. Dans la voiture, pour faire la conversation, je lui demande s’il a bien dormi. Il me répond : Pas trop, j’ai ma hanche qui m’a lancé toute la nuit. Je dis : Ah, moi pareil, mais c’était l’épaule. Je suis, en effet, tombé à scooter et j’ai attrapé une grave tendinite. Je ne voudrais cependant pas minimiser les douleurs de Jean-Marie, parce qu’elles sont dues à une métastase osseuse du cancer de stade 4 qu’on lui a récemment diagnostiqué en plus de ses cataractes. Mais tout de même, mon épaule me fait très mal la nuit et, contrairement à lui, je n’ai pas de morphine.

Lorsque je le dépose devant chez lui, il me demande d’un air enjoué : On fait le grand tour la semaine prochaine ? Je lui réponds : Et non, je ne peux pas, je pars demain chez mes parents. Je suis attristé de manquer le grand tour.

Le lendemain, donc, je suis en route pour la région parisienne. Je progresse lentement, comme d’habitude. Là où le système de navigation indique à peine plus de cinq heures de route, il m’en faut toujours près de huit. C’est que je fais régulièrement des pauses. Conduire me fatigue plus que d’autres, car, faute de savoir activer le régulateur de vitesse, je dois rester dans un état de vigilance exacerbée pour exercer une pression du pied constante sur la pédale de l’accélérateur.

Et parlant de pied, j’ai la satisfaction, une fois sorti de l’autoroute, de voir un motard me faire un signe de la jambe après m’avoir dépassé. Peut-être, sans le faire exprès, ai-je effectué une manœuvre qui a simplifié sa conduite ? Ou bien je lui ai donné l’impression que je me préoccupais de sa sécurité ? À vrai dire, je ne l’avais même pas vu. Mais ce signe, dont les motards me gratifient très rarement, et qui suscite ma jalousie quand ils le font à d’autres, réchauffe mon cœur refroidi par la perspective d’un séjour difficile.

Difficiles, ils le sont de plus en plus, à mesure que les années passent. Un jour, bientôt, ce sera mon dernier voyage. Peut-être après un rendez-vous chez le notaire, ou en revenant du garde-meuble au volant d’une fourgonnette vide — non, ce serait très dangereux que je conduise une fourgonnette.

Quoi qu’il en soit, je verrai s’éloigner dans mon rétroviseur le portail que j’ai lasuré cet été pour la dernière fois.

Cette fois, j’ai pris rendez-vous pour visiter un EPHAD à titre préventif. Depuis longtemps je répugnais à le faire, mais quelques récentes alertes m’ont décidé. Mon père éprouve de plus en plus de difficultés à s’occuper de ma mère. L’autre soir, il l’a laissée échapper au sol en la couchant, et n’a pu la relever. Il m’a téléphoné en pensant appeler une voisine. Je lui ai bien installé un de ces téléphones à grosses touches, mais encore faut-il y voir suffisamment clair pour appuyer sur celle qui porte le bon nom sur l’étiquette.

À chaque fois que mon père fait n’importe quoi avec le téléphone, je suis triste, parce que c’était son métier. C’est même comme ça qu’il a rencontré ma mère. Il installait des lignes téléphoniques en Algérie. Revenu en France, il a fait toute sa carrière dans les postes et télécommunications, dont le nom n’a pas cessé de changer : les PTT, la DGT, France Télécom. Il est parti en retraite avant Orange, mais, fidèle, il a choisi une Livebox.

C’est comme cela que j’ai passé mon adolescence dans un central téléphonique, mais je l’ai déjà dit je crois. J’adorais me faufiler dans les bureaux à l’heure où tous les employés étaient partis. J’utilisais les Minitels en douce, dans les cliquetis des grandes armoires remplies de fils. Est-ce qu’un clic correspondait à un appel ? Si oui, alors les gens étaient bien bavards avant les textos. C’est aussi comme cela que, l’été, j’ai travaillé aux renseignements téléphoniques. C’est étrange d’avoir rendu un service qui n’existe plus, étrange et triste. C’est un sentiment que d’autres doivent partager ; par exemple, les opératrices — je ne suis jamais tombé sur un homme — de Tam-Tam, de Tatoo, de Kobby.

Je collectionnais aussi les cartes téléphoniques ; enfin pas vraiment, c’est juste que grâce à mon père j’avais souvent des exemplaires rares, des éditions limitées. Je me rendais à Paris, chez les collectionneurs du Carré Marigny, pour me réjouir de leur cote élevée et évaluer ma fortune. C’était un peu la cryptomonnaie de l’époque.

Elles ne valent plus rien aujourd’hui, j’aurais dû vendre.

Bon, enfin, comme dans plein d’infolettres, me voici chez mes parents. Avant, j’avais à coeur de rendre tout ceci comique : je racontais les lubies, les obsessions de mon père, un peu les saillies de ma mère, mais à présent, je n’ai plus tellement envie. Elle, elle ne sort plus beaucoup de son brouillard, et lui, il n’a plus le moral.

Le soir de mon arrivée, il m’a dit : Ça ne rime plus à rien de continuer à vivre. Son corps le lâche, il se sent seul, il ne voit plus très bien, il entend mal, et la radio comme la télévision sont devenues tellement stupides qu’elles ne le distraient plus. Je ne suis plus concerné par rien. Je suis au rebut, je n’ai plus rien à faire ici. Quand je pense à ce que j’étais, et ce que je suis devenu. Je me demande s’il ne ferait pas une légère dépression.

Je dis, mais non, mais non, mais je pense oui, c’est vrai.

Je me rassure comme je peux, je me dis : Quand même, il se débrouille sur internet, il envoie des courriels, il commande sur Amazon, et tout. Je me dis aussi qu’il tient toujours sur ses deux jambes, c’est rare à son âge. Mais j’ai remarqué qu’elles commençaient à flageoler, et puis ce léger tremblement des mains qui n’était pas là la dernière fois, et les pertes de mémoire qui deviennent gênantes.

Mais non, mais non, donc. Comme si ça allait changer quelque chose, ou le convaincre. De quoi ? Un malheureux a-t-il déjà vu son fardeau allégé par un, mais non, mais non ? Dans ma chambre vite regagnée après les dîners, je repense à mes, mais non, et je suis triste. Je me dis : Demain, je dirai je comprends, ou Je sais que c’est dur. 

Parfois, je lui demande de me raconter une de ses histoires drôles — plus drôle du tout à force d’être usée — pour qu’il oublie sa condition le temps d’un rire. Et puis, la tristesse et l’inquiétude reviennent, pour des affaires toujours plus petites.

Par exemple, j’ai trouvé ce matin au courrier une enveloppe très fine venue d’Allemagne ; elle contenait des écrans de protection pour son tensiomètre. Je lui ai dit : Je vais t’installer les protections que tu as commandées, et il m’a répondu qu’il n’en avait pas besoin. Je lui ai donc demandé pourquoi ils les a commandées ; il m’a répondu : Par faiblesse. J’ai compris qu’il ne voulait pas dire par-là qu’il en avait tellement envie qu’il s’était autorisé cette petite folie, non. Il ne voulait pas non plus simplement dire par erreur. Il voulait dire ce qu’il a dit : qu’il était faible, diminué.

Cela m’a rappelé la fois où il s’était plaint de recevoir des choses qu’il n’avait pas commandées ; il avait activé sans le remarquer une option pour des envois réguliers. Je l’ai fait, une fois, pour les croquettes de mon chien, c’est pratique. Du coup, il s’est retrouvé avec beaucoup trop de protections urinaires pour ma mère. Et pas plus tard que tout à l’heure, j’ai trouvé du comté dans son panier Amazon. J’ignore pourquoi il a envisagé d’acheter du fromage en ligne, comme j’ignorais qu’ils en vendaient.

Au déjeuner, il porte mon bonnet Squid Game mal enfoncé sur sa tête, qu’il a confondu avec le sien. C’est Barbara qui l’a gagné chez Burger King et me l’a offert. Je n’ai jamais regardé la série ; l’ussé-je voulu dans un moment d’égarement que je ne l’aurais pu : Barbara ne supporte pas le cinéma coréen. Elle dit que les acteurs sautent partout et ont toujours l’air de jouer en accéléré – je pense qu’elle est tout simplement raciste.

Mon père me dit qu’il aimerait consulter le médecin. Je lui demande pourquoi, afin de pouvoir donner un motif aux cerbères du secrétariat déporté officiant pour plusieurs médecins à la fois, disséminés un peu partout en France, et qu’on a toujours l’impression de déranger. Il me répond qu’il ne sait pas vraiment. Il se sent faible, voilà tout. Pourtant, il sort d’une transfusion sanguine que j’ai eu toutes les peines du monde à organiser, car j’ai attendu longtemps un mot du médecin traitant. Du médecin traînant, dirais-je si je faisais du stand-up ou de l’humour à la radio.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, vous allez finir par faire une dépression ; déjà, avec le suicide du docteur Steiner et la mort de mes animaux de compagnie l’année dernière, ce n’était pas très gai de me lire. J’ai même eu des désabonnements, le cauchemar des infolettristes. Peut-être des gens qui pensaient que la vie était toujours drôle, ou qui venaient me lire pour oublier que ce n’est pas le cas.

Merci d’être restés, vous qui lisez encore ces lignes.

D’ailleurs, moi aussi, j’ai connu un gros épisode dépressif, comme l’a formulé ma nouvelle psychiatre. On va creuser, mais vous êtes sûrement bipolaire de type 2. Je lui ai répondu : Ah bon, je pensais que j’étais juste fou. Je me suis un peu renseigné, bipolaire, ça a l’air mieux que zinzin, parce que beaucoup de grands artistes étaient bipolaires : Van Gogh, Munch, Hemingway, Kurt Cobain, Batman, Zorro ou ce gros copieur d’Emmanuel Carrère. Je dois noter mes humeurs pour identifier mes phases hautes et mes phases basses. En ce moment, je suis plutôt dans une phase haute, vous avez vu ça dans la dernière infolettre, avec les incroyables annonces qu’elle contenait. C’est sûrement les délicieux comprimés goût cassis qu’elle m’a prescrits.

L’après-midi, je visite un EPHAD comme prévu, guidé par une charmante dame. Devant le réfectoire, il y a un petit attroupement de résidents en fauteuil ; certains sont assoupis, menton sur la poitrine, mais d’autres me rendent mon salut avec une courtoisie qu’on ne voit plus beaucoup de nos jours. Ils ne sont que sept ou huit. Où sont les autres ? Peut-être dans leurs chambres à lire le journal de Pascal Sevran ou mes infolettres.

En tout cas, ceux qui sont devant le réfectoire sont immobiles. Peut-être sont-ils en panne de fauteuil, ou prem’s au repas du soir. C’est vrai que le déjeuner, dont le menu est toujours affiché sur une ardoise, avait l’air absolument délicieux. Le gratin de cannellonis, surtout.

La dame me fait visiter une chambre au second étage : spartiate, mais spacieuse, une belle douche avec des poignées auxquelles s’accrocher, un petit bureau avec vue sur le parc. Elle me précise qu’il y a deux infirmières par étage. Je dis : C’est vraiment bien, j’aimerais beaucoup vivre ici. Elle rit, pensant que je plaisante. Puis elle me dit : Oh, vous seriez refusé à l’examen médical d’entrée. Qu’est-ce qu’elle en sait ? Je suis bipolaire et j’ai une tendinite, quand même.

De retour au rez-de-chaussée, une femme élégante se penche de son fauteuil pour m’accrocher le bras au passage ; elle me dit Monsieur, monsieur. Je lui réponds : Oui ? Elle ne dit plus rien. Elle me regarde. La dame de l’EPHAD me tend une feuille avec les tarifs. Je chausse mes lunettes, et m’exclame : mais c’est très abordable, en fait ! Elle me regarde d’un air navré, et tend le doigt vers la feuille : Non, cette ligne, ce sont les suppléments, selon le degré d’autonomie. Le tarif de base est ici. Beaucoup moins abordable, mais enfin, c’est vrai qu’il y a des cannellonis gratinés, des machines à café, et même un arbre en plastique. Sans parler des ateliers de psychomotricité avec Danielle ou des cours de guitare assurés par Guy. La dame élégante en fauteuil me dit à nouveau : Monsieur, monsieur. À nouveau, je réponds : Oui ? À nouveau, aucune réponse. Peut-être qu’elle veut aller juste aller aux toilettes.

Lorsque je demande à la dame qui m’a fait visiter s’il y a de la place en ce moment, elle me répond : Ah non, il faut attendre un décès. Il y a une liste d’attente. L’autre dame, celle en fauteuil, dit : Monsieur, monsieur sur un ton plus plus angoissé que précédemment. Je réponds : Mais non, mais non.

La première dame, celle de l’EPHAD, me désigne une porte à doubles battants et me dit d’un air mystérieux : Là derrière, c’est l’unité des malades protégés. Je pense à des témoins du FBI, mais elle ajoute : les Alzheimer par exemple, enfin tous ceux qui auraient tendance à fuguer. Pour lui laisser le souvenir d’un type sympa, gagner quelques places sur la liste d’attente, je dis : Ah ! C’est donc ici qu’on mettra mon chien lorsqu’il sera vieux ! Elle me regarde, et me répond très sérieusement : On n’accepte pas les chiens, monsieur. J’ai sûrement perdu des places.

Je repars un dossier sous le bras, des rêves de retraite d’écriture et de cannellonis gratinés plein la tête.

Dans mon dos retentit un dernier Monsieur, monsieur.


Si vous aimez les choses poétiques et un peu absurdes, vous aimerez sûrement l’infolettre d’Ambroise Garel intitulée L’insolithe. Je pense que la faute est voulue.

Dans mon dernier envoi, vous avez pu lire le début des aventures d’Edwin, premier épisode de ma nouvelle infolettre A suivre, fictions littéraires en feuilleton. Un grand merci aux premiers abonnés, mes lecteurs préférés. Pour découvrir la suite dès demain, la fin dans quelques semaines, puis le début d’une autre histoire, et ainsi de suite :
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