La crêpe du temps
Je voulais renouer avec la gaieté, et puis j’ai pensé à mon frère qui est mort jeune, il y a 30 ans, et me suis dit : Bon sang, la vie fait pschit. D’accord, c’est parfois un peu plus long, disons pschiit, ou même pschiiit, mais enfin, ça reste un pschit. Et durant ce pschit, que faisons-nous ? Rien de bien important.
Je ne suis pas le premier à le dire ; on parle souvent du memento mori des romains, souviens-toi que tu vas mourir, ces mots qu’ils se faisaient murmurer à l’oreille lorsque, glorieux, puissants, acclamés par le peuple, ils voulaient ne pas oublier leur condition de mortels. Mais sait-on qu’ils avaient aussi le memento pschiti ? Souviens-toi que tu fais pschit. Sénèque lui-même n’a pas écrit autre chose à Lucilius dans ses fameuses lettres : La vie ressemble à un pschit : ce qui importe, ce n’est pas sa longueur, mais sa valeur.
J’en étais là de mes réflexions, en chemin cum pedibus pour récupérer ma voiture de location, lorsque Mathis a refait irruption dans ma vie. Je hais Mathis. Il travaille au service de location de véhicules du supermarché où j’ai mes habitudes. Me rendant compte, après vingt minutes de marche, que j’avais oublié mon permis de conduire, je téléphonai aux services concernés afin de m’assurer que, puisqu’ils disposaient de plusieurs photocopies effectuées à l’occasion de locations précédentes, ils passeraient outre cet oubli. Hélas, ce fut Mathis qui répondit au téléphone. J’ai été confronté à sa noirceur d’âme à plusieurs reprises. Il prend toujours un plaisir pervers à rappeler les règles d’un ton pincé, puis à se retrancher derrière un Ce n’est pas de ma faute monsieur, j’ai posé la question à ma responsable lorsque, tout naturellement, vous manifestez votre irritation. Mathis n’a aucun sens de la clientèle, la mollesse d’une limace et le charisme d’un appareil de petit électroménager, quelque chose entre la cafetière et le presse-agrume. Je lui ai donc raccroché à la gueule et j’ai fait demi-tour en le maudissant, pressé de retourner les tiroirs à la recherche de mon permis avant de repartir le violenter physiquement même si, sur le fond, il avait raison — après tout, mon permis aurait pu être suspendu depuis ma dernière location. Mais nous parlons de Mathis.
À mon arrivée Mathis n’était pas là, bien entendu. Sa collègue, seule à l’accueil, m’a fait attendre pour récupérer la voiture, au motif que j’étais, selon elle, en retard (en effet, à cause de ce connard de Mathis) et qu’elle ne pouvait abandonner son poste pour effectuer l’état des lieux. J’en ai profité pour acheter deux sandwiches triangles, qui m’ont coûté le prix d’un seul sur l’autoroute, et cela m’a mis un peu de baume au cœur. Lorsque la collègue de Mathis put enfin se libérer, elle me dit d’un ton enjoué, désignant la voiture au loin : C’est celle que vous avez abîmée la dernière fois, comme si j’allais être content de la retrouver alors que les réparations m'ont coûté cher. Et voici qu’en plus, tandis que nous faisons le tour du véhicule elle désigne la carrosserie, toujours enfoncée, et ajoute : Je n’ai pas eu le temps de la faire réparer, elle est louée sans arrêt. Dites-donc, c’est pas de chance, parce qu’il y a un trou. Sinon, on aurait pu juste décabosser. Je reste calme, lui fais consigner toutes les menues griffures sur les sièges, sans lui dire bien entendu que c’est mon chien qui en a fait la plupart lors de précédents trajets, puis lui fais constater que, bien que l’indicateur d’essence fût au maximum, le tableau de bord indique 525 kilomètres jusqu’au prochain plein. Je l’ai déjà prise avec 550, précisé-je d’un air un peu suffisant. Certaines personnes arrêtent la pompe avant le clac. Vous devriez être plus attentifs lors des restitutions de véhicule. Je vous la restituerai avec 525. Évidemment, elle arrête immédiatement de faire sa maline et s’éloigne en direction de l’accueil, sur ses chaussures à plateforme, pressée à coup sûr de faire son rapport à Mathis, probablement caché dans la réserve ou au rayon slips.
C’est donc très en retard que je me mets en route pour rendre visite à mes parents, accompagné de mon chien, que j’encourage à griffer encore un peu plus les sièges. Toujours furieux, je pense à Mathis jusqu’à l’entrée de Tours, où un fort ralentissement me donne l’occasion de pratiquer la méditation de pleine conscience. Memento pschiti me dis-je ; fais ce que dois durant le pchit. D’accord, mais je fais ce que je peux. C’est vrai ça mon bonhomme ? Tu es sûr de faire tout ce que tu peux ? Bref, j’ai commencé à m’énerver moi-même. Dans ces conditions, autant penser à Mathis. Je l’imagine encore au rayon slips, mort étouffé, assassiné, un slip roulé en boule dans la gorge. Il faut dire qu’après des années à avoir snobé le genre, je me suis mis récemment à lire des polars. Attention, pas des thrillers, que je continue de mépriser. Je devrais d’ailleurs plutôt dire des romans criminels. Dans ceux que je préfère, il n'y a pas toujours de cadavre, parfois même pas d’enquêteur. De nos jours, les enquêteurs ont des noms ridicules. Un exemple : Franck Thilliez, dont je n'ai lu que quelques passages dans les stations-service (ça m’a bien suffi), a appelé le sien Sharko. Pardonnez-moi, mais s’il voulait effrayer en évoquant un animal dangereux, il aurait mieux fait de choisir Tigrou, ou Tique. Tiens, je tuerais bien Mathis, au minimum dans un livre. Il s’intitulerait Mathis doit mourir.
À cause de lui, je n’arrive à destination qu’à la nuit tombée et, rendu dans ma chambre d’enfant, je découvre que dans ma précipitation j’ai oublié des choses importantes comme ma brosse à cheveux et une paire de chaussettes basses — Mathis, toujours. Je me glisse immédiatement dans mon petit lit, tel Boucle d’Or chez les ours, et m’endors presque aussitôt.
Au réveil, je ne me souviens pas de mes rêves. Je m’en souviens rarement, et lorsque je m’en souviens, ils ne me paraissent pas très intéressants. Surtout par rapport à ceux de Barbara. J’aimerais bien l’impressionner avec mes rêves. Par exemple, j’aimerais rêver de la crêpe du temps. Je flanerais dans une boutique d’antiquaire poussiéreuse, un peu comme Lucien dans La peau de chagrin, et je tomberais sur une sorte de crêpe durcie. L’antiquaire, un vieil homme à l’air oriental, m’expliquerait, sans se départir d’un sourire mystérieux, intriguant, qu’elle aurait été trouvée dans la tombe profanée d’un pharaon. Je demanderais : C’est une crêpe ? Il répondrait : Non, une galette, plutôt. Il y aurait un silence, puis : Ça ressemble à une crêpe, dirais-je. Si vous voulez, répondrait-il. Elle présente, en tout état de cause, des propriétés fabuleuses. Ah oui, et quoi par exemple ? demanderais-je sans vouloir paraître intéressé. Et bien, dirait l’antiquaire oriental, toujours avec son sourire mystérieux, elle permet de voyager dans le temps. Très bien je l’achète, dirais-je, convaincu. Pas si vite, répondrait l’antiquaire : que feriez-vous, si j’acceptais de vous la vendre ? Son pouvoir est immense. Un moment de réflexion, puis je répondrais : J’irais tuer Hitler. L’homme semblerait satisfait et me dirait : Vous êtes quelqu’un de responsable, j’accepte de vous la vendre. C’est 100 euros, je ne prends pas la carte, il y a un distributeur plus haut dans la rue. Et puis, lorsque je reviendrais avec mes billets, il me tendrait la crêpe bien emballée dans du papier crépon. Je lui demanderais : Comment fonctionne la crêpe, est-ce une sorte de volant ? et il me répondrait : Non, d’abord ce n’est pas une crêpe, c’est plutôt une galette, et ensuite, il suffit d’en manger un petit morceau en pensant très fort à l’endroit et à l'époque où vous voulez vous rendre. Par exemple, pour vous, ça sera Autriche, Braunau am Inn, avril 1889. Un silence, puis je dirais : Ben pourquoi, je fais ce que je veux avec ma crêpe. Un peu excédé, il répondrait : Vous avez dit que vous alliez tuer Hitler. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté de vous la vendre. C’est vrai, reconnaîtrais-je honnêtement. Mais ce que je voudrais vraiment, c’est tuer Mathis. L’antiquaire oriental ajouterait : Je vous fais cette suggestion parce qu’il me semble que ça sera plus facile s’il n’est pas encore méchant, or les bébés sont rarement méchants. Je nuancerais : Dans certains films, si, quand même, par exemple ceux avec l’antéchrist. L’antiquaire mystérieux, un peu excédé, toujours : C’est pour cela que j’ai dit ”rarement”. N’oubliez pas d’emporter un autre morceau avec vous pour revenir.
Le soir, je me boulotterais un morceau de la crêpe du temps, après en avoir mis deux autres dans ma poche. Un pour moi, et un pour Anne Boleyn. Car c’est elle que j’irais retrouver, en 1536 dans la tour de Londres, et pas Hitler ou Mathis, qui se seraient d’ailleurs très bien entendus. Une fois dans la tour, je lui donnerais un morceau de la crêpe du temps, j’en avalerais un autre, et nous serions de retour. Plus de décapitation. Barbara serait surprise, mais je lui dirais : C’est Anne Boleyn. Barbara répondrait : Ah, d’accord, enchantée. Nous deviendrions polyamoureux, enfin moi.
La médecin vient de passer, interrompant mon rêve éveillé. Elle a trouvé mes parents pâlots : prise de sang pour tout le monde. C’est vrai que mon père est tout pâle, on dirait le fantôme du père d’Hamlet, ce qui ferait de moi Hamlet et c’est pas mal du tout, ça, car les femmes aiment les types tourmentés ; il faudra que je dise à Anne et Barbara que je suis tourmenté. Est-ce que je ne serais pas en plein flux de conscience ? Je suis dans Ulysse ! Oh, un lapin. Mathis, mangeur de slips, comme je te hais.
Mon séjour au pays du grand âge ne s’est passé ni mieux, ni moins bien que le précédent. J’ai connu des joies (lorsque j’ai tondu le gazon avec l’antique tondeuse pour faire rager Lucien, le jeune voisin énervant qui le fait d’habitude moyennant finances avec son tracteur de pelouse, en lui coupant l’herbe sous le pied, si je puis dire) et des peines (lorsqu’une des lames de la tondeuse m’a heurté le doigt tandis que j’évacuais l’herbe accumulée qui empêchait son bon fonctionnement).
À mon retour, j’aperçois Jean-Marie assis devant chez lui, à la table de pique-nique en bois qu’il a fabriquée en suivant des plans obtenus dans internet, je ne sais comment, car il n’a pas internet. La table est superbe, il en a même amélioré le concept en prévoyant un mécanisme permettant de relever les bancs en cas de pluie. À présent que son ouvrage est terminé, il semble un peu perdu, étudiant encore les plans à l’infini, derrière sa table digne du concours Lépine. Quand je m’approche, il me demande immédiatement s’il pourrait m’accompagner à la déchèterie la prochaine fois, pour que je lui montre comment je fais avec les bacs ? Je n’en crois pas mes oreilles. Avec tout ce que m’apprend Jean-Marie, c’est pour moi une consécration que de me voir sollicité par lui en tant que spécialiste. Mon retour semble lui avoir donné un coup de fouet immédiat, puisqu’il me propose de m’aider à mener à bien de nombreuses tâches : confection d’étagères pour l’abri-voitures, porte pour le potager, remise en état du portail, et j’en passe. Il me faudra me terrer dans la maison durant plusieurs jours avant d’être en état supporter la suractivité désespérée de Jean-Marie, laquelle est encouragée, dois-je le préciser, par une Barbara toujours heureuse de voir que les choses avancent. Je découvre en outre que ces deux-là ont comploté pour laisser quelques œufs à couver à l’une des poules qui se montrait, ces derniers temps, particulièrement maternelle. C’est irresponsable, car nous risquons fort de nous retrouver avec des poulets dont nous ne saurons que faire, ne souhaitant les occire ou de les donner à des gens qui les mangeraient ; devenus coqs, ils transformeraient le poulailler en arène, le coq actuel (un violeur récidiviste) n’étant pas un adepte de la non-violence. Enfin, je dois désormais passer des gants de jardinage pour collecter les œufs, car la poule qui couve, devenue agressive, distribue force coups de bec.
Je n’ai jamais écrit la suite de mon séjour à Limoges, et à présent je ne le puis plus, car j’ai tout oublié. Je souhaite toutefois distinguer un fidèle lecteur qui, intrigué par l’affaire de la statue sans nom et sans sculpteur, a écrit au service des archives de Limoges pour en savoir plus. Son opiniâtreté a été récompensée par une réponse qu’il m’a transmise : La statue de la place Jourdan porte le nom de Jeune Fille aux Nattes. Elle a été réalisée par le sculpteur André Bizette-Lindet, pensionnaire de l'Académie de France à Rome (Villa Médicis). Conçue en marbre, elle est référencée dans "Les envois de Rome, année 1934, in supplément au bulletin de la Grande Masse, n°86 janvier 1935 ". Je voudrais donc que chacun acclame intérieurement Jonathan pour son merveilleux état d’esprit, l’exact opposé de celui de Mathis.