Docteur Steiner
Vous souvenez-vous du docteur Steiner ?
Mais si, le vétérinaire dont je parlais souvent, avec toutes mes histoires d’animaux morts et mon jardin qui commence à ressembler à celui de Léautaud à force de les accueillir.
Nous avions toujours une discussion technologico-philosophique après qu’il avait ausculté celui de mes compagnons à deux ou quatre pattes que je lui amenais ce jour-là. Elles me faisaient réfléchir. Parfois, j'observais ou j’apprenais quelque chose et je me disais : Il faudra que je dise ça au docteur Steiner à notre prochaine discussion. Oh elles n’étaient jamais bien longues : le docteur Steiner avait beaucoup de petits patients en détresse. Je lui confiais tous mes amis à poils et à plumes ; il avait un mot gentil, un petit surnom pour chacun, et peut-être était-ce pour cela que certains semblaient le préférer à moi.
À présent, le docteur Steiner est mort, lui aussi.
La dernière fois que je l’ai vu, c’était le soir de l’opération fatale de ma chatonne. Nous étions invités à un vernissage (le docteur Steiner et moi) ; il m’avait présenté ses deux jolies petites filles et demandé des nouvelles de ma chatonne. Il avait froncé les sourcils en apprenant qu’elle était toujours un peu groggy : Bon, on va surveiller ça. J’ai déjà raconté la suite : son état s’est aggravé, elle est morte aux urgences vétérinaires, et je l’ai mise en terre. Peu après, le docteur Steiner avait laissé sur mon répondeur téléphonique un message qui m’avait fait chaud au cœur. J'étais trop triste pour le rappeler, et je n’avais pas non plus eu l’occasion de le revoir depuis le vernissage.
J’espère qu’il n’aura pas pensé que je lui en voulais.
La clinique est désormais fermée pour une durée indéterminée. Comme la mort.
Des dizaines d’internautes rendent hommage au docteur Steiner. Beaucoup racontent comment il a sauvé leur compagnon, combien il les a soutenus dans les moments difficiles ; d’autres demandent comment ils pourront récupérer leur commande de croquettes. J’ai hésité à écrire un message moi aussi, mais j’étais terriblement choqué, et je captais très mal le réseau.
Le réseau, nous en parlions souvent avec le Docteur Steiner. Il me trouvait un peu luddite sur les bords ; moi je le trouvais inconscient, avec sa suite business espionnée par les Américains et son enthousiasme pour l’intelligence artificielle qui causera notre perte. Un jour, apercevant mon téléphone à clapet, il m’a proposé de rechercher dans ses cartons son vieil appareil encore moins smart que le mien pour me l’offrir.
Comme j’aimerais, à présent, être en possession du téléphone du docteur Steiner. Je pourrais me prévaloir de ses dernières volontés, mais je ne veux pas compliquer les opérations de succession, d’autant que sans écrit les chances de succès seraient très faibles.
Je considérais le docteur Steiner comme un ami. Parmi mes rares interlocuteurs, il était l'un des seuls avec qui je dépassais le champ des considérations météorologiques. Mais peut-être que lui ne me considérait pas comme tel. À la lecture des messages de condoléances, je réalise à quel point il était apprécié. Peut-être était-il juste gentil. Pourtant, je n’ai lu aucune allusion à un cadeau du docteur Steiner. Or, on offre pas une chose aussi précieuse que son vieux téléphone au premier venu, pas vrai ? Qui sait, peut-être étais-je pour lui un peu plus qu’un simple client après tout.
Le docteur Steiner s’est suicidé.
Je ne me suis pas rendu à ses obsèques ; j’aurais pleuré comme une fillette, et tout le monde se serait demandé qui était ce vieux bonhomme tellement attaché au docteur Steiner.
J’ai arraché une fleur dans une jardinière municipale, et je l’ai déposée sur le seuil de la clinique fermée ; je me suis assis sur le muret devant les places stationnement réservé où je ne me garerai plus, et je suis parti. Bientôt, sur sa tombe ou devant son urne, le docteur Steiner et moi reprendrons nos discussions.