Limoges
Dans le train pour Limoges, je me demande s’il se pourrait vraiment que certains vivent sans se demander s'ils préfèrent Racine ou Corneille.
J’ai décidé de me rendre dans la capitale des arts du feu sur un coup de tête après avoir lu le livre de Pascal Herlem sobrement intitulé Limoges.
Le narrateur n’est pas revenu dans sa ville natale depuis que sa sœur a rejoint leurs parents dans le caveau familial deux ans auparavant. D’ailleurs, le livre fait suite à La sœur, dans lequel l’auteur évoque le silence familial qui pèse autour de cette sœur souffrant de troubles mentaux, qu’il a peu connue, et qu’on a lobotomisée avant de la placer en institution.
Cette désignation, capitale des arts du feu, je l’avais déjà entendue, mais elle m’avait rebuté, car, l’associant aux arts de rue, j’imaginais des types maigres aux cheveux emmêlés, tenant dans leurs doigts aux ongles noircis un briquet enflammant l’alcool à 90 degrés craché par leur bouche abîmée. Mais pas du tout : elle fait référence au feu permettant de transformer une matière minérale en autre chose : porcelaine, faïence, émaux, vitraux, autant de choses pour lesquelles la renommée de Limoges n’est plus à faire.
J’aimerais dormir un peu, mais c’est impossible : sitôt que je ferme les yeux, je revois cette petite fille noire qui m’a arraché un cri de peur lorsque je suis tombé sur elle aux toilettes (elle n’avait pas correctement fermé la porte). Elle portait un masque transparent, peut-être destiné à protéger son visage à la suite d’une intervention médicale (invisible en l’espèce) ou à l'empêcher de se gratter (une fois, mon chien a dû porter une collerette pendant deux semaines pour cette raison) ; bref, elle ressemblait à Belphégor qui me faisait peur lorsque j’étais enfant.
Même sans le souvenir de la petite fille, je ne parviendrais pas à m’endormir : ma voisine, apprenant que je descendais au terminus, m’a demandé de la réveiller lorsque nous arriverions en gare de Thiviers et dès tous mes sens sont en alerte.
J’admire un moment le campanile de la gare des Bénédictins avant de m'élancer à l'aventure. J’ai deux heures à tuer avant de prendre possession de mon appart’hôtel idéalement situé. Je remets ma visite du Musée de la résistance, dont le vestiaire ne dispose pas de casier adapté à mon sac de voyage tout neuf, et me dirige vers la cathédrale Saint-Étienne où j’écoute un individu jouer de l’orgue (j’espère qu’il est autorisé à le faire) avant une courte promenade dans les jardins de l’Évêché.
Je tombe amoureux de la statue d'une femme nue, appuyée sur son bras gauche, jambe droite légèrement surélevée, que l’on pourrait croire saisie par l’artiste en train de se relever, à moins qu’elle ne fût adossée à quelque rocher qu’il a choisi de ne pas représenter ; ses longs cheveux sont séparés en deux lourdes tresses comme dotées d’une vie propre, elle tient l’extrémité de l’une dans sa main, tandis que l’autre pend sur son épaule. Yeux baissés, nez droit, bouche pincée : elle est irrésistible. On songe à une nymphe, c’est peut-être l’eau de la Vienne qui alourdit ses tresses après sa baignade. Le visage et les seins nus mangés de mousse, elle semble oubliée là. Peut-être parce qu’elle a le malheur de se dresser en face de la statue d’un maréchal tellement renommé qu’il a donné son nom à la place où je me trouve. Je ne saurais dire si c’est une œuvre d’art, mais elle m’émeut profondément. Je ne trouve rien sur internet à son sujet, pas même sur le site d’un historien limougeaud qui, seul, semble l’avoir prise en photo (et n’en sait pas plus sur ma belle).
Je l’abandonne à regret pour gagner mon appart’hôtel, dont je ne ressortirai que tard dans la soirée pour une promenade digestive durant laquelle je me m’égarerai, pour avoir oublié mon téléphone et son précieux global positioning system. Fétu de paille du destin, jouet inquiet du hasard, j’errerai longtemps en pensant au livre de Vargas Llosa, Les vents ; un vieil homme oublie soudainement où il habite et parcourt la ville à la recherche d’un indice en lâchant des pets qui indisposent tous ceux qu’il croise (c’est le résumé du livre, pas le compte-rendu de ma promenade).
Lorsqu’enfin je me retrouve au bas de l’immeuble, tout danger n’est pas écarté, car je n’ai qu’un vague souvenir de la combinaison du digicode ; je presse les touches en tremblant. Un essai. Deux essais. Trois essais. La porte reste close.
J’intervertis deux chiffres. Le bzzt qui retentit alors vaut tout Chopin.
Demain, je me rendrai sur quelques lieux évoqués dans Limoges.
Demain, déjà.
Je commence par la rue des Feuillants, toute proche, où se trouve la maison d’enfance du narrateur. J’espère apercevoir, au travers de ses fenêtres, quelques souvenirs : scènes de combats d’oreillers avec mon frère, de soirées radiophoniques le samedi — « Les Maîtres du Mystère », dont l’indicatif, composé pour les ondes Martenot, me faisait si peur qu’au coucher je vérifiais que ne se trouvait aucun squelette sous mon lit — et le dimanche — « La Tribune de l’Histoire », d’Alain Decaux, André Castelot et Jean-Claude Colin-Simard, dont la musique de générique était l’ouverture du « Freischütz » de Weber —, d’immondes bricolages à base d’encre gluante de stylos à bille, etc.
Le Trianon, en face du lycée Gay-Lussac, est fermé. Est-ce un bistrot, une brasserie, un restaurant ? On ne sait pas vraiment. Il n’est presque jamais ouvert. Je colle mon front à la vitre pour en apercevoir l’intérieur et me demande comment le narrateur a bien pu y voir le décor assez gai d’un café d’époque, inchangé depuis longtemps.
Je décide de ne pas pousser jusqu’à son hôtel ; il n’y a pas d’hôtel Turgot à Limoges, ou plutôt il n’y en a plus, et le seul hôtel de l’avenue mentionnée dans le livre est un Best Western Plus où l’on parle anglais, espagnol, portugais et malgache qui n’a rien à voir.
Pas plus de restaurant Le Corrézien où le narrateur dîne avec sa future petite-amie (lors des retours dans sa ville natale, le solitaire rencontre toujours une femme).
Partant de là, Pascal Herlem commence à me courir sérieusement avec ses lieux qui n’existent pas ; je laisse carrément tomber l’idée de refaire son trajet d’autant que, finalement, ce qui m’a le plus plu dans l’histoire, c’est qu’il roule dans la Simca héritée de son père qui m’en a rappelé une autre dans laquelle j’ai passé des heures délicieuses. Immobilisée dans la cour de la maison achetée au milieu des années 70, elle avait d’abord appartenu à mes parents avant que mon frère n’en hérite et finisse par l’abandonner ici, dans cette cour, avec des piles de bandes dessinées sur la banquette arrière. Qu’il soit remercié là où il est, je lui dois des heures tranquilles, hors du temps, passées à lire Buck Danny, Mandrake, Blake et Mortimer ; parfois, la pluie tambourinant sur le toit de tôle rendait ces moments plus parfaits encore.
Je remonte la rue des Boucheries, dont toute la largeur est occupée d’un échafaudage imposant qui me semble digne des ingénieurs égyptiens ; un petit pont permet la progression des passants qui peuvent même accéder aux boutiques dont la vitrine est cerclée de tubes métalliques. Je m’élance sous la structure avec l’impression d’être emprisonné dans une ceinture de chasteté. Me voici sur la Place de la Motte, où la belle véranda d’un café me fait de l’œil. J’attends mon verre de blanc, entendant malgré moi la conversation de deux homosexuels américains. Je ne veux certes pas manquer de respect à la ville, dont la renommée internationale n’est plus à faire, mais tout de même, des touristes américains à Limoges : n’y a-t-il pas de quoi être un peu surpris ? D’un autre côté, chacun sait que les homosexuels aiment beaucoup la porcelaine. Entre un homme à la barbe blanche, moussue, cheveux longs, front dégarni, qui fait irrésistiblement songer à un conteur breton. Il ponctue chaque phrase d’un rire, si bien qu’il semble n’avoir aucune acrimonie envers la vie quand bien même il est boiteux. La serveuse dépose devant moi un verre bien rempli, comme on sait les remplir en province. Elle a de longs cheveux bruns, épais comme ceux de ma statue, le nez aquilin, et porte ses baskets sans chaussettes. Je la trouve très belle, mais il est vrai que lorsqu’on a passé un certain âge, toutes les jeunes femmes sont belles ou presque.
Sur la place Royale un défavorisé me hèle : Putain on dirait un viking ! Beau gosse ! Je le remercie d’un geste amical, et voici qu’il crie à la cantonade : C’est The Witcher, c’est un putain de sorcier ! Nouveau geste amical. Je m’assieds un instant devant les Galeries Lafayette pour regarder sur internet de quoi il parle ; en effet, la ressemblance est frappante, mais une question me taraude : comment fait-il dans sa situation précaire pour regarder la série diffusée sur Netflix ?
Je ne sais quelle pulsion masochiste me pousse à aller visiter le rayon librairie de la FNAC, la même probablement que celle qui me fait m’arrêter chez Cultura lorsque j’approche de chez mes parents. Le long de l’escalier mécanique qui jappe comme un chiot, les publicités défilent : Vous avez déjà eu un débat passionné avec un algorithme ? Oui, trois fois oui, et je ne sais quelle conclusion en tirer sur moi-même. Sur place, c’est bien l’absolue nullité attendue. Aucune littérature ou presque, la plupart du temps en édition scolaire pour attardés. J’ai une irrépressible envie de mettre à bas le mur consacré à la romance, de renverser les étals de young adult comme Jésus ceux des marchands du temple, je cherche du regard un fouet de fortune pour corriger le vendeur au milieu de ses cosy crimes, mais je n’en vois pas. Au bas de l’escalier roulant qui jappe toujours imperturbablement, je réalise que la FNAC vend désormais des trottinettes ; je voudrais en voler une pour m’enfuir plus vite. Hagard, j’emprunte une ruelle médiévale déserte et débouche sur une enseigne proposant snacks healthy et bilans de forme. Plus haut, une assemblée de livreurs patiente tandis qu’on prépare la nourriture fraîche d’Hawaii qu’il vont emporter sur leurs scooters délabrés. La devanture d’un bar nocturne annonce de gaylicious friandises dans quelques jours ; j’aurai malheureusement déjà quitté la ville. Plus loin, c’est un coiffeur végétal promettant de recycler mes cheveux qui fait surgir en moi de terribles images des camps de concentration.
Il est grand temps de regagner l’appart’hôtel.
Je fais le plein de nourriture lyophilisée et de bière japonaise à l’épicerie asiatique toute proche ; tandis que je fais la queue, un jeune homme me tire de ma rêverie, me disant : J’aime beaucoup votre style, les cheveux, la barbe, les vêtements, tout. Que se passe-t-il diable, dans cette ville ? Bien sûr, je suis bel homme, et élégant encore. Mais deux fois en une seule journée ? Les habitants m’accueillent décidément à bras ouverts. Je lui réponds : Merci, vous êtes vous-même très élégant. Son visage s’éclaire, il me remercie plusieurs fois comme si je lui avais donné une forte somme d’argent. Je n’ai pas menti : ses gants blancs, son chapeau melon, son pantalon feu au plancher et son crop top sombres comme la nuit lui vont à ravir, rehaussant merveilleusement la pâleur de son teint. Il s’éloigne dans la rue d’un pas sautillant comme si son cœur soudainement gonflé d’hélium voulait le faire s’envoler.
Le dictionnaire amoureux de Shakespeare me tient éveillé jusqu’à une heure avancée de la nuit ; contrairement à celui consacré à Montaigne, il est passionnant.
Le lendemain, visite au jardin d’Orsay où se dressait l’ancien amphithéâtre gallo-romain. Ce n’est plus aujourd’hui qu’une sorte de terrain vague amélioré, peuplé de bancs sales, ceint d’immeubles laids, sur lequel on trouve tout de même un kiosque, un monument aux morts, et une immense benne à ordures (ou peut-être à gravats). Il y a aussi quelques défavorisés et leurs chiens ; malgré la distance qui nous sépare, j’entends l’un d’eux (un défavorisé) dire à la ronde : Tiens voilà le Père-Noël ! Furieux, je presse le pas, marmonnant tête baissée : Je suis The Witcher connard, demande voir un peu à ton collège de la place Royale si tu ne me crois pas. À peine sorti du jardin, je tombe sur un panneau déroulant : Le harcèlement de rue n’est jamais de votre faute. Voilà qui est bien dit ! Un petit tour chez un barbier pour régler cette fâcheuse histoire, et me voici de nouveau, recueilli dans la quiétude de la merveilleuse petite chapelle Saint-Aurélien. Dehors, une une pluie fine a commencé à tomber. Attablée le long des Halles, une femme pleure devant son verre de vin blanc ; dire que je ne saurai jamais pourquoi, comment vivre avec ce fardeau ? J’essaie de l’oublier en contemplant les miniatures Solido, Norev, Dinky Toys dans la vitrine de la boutique de jouets anciens dont l’atelier laisse échapper une odeur de colle telle que je n’en avais jamais sentie auparavant, une vraie odeur de colle de boutique de jouets anciens. À l’angle de la rue, un jeune homme tient une cigarette dans sa main gauche, la droite, molle, minuscule, inutile, pendant telle une grappe de raison au bout d’un bras trop court.
– à être continué.