Vieille chatte
Je n’ai pas donné de nouvelles depuis l’année dernière, mais il y a des raisons à cela.
D’abord, la mort rôde autour de moi et je ne veux pas attirer son attention.
Après le décès de ma chatonne au coeur trop gros, j’ai dû mettre un terme à 15 ans de vie commune avec ma vieille chatte en prenant la difficile décision de la faire piquer ; la pauvre allait développer un oedème qui l’aurait tuée en lui donnant la sensation de se noyer en elle-même. C’était une question d’heures, aussi ai-je préféré lui procurer, pour un prix raisonnable, une mort douce et tranquille par injection.
Plus tranquille, en tout cas, que celle de Sénèque avec sa ciguë.
D’abord il se fait ouvrir les veines des bras puis, nous dit Tacite, Sénèque, dont le corps affaibli par les années et par l'abstinence laissait trop lentement échapper le sang, se fait aussi couper les veines des jambes et des jarrets. […] Comme le sang coulait péniblement et que la mort était lente à venir, il pria Statius Annaeus, qu'il avait reconnu par une longue expérience pour un ami sûr et un habile médecin, de lui apporter le poison dont il s'était pourvu depuis longtemps, le même qu'on emploie dans Athènes contre ceux qu'un jugement public a condamnés à mourir. Sénèque prit en vain ce breuvage: ses membres déjà froids et ses vaisseaux rétrécis se refusaient à l'activité du poison. Enfin il entra dans un bain chaud, et répandit de l'eau sur les esclaves qui l'entouraient, en disant: «J'offre cette libation à Jupiter Libérateur.» Il se fit ensuite porter dans une étuve, dont la vapeur le suffoqua.
Rien de tel avec ma vieille chatte qui m’a quitté paisiblement, sa patte dans ma main comme du temps heureux des après-midi passés à dormir côte à côte.
Ce n’est pas le docteur Steinericus qui s’en est chargé, mais un vétérinaire à domicile digne autant qu’impliqué qui a su trouver les mots et les dire sur un ton de circonstance.
Entre ces deux décès, le renard m’a emporté quatre poules d’un coup.
Parmi elles, ma préférée, depuis toujours.
Peut-être est-ce moi que la mort veut emporter en réalité, mais qu’elle vise bien mal ?
Je me console de ces pertes irréparables en lisant Bestiaire, de Léautaud.
Il s’agit d’un recueil des passages de son journal consacrés aux animaux ; ceux qu’il sauve, ceux qu’il ne peut sauver. Dans ces pages, écartées de son Journal par lui-même pour ne pas l’allonger, réside toute l’humanité dont il ne faisait pas toujours preuve à l’égard de ses contemporains.
Ensuite, des problèmes techniques risquaient de perturber gravement l’acheminement de la présente infolettre. Les régler fut difficile, ballotté que j’étais entre les services techniques de mon précédent hébergeur et ceux du nouveau, tandis que le prestataire d’envoi ne perdait pas une occasion d’ajouter son grain de sel.
Mais enfin : je suis en vie malgré la mort, et cette missive devrait vous parvenir.
Je me suis aussi rendu compte par hasard que ma seconde infolettre, qui n’a connu qu’une occurrence, avait continué son petit bonhomme de chemin en séduisant de nouveaux abonnés.
En quête d’un sujet pour calmer leur impatience, je me suis souvenu que Chateaubriand avait écrit la suite, en quelque sorte, de l’histoire de Pellico et Zanze qui m’avait charmé en son temps.
Je vais finalement la donner à lire ici plutôt que là-bas (nous sommes plus nombreux, et certains me donnent même de l’argent).
Silvio Pellico, poète distingué, était membre de la Charbonnerie italienne — les fameux carbonari — et fut à ce titre arrêté par les Autrichiens pour conspiration en 1820, condamné à mort puis gracié par l’empereur.
Douze années durant, il passe d’une prison à l’autre ainsi qu’il le raconte dans son fameux Mes prisons, paru en 1833.
Le livre est un succès, et Chateaubriand compte au nombre de ses lecteurs.
Je l’imagine, découvrant ces premiers mots de l’italien, tout à la fois fasciné et agacé par cette sorte de double transalpin, ce Chateaubriano si vous voulez, lui qui trouvait déjà que Lord Byron lui avait tout piqué :
Ai-je écrit ces mémoires par vanité et pour parler de moi ? Je désire vivement que cela ne soit pas ; et, autant qu’on peut se constituer soi-même son juge, je crois l’avoir fait dans des vues plus élevées.
J’ai voulu contribuer à relever le courage de quelque infortuné par le récit des maux que j’ai soufferts et des consolations que l’homme peut trouver ; je l’ai éprouvé dans les plus grands malheurs.
Attester qu’au milieu de mes longs tourments, nulle part je n’ai vu l’humanité aussi injuste, aussi peu digne d’indulgence, aussi pauvre de belles âmes qu’on a coutume de la représenter.
Inviter les cœurs nobles à se défendre de haïr, mais au contraire à aimer tous les hommes, à n’avoir de haine irréconciliable que pour le vil mensonge, la pusillanimité, la perfidie, pour tout abaissement moral.
Redire enfin une vérité déjà bien connue, mais trop souvent oubliée : savoir que la religion et la philosophie commandent l’une et l’autre, avec l’énergie dans la volonté, le calme dans le jugement, et que, sans ces conditions réunies, il n’y a ni justice, ni dignité, ni principes certains.
Durant sa détention à Venise, Pellico fait la connaissance de Zanze, la jeune fille de son geôlier. Elle lui prépare café si fort que le poète, tel un auteur d’infolettre, accomplit sa tâche jusqu’à l’aube qui sonne l’heure de se jeter sur la paillasse malpropre où il se fera dévorer par des moustiques qui, manifestement, n’ont pas la virulence des moustiques-tigres du sud-Gironde sans quoi il n’aurait pas survécu.
Bientôt, il attend les visites de Zanze avec impatience :
Mais si le sentiment qu’elle fit naître en moi n’était pas ce qu’on appelle amour, je confesse qu’il en était assez voisin. Je désirais la voir heureuse, lui voir épouser celui qu’elle aimait. Je n’éprouvais pas la moindre jalousie, je n’avais aucune idée qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais lorsque j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espérance que ce serait la Zanze, et, mécontent si ce n’était pas elle, si c’était elle mon cœur battait plus fort et s’épanouissait de joie.
Lors d’une de ces visites survient un moment important de leur histoire :
Un soir, en épanchant dans mon cœur une grande affliction qu’elle avait éprouvée, l’infortunée jeta ses bras à mon col, et me couvrit le visage de ses larmes. Cet embrassement était pur de toute idée profane ; une fille n’embrasse pas son père avec plus de respect.
Seulement il arriva que mon imagination en demeura trop vivement frappée. Cet embrassement me revenait souvent à l’esprit, et alors je ne pouvais plus penser à autre chose.
Une autre fois qu’elle s’abandonna au même élan de confiance filiale, je me hâtai de me dégager de ses bras chéris, sans la presser sur mon sein, sans l’embrasser, et lui dis en balbutiant :
– Je vous en prie, Zanze, ne m’embrassez pas ainsi ; cela n’est pas bien.
Elle arrêta ses yeux sur mon visage, les baissa, et rougit ; et certes, ce fut la première fois qu’elle lut dans mon âme que je pouvais devenir faible auprès d’elle.
Et la vie reprend, simple et tranquille :
Souvent une parole de la Zanze, un sourire, une larme, une grâce de son dialecte vénitien, l’agilité de ses bras à défendre elle et moi, avec son mouchoir ou son éventail, des piqûres des moustiques, faisaient couler dans mon âme une joie enfantine qui durait tout le jour. Il m’était doux surtout de voir que ses afflictions se calmaient quand elle me parlait, que ma pitié lui était chère, que mes avis la trouvaient docile, et que son cœur s’enflammait quand nous parlions de Dieu et de la vertu.
Hélas, tout a une fin :
Rien n’est durable ici-bas. La Zanze tomba malade. Dans les premiers jours de sa maladie, elle venait me voir en se plaignant de grands maux de tête. Elle pleurait, et ne me disait pas la cause de ses larmes ; seulement elle balbutiait quelques plaintes contre son amant :
– C’est un scélérat, disait-elle, mais que Dieu lui pardonne !
Quelque instamment que je la priasse de m’ouvrir son cœur comme de coutume, je ne pus savoir ce qui pouvait à ce point la rendre malheureuse.
– Je reviendrai demain matin, me dit-elle un soir.
Mais le jour suivant, le café me fut apporté par sa mère, les autres jours par les secondini. La Zanze était sérieusement malade.
Dès lors, tout s’assombrit :
Au temps de la Zanze, ses visites, quoique toujours trop courtes, en interrompant agréablement la monotonie de mes continuelles méditations et de mes silencieuses études, en mêlant d’autres idées au fil de mes idées, en éveillant en moi de suaves sympathies, embellissaient véritablement mon infortune, et je me sentais doublement vivre.
Ce temps passé, la prison redevint pour moi un tombeau : pendant plusieurs jours je fus accablé de tristesse au point de ne plus trouver aucun plaisir même à écrire.
En 1833, c’est un Chateaubriand fort célèbre et curieux qui fait rechercher Zanze à Venise par son fidèle domestique Hyacinthe ; ce dernier la retrouve qui vit chez sa mère.
Ni une ni deux, notre Beau plaintif saute dans une gondole pour rencontrer la Muse :
J’ai vu apparaître une femme plus petite encore que sa mère, enceinte de sept ou huit mois, cheveux noirs nattés, chaîne d'or au cou, épaules nues et très belles, yeux longs de couleur grise et di pietosi sguardi, nez fin, physionomie fine, visage effilé, sourire élégant, mais les dents moins perlées que celles des autres femmes de Venise, le teint pâle plutôt que blanc, la peau sans transparence, mais aussi sans rousseurs.
J'ai dit à Zanze qu'admirateur de M. Pellico, j'avais voulu voir une femme qui fut si bonne pour un pauvre prisonnier. Zanze paraissait chercher dans sa mémoire le nom que je venais de prononcer ; puis : « Oui ! oui ! M. Pellico ; je m'en souviens ; un Carbonaro. — Savez-vous qu'il a écrit un ouvrage sur ses prisons et qu'il y parle de vous ? — Non, je ne sais pas.
Elle s'embellissait à mesure qu'elle parlait. Pellico a très bien peint le charme de ce qu'il appelle la laideur de la petite geôlière, bruttina : grazioze, adulazioncelle, venezianina adolescente sbirra . Zanze au compte même de sa mère, a vingt-quatre ans ; elle en avait quatorze lorsqu'elle confiait les peines de cet âge à l'auteur de Françoise de Rimini . Elle n'avait pas alors eu trois enfants et n'était pas enceinte d'un quatrième. Zanze m'a dit que deux de ses enfants étaient morts et qu'elle n'en avait plus qu'un.
Telle est la puissance du talent : Pellico a prêté à sa consolatrice bruttina qui chassait si bien les mouches avec son éventail, un charme qu'elle n'a peut-être pas. La Siora Zanze est un ange d'amour quand après avoir baisé un verset de la Bible, elle dit au prisonnier : « Toutes les fois que vous relirez ce passage, je voudrais que vous vous souvinssiez que j'y ai imprimé un baiser. »
Avant de quitter Venise, Chateaubriand fait parvenir à Zanze et à sa mère un exemplaire de Mes Prisons et envoie à Hyacinthe l’excuser d’être parti précipitamment.
Il trouva la mère et la fille dans une grande colère ; elle venait de lire Le mie Prigioni. La mère disait que Silvio était un scélérat, il s’était permis d’écrire que Brollo l’avait tiré, lui Pellico, par une jambe, lorsque lui Pellico était monté sur une table. La fille s'écriait : « Pellico est un calomniateur ; c’est de plus un ingrat. Après les services que je lui ai rendus, il cherche à me déshonorer. » Elle menaçait de faire saisir l’ouvrage et d’attaquer l’auteur devant les tribunaux ; elle avait commencé une réfutation du livre : Zanze est non seulement une artiste, mais une femme de lettres.
Hyacinthe la pria de me donner la réfutation non achevée ; elle hésita, puis elle lui remit le manuscrit : elle était pâle et fatiguée de son travail.
Zanze entend bien mettre i puntini sulle i dans ce texte traduit par Chateaubriand :
La Vénitienne va s’émerveillant que quelqu’un ait eu le courage d’écrire contre elle deux scènes d’un roman formé et rempli de faussetés impies. Elle se plaint fortement de l’auteur qui se pouvait servir d’une autre personne pour donner carrière à son talent, et non prendre pour jouet une jeune fille honnête d’éducation et de religion, estimée, aimée et connue à fond de tous.
Comment Silvio peut-il dire qu'à mon âge de « treize ans (qui étaient mes ans lorsqu’il dit m’avoir connue) ; comment peut-il dire que j’allais journellement le visiter dans sa demeure, si je jure de n’y être allée que très peu de fois, et toujours accompagnée ou de mon père, ou de ma mère, ou d’un frère ? Comment peut-il dire que je lui ai confié un amour, moi qui étais toujours à mes écoles, moi qui, à peine commençant à savoir quelque chose, ne pouvais connaître ni l’amour, ni le monde ; seulement consacrée que j’étais aux devoirs de la religion, à ceux d’une obéissante fille, toujours occupée de mes travaux, mes seuls plaisirs ?
Je jure que je ne lui ai jamais parlé (à Pellico) ni d’amour, ni de quoi que ce soit ; mais si quelquefois je le voyais, je le regardais d’un œil de pitié, parce que mon cœur était pour chacun de mes semblables plein de compassion. Aussi je haïssais le lieu où mon père se trouvait par fortune : il avait toujours occupé une autre place ; mais après avoir été un brave soldat, ayant bien servi la République et ensuite son souverain, il fut mis contre sa volonté et celle de sa famille dans cet emploi.
Il est très faux (falsissimo) que j’aie jamais pris une main du susdit Silvio, ni comme celle de mon père, ni comme celle de mon frère ; premièrement parce que, bien que jeunette et privée d’expérience, j'avais suffisamment reçu d’éducation pour connaître mes devoirs. Comment peut-il dire avoir été par moi embrassé, moi qui n’aurais pas fait cela avec un frère même : tels étaient les scrupules qu’avait imprimés dans mon cœur l’éducation reçue dans les couvents où mon père m’avait maintenue !
Vraiment, il arrivera que j’ai été plus connue de lui (Pellico) qu’il ne le pouvait être de moi ! Je me tenais journellement en la compagnie de mes frères dans une chambre à lui voisine (laquelle était le lieu où dormaient et étudiaient mes susdits frères) ; or, puisqu'il m’était loisible de demeurer avec eux, comment peut-il dire que je discourais avec lui des affaires de ma famille, que je soulageais mon cœur, au sujet de la rigueur de ma mère et de la bonté de mon père ? Loin d’avoir un petit motif de me plaindre d’elle, elle fut par moi toujours aimée.
Comment peut-il dire qu’il a crié contre moi pour lui avoir apporté de mauvais café ? Je ne sache personne qui puisse dire avoir eu l’audace de crier contre moi, m’ayant tous estimée par leur seule bonté.
Je me fais mille étonnements de ce qu’un homme d’esprit et de talent ait eu le courage de se vanter injustement de semblables choses contre une jeune fille honnête, ce qui pourrait lui faire perdre l’estime que tous professent pour elle, et encore l’amour d’un respectable mari, lui faire perdre sa paix et sa tranquillité dans les bras de sa famille et de sa fille.
Je me trouve indignée outre mesure contre cet auteur pour m’avoir exposée de cette manière dans un livre publié, et pour avoir pris une si grande liberté de citer mon nom à chaque instant.
Mais moi je saurai bien recourir où il me sera fait une véritable justice ; je n’entends pas, je ne veux pas être, soit en bien, soit en mal, nommée en public.
Je suis heureuse dans les bras d’un mari qui m’aime tant, et qui est vraiment et vertueusement payé de retour. Il connaît bien non seulement ma conduite, mais mes sentiments. Et je devrai, à cause d’un homme qui juge à propos de m’exploiter dans l’intérêt de ses écrits mal fondés et remplis de faussetés....... !
Silvio me pardonnera ma fureur, mais il devait s’y attendre, alors que je viendrais à connaître clairement sa conduite à mon égard.
Voilà la récompense de tout ce qu’a fait ma famille, l’ayant traité (Pellico) avec cette humanité que mérite chaque créature tombée en une pareille disgrâce, et ne l’ayant pas traité selon les ordres.
Et moi cependant je fais le serment que tout ce qui a été dit à mon égard est faux. Peut-être Silvio aura été mal informé à mon égard, mais il ne peut dire avec vérité des choses qui, n’étant pas vraies, lui sont seulement un motif plus fort de fonder son roman.
Je voudrais en dire davantage ; mais les occupations de ma famille ne me permettent pas de perdre plus de temps. Seulement je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude, et peut-être une perpétuelle infélicité.
C’est très grave.
Plutôt que de paraphraser Chateaubriand, je lui laisse la parole :
Qui de Pellico ou de Zanze a raison ? de quoi s'agit-il aux débats ? d'une simple confidence, d’un embrassement douteux, lequel, au fond, ne s’adresse peut-être pas à celui qui le reçoit. La vive épousée ne veut pas se reconnaître dans la délicieuse éphèbe représentée par le captif ; mais elle conteste le fait avec tant de charme, qu’elle le prouve en le niant. Le portrait de Zanze dans le mémoire du demandeur est si ressemblant, qu’on le retrouve dans la réplique de la défenderesse : même sentiment de religion et d’humanité, même réserve, même ton de mystère, même désinvolture molle et tendre. Zanze est pleine de puissance lorsqu’elle affirme, avec une candeur passionnée, qu’elle n’aurait pas osé embrasser son propre frère, à plus forte raison M. Pellico.
Zanze n’est point séduite par l’idée d’être immortelle dans un ouvrage immortel ; cette idée ne lui vient pas même à l’esprit : elle n’est frappée que de l'indiscrétion d’un homme ; cet homme, à en croire l’offensée, sacrifie la réputation d’une femme aux jeux de son talent, sans souci du mal dont il peut être la cause, ne pensant qu’à faire un roman au profit de sa renommée. Une crainte visible domine Zanze : les révélations d’un prisonnier n'éveilleront-elles pas la jalousie d'un époux ?
Le mouvement qui termine l'apologie est pathétique et éloquent : « Je rends grâces au signor Silvio de son ouvrage, et de m’avoir, innocente de faute, mis dans le sein une continuelle inquiétude et peut-être une perpétuelle infélicité ».
Sur ces dernières lignes écrites d’une main fatiguée, on voit la trace de quelques larmes.
Moi, étranger au procès, je ne veux rien perdre.
Je tiens donc que la Zanze de Mie Prigioni est la Zanze selon les Muses, et que la Zanze de l'apologie est la Zanze selon l’histoire.
Je lui déclare que, dans mes Mémoires, aucun personnage ne me plaît autant qu’elle, sans en excepter ma sylphide. Entre Pellico et Zanze elle-même, à l’aide du manuscrit dont je suis dépositaire, grande merveille sera si la Veneziana ne va pas à la postérité !
Oui, Zanze, vous prendrez place parmi les ombres de femmes qui naissent autour du poète, lorsqu'il rêve au son de sa lyre. Ces ombres délicates, orphelines d'une harmonie expirée et d’un songe évanoui, restent vivantes entre la terre et le ciel, et habitent à la fois leur double patrie.
Ô Zanze, deux fois immortelle malgré toi !
Nul besoin de nous jours d’envoyer son domestique à la recherche des muses, il suffit de quelques clics pour tout connaître d’elles, sans même avoir à leur parler.
Gardons-nous pourtant des dangers de l’incarnation.
Je le dis pour avoir souvent regretté ma curiosité. Je ne fais pas ici référence au physique mais à l’impossibilité ultérieure de retourner au texte avec les mêmes possibilités de fantaisie.
Mais réjouissons-nous, celles-ci peuvent continuer à vivre en nos coeurs : pas de Copains d’Avant pour la Sylphide de Chateaubriand, pas de profil Facebook pour l’Henriette de Casanova, pas de stories Instagram pour la Béatrice de Dante. Je n’ai pas vérifié Linkedin.
Je note ces mots dans mon carnet Action à 2 euros afin de ne pas les oublier : Zanze selon les Muses, Zanze selon l’histoire.