Jours de Francis

La Bohème

J’ai rendez-vous avec le célèbre dessinateur Soulcié. Alors que j’arrive à la gare, l’embrayage de ma Vespa lâche dans un bruit sec et métallique. Le train pour Bordeaux est en vue : je dois prendre une décision instantanée, comme ces pilotes de chasse surentraînés. Pas question pour moi de remettre ce premier rendez-vous, contrairement à  Soulcié qui a plusieurs fois usé de prétextes comme le confinement ou la mort de son père. Tant pis, j’appellerai l’assistance-dépannage au retour ; je gare la Vespa et me précipite sur la passerelle qui mène au quai.

C’est la première fois que je rencontre le célèbre dessinateur Soulcié. Il est l’autre grand auteur de Bordeaux. Ses petits dessins, très appréciés du public, lui valent une telle gloire qu’il passe à la télévision. Que voulez-vous, c’est l’époque qui veut ça. Dans le restaurant, je reconnais immédiatement sa grande silhouette athlétique, sa coupe de cheveux punk et sa boucle d’oreille : il est exactement comme dans ses petits dessins infantiles. Attablés devant nos pizze, nous évoquons nos vies de bohème : puissance de nos SUV respectifs, soucis occasionnés par nos résidences secondaires, astuces d’optimisation fiscale, etc. C’est Montparnasse ressuscité, je ne serais pas surpris d’apercevoir Modigliani ou Breton passant la porte. Dans ma tête, Aznavour : La Bohème, la Bohème, nous ne mangions qu’un jour sur deux, Elsa et le Latino-Américain : C’est un beau roman d’amitié qui commence, entre nous deux, magique adolescence. J’en oublierais presque que Soulcié a un plus gros SUV que le mien et que sa résidence secondaire est plus grande.

Le temps passe bien vite entre artistes ; il est est déjà l’heure de se quitter pour regagner nos ateliers sous les toits. Devant sa bicyclette, Soulcié me parle nonchalamment de son dentiste, le Docteur B., équipé d’une machine lui permettant de fabriquer sur place une prothèse dentaire. Je tique : le Docteur L., mon dentiste que vous connaissez, vient à peine de s’équiper d’une machine avec crayon électronique pour prendre des photos de dents en trois dimensions, qu’il doit encore envoyer au prothésiste. Le Docteur L. était très fier de sa machine, et moi aussi, parce qu’il m’avait invité à l’étrenner avec lui. J’étais son patient zéro. Ainsi, même le dentiste de Soulcié serait plus fort que le mien ? En le regardant s’éloigner après cette nouvelle humiliation, je me dis que, décidément, j’aurais dû faire dessinateur.

Et puis il se met à pédaler en danseuse, et je change d’idée.

De retour à la gare, je fais non sans mal dépanner mon scooter et décide de regagner mon domicile à pied pour impressionner Barbara, plutôt que d’attendre qu’elle me ramène en voiture en rentrant du travail. Je regrette vite ma décision, car la nuit tombe, les bas-côtés de la route sont inexistants, et je dois me jeter dans le fossé à chaque voiture qui me dépasse en klaxonnant. Mes chaussures élégantes, inadaptées à un périple de plusieurs kilomètres, me blessent gravement aux talons (ampoules). Mon sac reporter pèse lourd sur mon épaule meurtrie. Le casque que le dépanneur n’a pas voulu que j’accroche au scooter m’encombre. Bientôt, chaque pas m’arrache un cri de douleur. Je retiens mes larmes sur ce chemin de croix en pensant au Christ, et au valeureux Achille que je surclasse avec mes deux talons de Francis.

Barbara me trouve gisant sur le canapé, et c’est à peine si je peux encore prononcer ces paroles : C’est la faute à Soulcié, comme la victime trouve la force d’accuser son meurtrier dans un dernier souffle.

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Je me promène avec le chien du côté du monastère. Frère Tueur, la trentaine, crâne rasé, prothèse auditive, est assis sur l’un des bancs installés face à la colline plantée de vignes, au sommet de laquelle on voit un château. C’est un très beau et tranquille panorama, les places sont chères aux heures de loisir des moines. D’autres préfèrent méditer en contrebas, devant la statue de la Vierge. Je fais un signe amical à Frère Tueur, qui lève lentement la main avec un regard froid. Je ressens toujours une vague inquiétude lorsque je le croise. J’ai échangé quelques mots avec lui, à l’anniversaire de Frère Yoda, le doyen des moines. Frère Tueur a un accent prononcé ; il est probablement venu d’un autre pays, un pays de l’Est — comme souvent les tueurs, les tortionnaires, les espions — pour se cacher dans ce monastère. Que fuyait-il ? Qui ? Je crois que c’est lui qui s’occupe des ruches du monastère ; sans son faciès d’assassin, il aurait été Frère Abeille, simplement Frère Abeille, et ce nom l’aurait enveloppé d’une aura d’utile douceur. Mais non, il est Frère Tueur. Je m’écarte de quelques mètres lorsque j’arrive à sa hauteur, afin d’esquiver une éventuelle attaque. Comme souvent, le chien dépose une merde dans le chemin qui descend le long du cloître, et comme toujours, je la pousse du pied afin qu’elle ne souille aucune sandale monacale. Aujourd’hui, je m’y applique particulièrement, car je sens le regard de Frère Tueur dans mon dos. Lorsque je repasse devant le monastère, il n’est plus là. Je n’aime pas beaucoup ça ; je me retourne plusieurs fois dans le chemin qui mène à ma maison. Je passe le long du grillage du jardin de Patrick et Suzy. Patrick ordonne son gravier avec une sorte de griffe à longs doigts fins. Il se tient à l’endroit précis où, m’a dit Suzy, il s’est effondré il y a quelques mois, victime d’une attaque. Dans l’hélicoptère qui le transportait à Bordeaux, Patrick a connu une expérience de mort imminente, avec la lumière et tout. Un simple arrêt cardiaque, aucune raison de soupçonner Frère Tueur. Patrick, voyant le chien boudiné dans le gilet jaune, ridicule et trop petit, que je lui impose à cause des chasseurs, s’accroupit et lui dit d’une voix douce : Oh, mais tu as grandi, toi. Le chien lui lèche les doigts à travers le grillage en remuant la queue.

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Le réparateur de scooters m’envoie un message à chaque fois qu’il a fait, ou qu’il compte faire, quelque chose sur ma Vespa. Il n’est pas 11 heures, et voyez  : Pneu arrière usé. Puis : Embrayage remplacé. Ensuite : Vidange faite. Plus tard : Chambre à air à remplacer. Je réponds toujours : OK, parce que je ne sais pas ce qu’il attend de moi. Parfois, il m’appelle au téléphone et tient des propos à la limite de l’incohérence, entrecoupés de silences gênants. Enfin, je reçois ce message que je pense être le dernier de la journée : La suite demain. Je réponds : OK. Puis, inexplicablement, il m’appelle. Après un long silence durant lequel je pensais que la communication avait été coupée, il me dit que je pourrai récupérer la Vespa dès aujourd’hui. Ça m’arrangerait mieux demain, fais-je. Il me répond : Bah non ! Je lui demande : Comment ça, bah non ? et il répond, après un nouveau silence : Pas de place. Je n’insiste pas, car je sais que son atelier exigu héberge déjà beaucoup de belles machines de la région. Il est spécialisé en scooters à vitesses des années 50 à 2000. En outre, lui seul a accepté de réparer mon scooter. Je lui réponds donc : OK.

Je demande à Barbara de rentrer plus tôt du travail pour m’emmener en voiture au garage, à 40 kilomètres de là. Nous sommes tout près lorsque le réparateur m’appelle pour me dire que je ne lui ai pas répondu au sujet du pneu. Je lui réponds que j’ai envoyé OK en réponse à tous ses messages. Un OK par message, beaucoup de OK. Long silence que j’entrecoupe de Allo, Allo, puis il fait : Ah j’ai pas regardé mes SMS.

Pendant qu’il achève les réparations, Barbara et moi admirons les vieilles Vespa et Lambretta qui occupent la majeure partie de l’atelier. Soudain, un adorable chien sorti de nulle part nous bondit joyeusement dessus. Est-ce de me voir jouer avec son beau toutou ? Le réparateur se met à me tutoyer. Regarde, me dit-il en me montrant mon pneu arrière usé jusqu’à la corde, la chambre à air attaquée par la rouille de la jante. Cette familiarité nouvelle ne me dérange pas, car je le trouve très cool. Il dit : J’ai des allemands. Je le regarde sans comprendre. Il ajoute : Les pneus, j’ai des allemands. Accrochent super, mais si tu préfères les italiens. Je réponds : OK. C’est à son tour de me regarder sans comprendre. Je précise : OK un allemand. Alors, il entreprend de démonter l’aile de la Vespa. Comme le chien m’a épuisé et que de toute façon il préfère Barbara, comme tout le monde, j’ai l’idée de faire la conversation pour me donner une contenance. Je dis : C’est pratique les deux porte-bagages pour les longs road trips. Je sens que j’ai capté son attention, même s’il ne relève pas la tête pour répondre : Moi aussi j’ai pas mal voyagé à Vespa, t’es allé où ? Je m’exclame : En Dordogne, pendant cinq jours entiers ! Il lève la tête et me regarde. Je demande : Et toi ? Il me dit : Italie, Angleterre, Allemagne, un peu partout. Avec une tente je suis libre. Je réponds : Ah moi je préfère l’hôtel. Il change de sujet : T’as le pot encalminé, faudra faire quelque chose. Je réponds, sur un ton de connaisseur : Il n’est pas d’origine, je n’aimais pas le bruit. Il demande alors : Ben oui j’ai vu, il est pas bien monté qui c’est qui l’a monté ? Quand je lui donne le nom du garage, il dit d’un air soupçonneux : C’est Fabien ça, bizarre il fait jamais d’erreurs Fabien. Puis il ajoute : Faudra régler ça tu vas gagner en confort. Serait-ce une invitation à revenir ? Enfin, il a terminé de changer le pneu. Il met une petite tape dessus, et dit : Avec ça, tu vas pouvoir te pencher dans les virages. Faudra penser au pneu avant, la prochaine fois. Mais oui, il nous envisage bien un avenir mécanique commun. Il fait descendre l’espèce d’établi motorisé sur lequel se trouve mon scooter et pose trois superbes autocollants au nom du garage sur la selle. Quand il dit : Choisis-en un je te l’offre, je n’en crois ni mes yeux, ni mes oreilles. J’opte pour le plus vintage des trois, que je glisse vite dans ma poche comme s’il allait changer d’avis. Je vois, au-dessus du panneau d’outils, une belle affiche d’un scooter club portant lui aussi le nom du garage, et je demande : Tu as un club ? Il se retourne vers l’affiche et me répond un peu précipitamment, comme pris en faute : Oh c’est juste un club de copains. J’ai l’impression qu’il insiste un peu trop sur le copains, comme s’il craignait que je demande à en faire partie. Après ça, il a la parole rare et le regard fuyant. C’est donc le cœur lourd que je prends la route, dans la nuit noire et sous une pluie battante, pour effectuer l’un des trajets les plus dangereux de ma vie. À la maison, je retrouve Barbara, qui s’inquiétait de me savoir en si grand péril. T’inquiète pas, j’ai un pneu allemand, lui dis-je en ôtant la parka dégoulinante qui m’a fidèlement protégé des éléments déchaînés, car elle est allemande, elle aussi. Je préfère épargner à cette pauvre enfant le récit de tous les dangers qui ont failli me coûter la vie. Sur mon téléphone, un message du réparateur, inquiet lui aussi : Bien rentré ? Je lui réponds : OK, et j’ai le cœur un peu moins lourd.

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