Jours de Francis

Défoncé au Toplexil

19 juillet — J’ai, comme je l’expliquais dans mon précédent envoi, avalé par mégarde une onéreuse dent artificielle — une à moi, je précise — et n’ai pu me résoudre à l’abandonner aux canalisations. J’ai plutôt saisi l’occasion de grandir, en transformant cette mésaventure en expérience scientifique ; c’est ainsi que j’ai pu mesurer précisément mon transit, que je savais excellent, mais pensais plus rapide. Il aura fallu pas moins de 48 heures pour retrouver ma dent ; le stress de la perdre définitivement aura probablement joué. Bref, j’ai mis ma dent à flotter dans un liquide de désinfection rouge, et j’ai téléphoné au cabinet du Docteur L. Je m’étais préparé aux pires extrémités pour convaincre Mathilde, l’assistante du Docteur L., de me donner rapidement un rendez-vous, par exemple emprunter ce ton plaintif qui exaspère Barbara : Mais écoutez, il faut absolument qu’il me reçoive aujourd’hui, ça me fait un trou inesthétique, et en plus j’attends depuis deux jours de la récupérer dans mon caca, mais cela fut inutile. Le Docteur L. allait me recevoir cet près-midi même et moi, soulagé, j'allais pouvoir vaquer à mes occupations, qui s'annonçaient nombreuses, difficiles, peut-être même périlleuses.

Gigie, ma coiffeuse et barbière, est en vacances. Lorsqu’elle m’a dit, le mois dernier, entre deux compliments sur mes boucles, qu’elle partait en Sardaigne, je lui ai fait part des difficultés rencontrées dans les Pouilles avec la voiture que nous avions louée par internet. Arrivés à l’aéroport de Bari, nos cartes bancaires ont été refusées pour un motif peu clair, non lié à un manque de provision ou un plafond insuffisant, mais à quelque chose comme une histoire de débit immédiat et différé, bref, nous n’avions pas de véhicule pour rejoindre notre logement situé à près de 80 kilomètres de l’aéroport alors même que nous l’avions réservé sur internet des semaines à l’avance. Je me suis assis en tailleur au milieu du hall des arrivées, j’ai pris ma tête dans mes mains, et j’ai pensé à des choses positives pour ne pas m’effondrer devant tout le monde ; je ne sais plus à quelles choses précisément, mais j’ai pu me relever pour accompagner Barbara dans les autres agences de location. Partout, c’était le même problème de carte, et les tarifs avaient augmenté dans des proportions quasiment surnaturelles, puisque nous étions tombés dans la catégorie des gens qui s’y prennent au dernier moment. C’est d’ailleurs ma catégorie naturelle, mais Barbara n’économise pas ses efforts pour m’en faire sortir depuis des années. De toute façon, les véhicules manquaient partout, car nous étions à la veille d’un long week-end férié. Enfin, dans la dernière agence, une femme a accepté de nous en louer un très laid, très cher, sans parler du supplément pour l’histoire de carte avec le mauvais débit. Tout ceci a jeté une telle ombre sur mon séjour dans les Pouilles que j’ai immédiatement mis Gigie en garde, puisqu’elle projetait de louer une voiture, elle aussi. Elle m’a remercié, et elle a noté dans son téléphone d’appeler sa banque pour éclaircir cette histoire de débit. J’ai été soulagé ; Gigie travaille beaucoup, et je n’aurais pas voulu que ses vacances soient gâchées, comme les miennes, par les loueurs de voitures italiens. Nous avons connu durant ce séjour bien d’autres mésaventures que je détaillerai pas ici pour ne pas faire chuter le tourisme dans les Pouilles, région pauvre mais accueillante, qui a grand besoin de devises pour se développer. Je me permets tout de même de vous mettre en garde contre la faible profondeur de la mer : en faisant le dauphin — une sorte de réflexe lorsque je suis plongé dans l’eau, une mémoire génétique, darwinienne, transgénérationnelle, ou le souvenir d’un état ancien, d’avant mon incarnation actuelle —, je me suis retourné deux doigts en heurtant le sable. Bref, Gigie en vacances, j’ai dû aller faire tailler ma barbe ailleurs.

Me voici donc face à une immense baie vitrée qui donne sur le parking du supermarché, au travers de laquelle on peut contempler le salon de coiffure. J’approche, je vais de droite, de gauche, je ne trouve pas l’entrée. Je fais de grands signes à la coiffeuse qui se trouve à l’intérieur. Au téléphone, elle fait semblant de ne pas voir cet homme d’âge mûr qui s’agite au-dehors. Je frappe à la vitre, et j’articule silencieusement, ouvrant grand la bouche, détachant mes mots : Je — ne — trouve — pas — la — porte, accompagnant mes non-mots de gestes impuissants de la main, mais, le téléphone toujours à l’oreille, elle me tourne soudainement le dos. Enfin, il me vient l'idée que l’entrée se fait peut-être par l’intérieur de la galerie commerciale. Bingo, me voici devant la coiffeuse qui fait semblant de ne pas me reconnaître et m’accueille avec cordialité. Ici aussi, j’ai réservé sur internet : taille de barbe à la tondeuse, dix minutes, seize euros. Après tout, c’est juste pour attendre le retour de Gigie. La coiffeuse regarde sa tablette, lève les yeux, et remarque : Ah normalement cette formule, c’est pour les barbes courtes ; avec votre belle et longue barbe, ça prend plus de dix minutes. Je restitue ses paroles imparfaitement, peut-être qu’elle s’exprime avec une moindre fluidité, mais l’idée, louangeuse, est là. Elle ajoute : Mais pas de problème, là ça va, j’ai personne derrière. On reste sur la formule à seize euros. Pensez simplement à le dire la prochaine fois. Je lui suis très reconnaissant. J’exprime verbalement cette reconnaissance. Je ne lui dis pas, en revanche, qu’il est bien peu probable qu’il y ait une prochaine fois. Elle me complimente au sujet de mes boucles, elle aussi, puis, tondant, me raconte son évacuation, due aux incendies qui continuent de ravager la région. Elle est très avenante, je regrette de l’avoir jugée lors de l’affaire de la vitrine sans porte, et je me dis que si Gigie meurt avant moi, je viendrai me faire coiffer ici. Elle termine en vingt minutes, je paye, et enfourche ma Vespa pour me rendre directement à Bordeaux, où m’attend le Docteur L.

En chemin, je me souviens de ce rappel effrayant que j’ai reçu, émanant carrément du service des impôts, au sujet d’un retard de paiement de la taxe des ordures ménagères. Je le traîne dans mon sac depuis des jours et des jours, car on ne peut pas le payer en ligne. Il faut se rendre, si l'on souhaite payer utiliser sa carte bancaire, dans un bar-tabac partenaire. J’aurais beaucoup à dire sur ce service des ordures ménagères, et je le ferai, mais dans un autre envoi, car sinon je risque de perdre le fil de mes pensées, ou plutôt de m’y perdre. Certes, j’ai décidé d’écrire de façon plus détendue, de me laisser aller à la digression, de moins me relire, mais ces histoires de puces électroniques dans les poubelles, de courriels passifs agressifs, de vexations de la part du personnel de ramassage, de moqueries de Jean-Marie, le voisin, cela me mènerait trop loin. Je reviens donc à mon sujet. Je me gare devant le bar-tabac le plus proche, j’entre, et je demande : Vous êtes partenaire ? La tabagiste, très belle, me demande : Partenaire quoi ? Je réponds : Partenaire ordures ménagères. Elle réfléchit un instant : Vous avez quelque chose à payer ? Faites-moi voir. Je lui tends mon rappel effrayant, elle me dit : Oui, c’est bon, avec un sourire. Elle est encore plus belle quand elle sourit. Elle tapote quelque chose derrière son écran, je lui tends ma carte bancaire. Je suis presque heureux de payer mon rappel effrayant, car j’ai l’impression de lui faire un cadeau, un cadeau à 245 euros, en plus. Je me dis que si je recommençais à fumer, je pourrais la voir souvent. Mais c’est mauvais pour la santé. Elle vend des bonbons, aussi. J’en achète souvent à la boulangerie. Je pourrais pousser jusqu’ici pour m’en procurer, mais que dirait la boulangère ? Et les bonbons aussi sont mauvais pour la santé. Ces questions, et d’autres, m’occupent tant et si bien que je suis tout surpris d’être déjà en bas du cabinet du Docteur L. qui se trouve pourtant à quarante kilomètres de là.

Le Docteur L. n’est jamais en retard, même lorsqu’il vous case entre deux rendez-vous comme c’est mon cas aujourd’hui. Il ne faut donc jamais être en retard chez le Docteur L. Un jour, Barbara a été en retard chez le Docteur L., et le Docteur L. l'a renvoyée chez elle. Bien sûr, si elle me l’avait raconté avant que ma relation avec le Docteur L. ne soit si intense, je ne serais peut-être pas retourné le voir, car je n’aime pas qu’on embête Barbara. Une femme attend dans la salle d’attente, où j’ai à peine le temps de m’asseoir, car le Docteur L. me fait signe, discrètement, dans le dos de la femme, de le rejoindre dans la salle où il examine ses patients. Je lui dis : Bonjour, Docteur L. ! et il se fige ; la femme se retourne, le voit, se lève. Le Docteur L. s’excuse d’un air gêné, explique qu’il doit me recevoir avant elle, une urgence, ça ne prendra pas longtemps. La femme, un peu vexée, me regarde, cherchant l’urgence qui lui fait perdre sa place. Je pourrais lui dire : Et une dent dans le caca, ce n’est pas une urgence peut-être ? mais je suis déjà suffisamment embêté pour le Docteur L. qui va être en retard pour la première fois de sa carrière, peut-être. Je me demande s’il utilise un logiciel de gestion de rendez-vous assez performant pour gérer son emploi du temps. J’envisage de lui poser la question en prenant place dans le grand fauteuil, mais la vue des pingouins qui passent à la télé suspendue au plafond me fait tout oublier. Je tends ma dent au Docteur L., qui dit : On l’a déjà recollée, celle-là, elle est pas toute jeune. Je lui réponds : Oui, elle a été installée à Nancy il y a au moins vingt ans. Je sais que cela va lui faire plaisir. Nancy, c’est un truc entre le Docteur L. et moi. J’y ai vécu une dizaine d’années, j’en garde un bon souvenir même si, hormis la place Stanislas, près de laquelle je vivais, il n’y a tout de même pas grand-chose à y voir — n’en demeure pas moins que la place Stanislas est toujours, à mes yeux, la plus belle du monde, et que c’est avec dédain que, visitant Bordeaux pour la première fois en compagnie de Barbara, j’avais embrassé du regard la place de la Bourse et demandé : Où sont les portes dorées à l’or fin ? Le Docteur L., se son côté, aime parler de Nancy parce qu’il y a fait ses études à la faculté des dents, cela lui rappelle sa jeunesse, même s’il paraît toujours jeune. Je pense que c’est grâce au surf, à tout l’argent qu’il gagne, et aussi parce qu’il porte souvent des baskets. Par exemple, aujourd’hui, en resculptant ma dent artificielle pour qu’elle s’ajuste parfaitement — comme si son séjour dans mon ventre l’avait déformée — il me dit : J’adore mes nouvelles baskets, j’ai l’impression de marcher sur de l’air. C’est mon fils Peyo qui me les a offertes, il voulait qu’on ait les mêmes, c’est sympa non ? Je lui réponds que c’est sympa, en effet. Je les imagine côte à côte, avec les mêmes baskets. Ce n’est pas si facile, car je n’ai jamais vu son fils Peyo même s’il m’en a parlé à plusieurs reprises. Il remet ma dent dans ma bouche, et demande : Et là, ça va ? Claquez un peu, pour voir, et, pendant que je claque, il aperçoit mes chaussures et s’exclame : Super vos chaussures, très chic ! C’est quoi comme marque ? Je lui indique la marque, que je ne vais pas citer ici, mais qui est très chic en effet, ce modèle en particulier, habillé et sport à la fois, et j’ajoute : Vous avez vu le petit logo sur le talon ? Adorable, et très discret. C’est une pique à destination du Docteur L., car le logo de la marque des baskets offertes par Peyo est ostentatoire. Je regrette aussitôt ma violence verbale. Le Docteur L. n’a fait pas attention, ou bien il ne relève pas. Son assistante entre dans la pièce, il lui demande de lui procurer de la colle à dents et, lui désignant mes chaussures, dit : Vous avez vu Mathilde ? Ce sont de belles chaussures, n’est-ce pas ? Monsieur Francis m’a dit que c’était des [la marque] et qu’il y avait une boutique pas loin. C’est exact, je ne l’ai pas précisé plus haut, mais je lui ai bien dit qu’il y avait une boutique dans le quartier. Heureusement que le Docteur L. s’en est souvenu. Mathilde regarde les chaussures, dit qu’elles sont belles, en effet, et ajoute : Mais oui, la boutique est juste à côté, rue [bien tenté, lecteur curieux]. Le Docteur L. répond : Ah tiens je vais peut-être aller y faire un tour à la pause alors. L’idée que le Docteur L. puisse porter la même marque de chaussures que moi me plonge dans la félicité. Ce serait un véritable jalon dans notre relation, qui nous mènerait bien au-delà de Nancy. Je pense aussi : Non seulement le Docteur L. n’est jamais en retard, mais il s’accorde des pauses. Je dois garder les mâchoires fermées le temps que ma dent prenne dans la colle. Le Docteur L. en profite pour parler de choses et d’autres avec Mathilde. Celle-ci tousse un peu, elle dit qu'il faut qu'elle aille racheter du Toplexil. Le Docteur L. lui demande alors si le Toplexil défonce toujours. Mathilde lui répond que oui, absolument, elle en prend même parfois avant de dormir pour passer une bonne nuit. Jamais je n’aurais imaginé que Mathilde, si organisée, fût une droguée. Je ne saurais m’en offusquer, même si je le voulais, puisque j’ai les mâchoires collées pour deux bonnes minutes encore. Le Docteur L. se lance dans une anecdote qui vaut la peine, je crois, d’être contée : lorsqu’il était étudiant, il était tombé malade durant ses révisions pour les examens de la faculté des dents. Il prenait donc du Toplexil, sans savoir, comme Mathilde, que c’était de la drogue. Aussi somnolait-il sans cesse, et son père, car il était rentré chez ses parents le temps de ses révisions, n’avait de cesse de le tancer, car il roupillait au lieu de réviser. Il conclut par : Pas commode, mon père, bon desserrez les mâchoires, voilà claquez un peu pour voir ? Je suis extrêmement satisfait, comme toujours chez le Docteur L. : ma dent est encore mieux installée qu’avant que je ne l’avale. Il me dit tout de même : Par contre, je ne peux pas faire de miracle, si on laisse comme ça elle va retomber. Il faudrait la changer en même temps qu’on va remettre celle du bas en septembre. C’est celle que j’ai perdue dans un bonbon mou, et qu’il a fallu refaire parce que j’avais attendu trop longtemps et que l’espacement entre les autres dents avait changé. Cette inertie m’a coûté bien cher, raison pour laquelle j’ai récupéré mon autre dent dans le caca. Je demande au Docteur L. s’il va partir en vacances, il me dit qu’il va juste aller une semaine à Mykonos avec sa nouvelle compagne avant de se rendre dans sa maison du Pays basque, car il a beaucoup d’herbe à y tondre. Il ajoute : Quand je tonds, je ne pense à rien, c’est le bonheur. Je lui demande s’il est content de son tracteur de pelouse, il me dit que oui, très. Je n’insiste pas, mais c’est évidemment un nouveau jalon potentiel. Je lui parlerai de mon tracteur de pelouse à la rentrée. Une image fugace me vient en tête : Le Docteur L. et moi, côte à côte sur nos tracteurs de pelouse, chaussés de [marque], l’esprit vide, souriant à la vie d’un sourire confiant, une bouteille de Toplexil calée dans l’emplacement dédié à la boisson présent sur tout bon tracteur de pelouse. Dans la véranda, Barbara et la nouvelle compagne du Docteur L. préparent en riant une salade de tomates avec de la mozarella. Il me tire de ma rêverie : Je vais demander à Peyo de m’emmener à l’aéroport aux aurores plutôt que de prendre un taxi. Je sais déjà ce qu’il va dire, et la tête qu’il va faire. Il se met alors à imiter Peyo : il fronce les sourcils, parle très lentement, et dit : Euh, pas trop papa, je crois pas, non. Je suis soufflé par le talent du Docteur L. Il ajoute : Je sais ce que je vais faire : je vais le faire venir ici et lui demander devant Mathilde ; il n’osera pas dire non devant elle. Ça marche à tous les coups. Je me demande si Barbara oserait me dire non devant Mathilde ; ce serait un peu compliqué de faire l’expérience, surtout si elle est en retard et que le Docteur L. la chasse encore.

Je suis tellement content d’avoir retrouvé ma dent que je dessine des courbes en roulant sur le chemin du retour. Lorsque j’arrive devant le portail de la maison, moteur pétaradant, le type qui loue depuis peu la grange d’à-côté sort en trombe et me fait un grand signe amical. J’en suis un peu étonné, car la dernière fois que je lui ai parlé, tandis qu’il débarrassait la grange, j’avais eu l’impression de l’ennuyer. C’est toujours un peu vexant, car, pour ma part, je me faisais violence dans le cadre de mon entraînement à la cordialité. Il m’avait tout de même expliqué qu’il louait la grange, car il avait besoin d’espace pour vivre pleinement sa passion, à présent qu’il était à la retraite, ladite passion étant de construire des répliques de luxueuses voitures de course, mais pour enfants, à pédales. Comme j’avais fait semblant de m’intéresser un peu, il m’en avait montré une, avec l’air de me faire une fleur. En effet, une stupide petite voiture verte en forme de suppositoire était suspendue au plafond de la grange. Mais ce qui m’avait le plus enragé, c’était qu’il se comportait de la même manière distante avec Jean-Marie, mon vrai voisin, et que ce dernier ne semblait pas s’en rendre compte, tout à son admiration des voitures pour gamins à la con. Pis, le voisin de la grange ne réalisait pas sa chance que Jean-Marie fût aussi bien luné envers lui, puisqu’il l’avait selon toute vraisemblance toujours connu comme ça. Jean-Marie me fait encore peur, à moi, plus d’un an après notre emménagement. Enfin, voici qu’aujourd’hui, donc, entendant le bruit du moteur deux-temps de la Vespa, le voisin de la grange en sort comme un diable, tout sourire. Une superbe voiture de course rouge, vintage et décapotable, est garée devant. Pas un modèle pour enfant, une vraie, dans laquelle il est venu. Derrière, j’entrevois une mobylette aux roues miniatures, et, dans la grange, une camionnette Wolkswagen. Il aime manifestement les véhicules. C’est peut-être un trait commun à tous les lunatiques.

C’était une journée bien remplie ; n'était mon départ demain pour la région parisienne, jamais je ne me serais imposé de telles épreuves sur un temps si court. Le soir, en fouillant dans le tiroir où je range en vrac mes gélules de passiflore, mes comprimés pour la migraine et toutes ces choses utiles à la vie, je tombe sur un vieux flacon de Toplexil, si vieux que le sucre a presque entièrement solidifié le sirop. Je bois ce qu’il en reste avec un sentiment d’interdit. Est-ce l’effet de la drogue ? En m’endormant, je revois le beau visage de la femme du tabac partenaire. Ses lèvres bougent doucement, elle dit : Merci pour le cadeau et me sourit.

20 juillet — Barbara doit me déposer chez Hyper U auprès de qui j’ai loué la voiture qui m’acheminera en région parisienne. Lorsque j’ouvre le portail, le voisin de la grange est déjà là, charmant, souriant, au moment où Barbara sort de la maison. Il fait quelques pas dans ma direction et lance : Surtout ne vendez pas le scooter ! Je n’ai pas le temps de répondre que Barbara répond : Oh c’est juste une réédition ! Le sourire du voisin de la grange s’efface. Dans la voiture, sous le choc, je trouve la force de demander à Barbara quelle mouche l’a piquée. Ce n'est pas ce que tu réponds toujours, lorsque les gens pensent que c’est un scooter ancien ? C’est vrai. Mais j’aime être le seul à me dévaloriser. Je me sens humilié ; je reste silencieux durant le trajet. Elle m’abandonne sur le parking d’Hyper U, après que j’ai pris sur moi pour la serrer dans mes bras, car je ne la verrai pas pendant plusieurs jours.

Après une attente interminable, due à la méprise d’un employé qui m’avait pris pour un convoyeur, j’entends enfin ces mots longtemps espérés : Jean-Christophe vous attend sur le parking. Je le reconnais immédiatement, c’était lui qui avait fait l’état des lieux du camion que Barbara a loué pour la journée, il y a quelque temps. Il grommelle : La voiture doit être rendue propre. Je regarde la carrosserie dégueulasse, je le regarde, lui, et réponds : Mais elle est sale, là. Silence de sa part, puis : Non, je parle de l’intérieur. Il est beaucoup moins sympathique qu’avec Barbara, je regrette d’avoir trahi mon loueur de voitures habituel, même si, un jour, son chien a pissé sur ma valise. À la maison, où je termine les préparatifs du départ, je reçois un message de Barbara, qui s’est arrêtée au tabac partenaire sur le chemin du travail : Dis donc, en effet, elle est très SYMPA la dame du tabac et elle joint un dessin en ponctuation, quelque chose comme ;-) J’ai peut-être, je l’admets, passé sous silence certains éléments lorsque je lui ai raconté, et avec quel enthousiasme, la façon dont j’ai réglé l’affaire de l’effrayant rappel des ordures ménagères avec l’aide de la sympathique dame du tabac.

Le chien, pensant que je pars sans lui, s’enfuit dans les vignes. Le voisin de la grange, debout près de sa voiture de course vintage, m’observe d’un œil morne. Il doit se demander ce que je fiche, immobile à côté de mon minuscule véhicule, la portière ouverte dans l’attente du chien. Je tente un petit salut amical, qui reste sans réponse. Je pense qu’il me méprise à nouveau depuis que Barbara a vendu la mèche. Nous essuyons une terrible averse en chemin, le chien à l’arrière est mort de trouille, et, comme chez le vétérinaire, il largue une quantité astronomique de poils. Jean-Christophe va me tuer. L’averse passée, je tente de le réconforter à une station-service en lui offrant l’une de mes chips au paprika, mais il la dédaigne. À mon arrivée, je trouve mon père vieilli, amaigri, fagoté n’importe comment avec un bermuda et des mocassins, ma mère met du temps à me reconnaître, une grande tristesse m’envahit, je pense : La fatigue du voyage, sûrement, mais je n’y crois pas moi-même. Je gagne ma chambre, dans laquelle il fait une chaleur à crever. Mon père me crie qu’il n’y a plus de papier toilette dans la maison, qu’il faut utiliser des lingettes, mais ne pas les jeter aux toilettes. Pourquoi diable y-a-t-il toujours un problème avec les chiottes lorsque je viens ? Si seulement je pouvais me défoncer au Toplexil, comme le Docteur L. À la nuit tombée, je sors faire un tour avec le chien. J’ai envie de vomir, je regrette d’avoir mangé n’importe quoi en route. Un véhicule est garé juste devant la maison dont, enfant, j’avais cassé toutes les vitres avec un copain. C’est une camionnette de vitrier, quelle ironie. Nous avions le diable au corps à cette époque, Julien et moi. Contre toute attente, ni lui ni moi n'avons fini repris de justice. Il est devenu un jazzman international de grande renommée, et moi, et bien moi, vous savez puisque vous me lisez.