DU 7 AU 13 MAI 2018

OÙ JE DEVIENS YOGI ET MANQUE DE FAIRE UN PNEUMOTHORAX

Cher abonné,

À toi ces paroles de Montaigne :

Nous sommes de grands fols ! « Il a passé sa vie en oisiveté”, disons-nous ; “Je n’ai rien fait d’aujourd’hui.” Quoi ! n’avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. “Si on m’eût mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je savais faire.” Avez-vous su méditer et manier votre vie ? vous avez fait la plus grande besogne de toutes. Pour se montrer et exploiter, Nature n’a que faire de fortune; elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans rideau. Avez-vous su composer vos mœurs ? vous avez bien plus fait que celui qui a composé des livres. Avez-vous su prendre du repos ? vous avez plus fait que celui qui a pris des empires et des villes. Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. Toutes autres choses, régner, thésauriser, bâtir, n’en sont qu’appendicules et adminicules pour le plus.

Voici comment j’ai vécu :

7 mai

Je débute la pratique du yoga, convaincu par la contemplation sur les réseaux sociaux de corps de femmes souples et élancés rivalisant de souplesse et de puissance en justaucorps. J’aimerais voir ce genre de corps à l’été prochain. J’avais déjà effectué quelques séances sous la supervision de Barbara. J’en étais sorti suant et à demi-paralysé mais j’avais constaté une amélioration de ma souplesse fort utile à ma pratique des sports de combat, ainsi qu’un meilleur maitien général. Je pratiquerai seul, au petit matin, afin de n’infliger à personne le triste spectacle de ma personne grimaçante et tremblotante.

J’écris avant de me rendre au restaurant où j’opte à nouveau pour un plat dont je ne souhaite pas connaître la composition. Une cliente curieuse s’en fait malheureusement donner le détail à la table voisine, et c’est trop tardivement que je me bouche les oreilles. Alors que je porte à ma bouche des lamelles de betterave et de carottes mélangées, cette phrase déboule, il n’y a pas d’autre mot, dans mon esprit : L’espoir est une maladie. Peut-être est-ce une maxime inventée par quelque philosophe pessimiste que j’aurais lue puis oubliée. Peut-être est-ce un message que l’on souhaite faire passer à travers moi, Moïse du peuple des admirateurs de Cioran. L’espoir est une maladie : le pense-je seulement ? Mais après tout les prophètes n’ont pas à juger du message qu’on les somme de passer à leurs contemporains. Pourquoi, comment sommes-nous distingués parmi les mortels, dans quel but et par qui ? Je demeure sans réponses face à mon thé vert.

L’oeil gauche du chien pleure, résultat probable de ses courses folles du week-end* dernier dans les hautes herbes qui lui fouettaient le visage. Je dois lui appliquer rien de moins qu’une prise de close combat** pour le maitriser pendant que Barbara verse du sérum physiologique dans son oeil malade. Comme chaque après-midi il urine contre le mur de l’église. Je redoute toujours qu’un fidèle ne s’en échappe dans un état de fureur pour me hurler au visage que c’est là un terrible blasphème. Cette fois pourtant, je suis tranquille. Je lui dirai le cas échéant : L’espoir est une maladie, et il reconnaîtra en moi son prophète.

Il y a une femme au gouvernement qui a des cheveux superbes.

Socrate boit la ciguë et meurt après avoir passé ses dernières heures à disserter avec ses amis. Peut-être devrais-je me montrer plus prudent quant à la composition des plats, que je refuse de connaître par goût de l’aventure, d’autant que je suis allergique aux fruits de mer.

* Anglicisme désignant habituellement le samedi et le dimanche.

** Méthode de combat caractérisé par un amalgame de techniques létales ou incapacitantes. Bien évidemment, l’emploi de technique en question a été ici maitrisée afin de n’entrainer ni la mort ni la paralysie.

 8 mai

Séance de yoga difficile. Mes articulations me font souffrir ainsi que mes tendons. La posture* du cobra soumet mes poignets à une forte pression. Il me semble qu’ils se fragilisent avec le temps. Je souffre peut-être d’une forme tardive de la maladie des os de verre. Je persévère cependant car j’ai constaté la veille ce paradoxe : ces étirements, pour épuisants qu’ils soient dans l’instant, loin de m’affaiblir durant la journée, semblent me procurer une énergie nouvelle.

Dehors le temps est gris, incertain. Dans une rue sans charme du quartier je croise un homme dont la face s’illumine soudain : il vient de remarquer la devanture bariolée du café brésilien dont les clients font tant de bruit au retour des beaux jours.

Je collecte et trie des images d’illustration en rapport avec le bien-être, à la demande de Barbara : parmi les saris oranges, les bougies, les arbres majestueux, il y a des baleines sous la mer. J’écoute un enregistrement de leurs chants en hommage à leur majesté. J’apprends alors soudainement le décès de la chanteuse belge Maurane et cela me laisse perplexe. Puis je retouche des portraits de femmes que j’ai réalisés, car l’appareil a comme toujours enregistré les défauts que l’oeil ne voit pas : aspérités, vénules, boutons et rougeurs. Les plus belles femmes ont une peau atroce pour peu que l’on y regarde de suffisamment près.

La compagnie de l’électricité semble avoir fait une erreur qui me plonge dans un fatras administratif, mais personne ne répond au téléphone en ce jour férié. Grande angoisse.

Je sors dîner et avise sur le mur de l’immeuble voisin ce graffiti nouveau à la peinture rouge : Nous sommes la 5ème colonnes. Cette faute d’orthographe révélatrice de l’ignorance des vandales m’exaspère encore plus que la stupidité du propos et le saccage d’un immeuble classé au patrimoine. Je suis toujours en train de dire ma colère à Barbara, lorsque je glisse sur un papier humide laissé là par quelque inconséquent. Il me faut procéder à un rétablissement réflexe spectaculaire pour éviter la chute, mais je crains fort de m’être occasionné un pneumothorax**.

J’arrive au restaurant québécois en me tenant les flancs ; toute discussion suivie avec nos amis est rendue impossible par le personnel qui hurle de joie et sonne la cloche toutes les fois qu’un client satisfait laisse un pourboire dans la boite posée près de la caisse. Déjà fatigué, je suis encore affaibli par ma blessure aux poumons. Je me contente donc de glisser un trait d’esprit ici ou là, mais je m’anime lorsque nous en venons à parler du jeu d’échecs. Je conte quelques anecdotes tirées de mes plus célèbres parties et bien que l’audience fut captivée — même Barbara qui pourtant connait ces histoires par coeur — je fais courtoisement dévier la conversation sur la sorte de poisson-robot que met au point notre ami, afin de ne pas monopoliser l’attention. Je lui propose quelques améliorations, qu’il juge compliquées à mettre en oeuvre, mais il me promet d’en parler à l’équipe de scientifiques et d’inventeurs qu’il anime.

Dans la rue on me demande quel âge a mon chien, et on s’étonne à nouveau de ma réponse : trois ans. Que pensent les quidam lorsqu’ils nous voient passer tous deux le soir, blanchis prématurément, à la lueur des réverbères ? Derrière des rideaux un homme se tourne certainement vers sa femme et lui dit : Tiens, le vieil homme et son vieux chien sortent plus tard que d’habitude aujourd’hui.

Naissance de Gustave Flaubert.

* J’ai employé par erreur le mot « pose » au lieu de « posture » dans le précédent envoi. Je vous prie, chers abonnés, de bien vouloir m’excuser pour cette erreur que m’a signalée Barbara sans précautions, m’ôtant de ce fait le sommeil dans la nuit de lundi à mardi.

** Décollement de la plèvre.

9 mai

J’arrête le yoga.

Dans la rue j’assiste à cette scène effrayante : deux adultes se croisent à vélo, leurs enfants assis sur leurs porte-bagages respectifs tentent de se taper dans la main au passage comme dans un film américain. Les deux parents, déséquilibrés par ce mouvement intempestif, manquent alors de tomber au bas de leur vélo. Puis au coin de la rue, un enfant également juché sur un vélo et habillé en Homme-Araignée manque de percuter un poteau, qu’il ne pouvait voir à sa dextre à cause de l’autocollant opaque qui obstruait sur son verre de lunette droit. Jour bien dangereux pour les jeunes vélocipédiste.

Au parc à chiens le visage de José se renfrogne lorsqu’un nouvel arrivant lui demande s’il a coupé ses cheveux. Or José n’a nullement coupé ses cheveux, il a cessé de porter la casquette qui protège du froid son crâne presque chauve. Il maugrée imperceptiblement en guise de réponse. Je comprends ultérieurement que sa mauvaise humeur est due au fait qu’il va passer le week-end* au sein de sa belle famille.

Toujours plongé dans La recherche. Bien que stupéfait de voir Saint-Loup affubler sa maîtresse Rachel du petit nom de Zézette, tout à fait admiratif de son courage physique — le passage où il gifle un journaliste, ô mon cher Saint-Loup ! En désaccord cependant lorsqu’il bastonne un homosexuel à moins bien entendu, mais le narrateur est muet à ce sujet, qu’il ne se fut agi d’un homosexuel journaliste.

Je croise une jeune femme venue d’Inde qui m’explique qu’elle est une yogi assidue. Nous sympathisons rapidement à la faveur de cette passion commune.

Une heure passée au téléphone avec une conseillère charmante et professionnelle de la société d’électricité. Je note tout ce qu’elle m’explique afin de ne pas l’oublier. Il ressort de notre entretien que la facture disproportionnée que j’ai reçue n’est pas le produit d’une erreur : il y aurait probablement, au sein de mon réseau électroménager, un appareil détraqué lancé dans une course folle à la consommation et décidé à provoquer ma ruine. Mais ne parvenant pas à relire mes notes, prises dans l’affolement, je n’en sais finalement pas beaucoup plus après avoir raccroché.

Au moment du coucher je conte à Barbara l’histoire de Maria Stella, cette jeune femme qui se prétendait fille légitime de Philippe d’Orléans. On lui aurait substitué à la naissance le fils d’un simple geôlier toscan, et ce gueux aurait ultérieurement régné sur la France sous le nom de Louis-Philippe. Elle m’écoute jusqu’à la fin ou fait très bien semblant.

Triste anniversaire de la mort de Pascal Sevran dont j’appréciais l’émouvant journal.

* Voir note précédente.

 10 mai

Je me remets au yoga.

Journée à la campagne chez une amie scénariste avec laquelle je travaille à l’adaptation d’une de mes fiction récentes. C’est une expérience nouvelle pour moi que de travailler avec quelqu’un et j’en ressors satisfait mais épuisé ; rendez-vous est pris pour la semaine prochaine — un matin en raison de son atelier anti-moustiques l’après-midi.

Le soir, lecture d’Emmanuel Bove : La dernière nuit — superbe et haletant. Son retour en grâce auprès de quelques éditeurs, notamment Le Castor Astral, me remplit de bonheur.

Il y a soixante-dix-sept ans Rudolf Hess, parti négocier une paix séparée entre l’Allemagne et le Royaume-Uni, s’élançait courageusement en parachute dans le ciel écossais depuis son Messerschmitt en flammes.

 11 mai

J’abandonne le yoga.

J’écris puis je me rends dans un restaurant à ce point surpeuplé que je dois attendre une table, assis à l’extérieur assis sur un banc instable. La serveuse qui m’apporte mon chai latte végétal renverse la moitié de son plateau sur le sol et s’écrie, manifestement soulagée : Ouf le pire a été évité. Je renonce à lui montrer mes chaussures anglaises éclaboussées de vin blanc et les coulures de vin rouge le long de ma tasse. Je patiente, écoutant le message de l’architecte dont j’avais loué les services il y a des années qui voudrait que je le rappelle sans même me dire pourquoi. On croit rêver : en voila un qui va attendre longtemps. À la table voisine, un adorable petit chien attend sagement que son maître lui donne des patates douces tirées de son veggie bowl* qui, à ma grande irritation, est servi non pas dans un bol mais dans une simple assiette creuse.

J’accompagne Barbara dans un pop-up store** où je me vautre dans un confortable fauteuil d’osier tandis qu’elle passe des vêtements dans la cabine d’essayage et vient me demander mon avis. Comment diable Richard Gere parvenait-il à tenir le coup sans le moindre livre pour passer le temps, dans le fameux film avec mettant un scène une prostituée consumériste ?

L’occasion de vous conseiller cette lecture sans prétention : Cher Monsieur Richard Gere, de Matthew Quick.

Je me rends dans le meilleur magasin d’épices de la ville pour y acheter un bâton de réglisse. L’homme, affable, est un lecteur de la présente lettre : il veut m’offrir la friandise. Je refuse afin de n’être point soupçonné de corruption. Suçotant mon délicieux bâton sur le chemin du retour, je m’inquiète soudain de sentir mon coeur qui s’emballe sous l’effet de cet excitant sous-estimé qu’est la réglisse. C’est tout juste si, à la pharmacie, je parviens à expliquer que j’ai besoin d’une solution antiseptique pour les yeux de mon chien. La pharmacienne insiste pour me vendre en sus un calmant pour les nerfs.

Anniversaire de la capture d’Adolf Eichmann par le Mossad en Argentine, mais également du premier jour du procès de Klaus Barbie en France.

* Bolée végétarienne.

** Magasin surgissant.

 12 mai

Trente-huitième édition du concours de chanson française La biche d’or à Cenon.

Dans le gymnase, on a posé des carreaux de moquettes, relevé les panneaux de basket et monté une scène majestueuse. L’hymne entraînant de la Biche d’or retentit, puis les candidats se succèdent dans différentes catégories : auteurs-compositeurs-interprètes, petits singes savants, adolescents braillards, candidats de quarante-cinq ans et plus — catégorie age d’or— et enfin la catégorie reine : interprètes âgés de dix-huit à quarante-quatre ans. Trente-cinq candidats au total, et deux souvenirs marquants : d’abord cet homme majestueusement vêtu de noir fêtant sa trentième participation. Il interprète une chanson traitant d’un aigle, composée il y a des années par un ami. Alors qu’il écarte les bras, la musique évoquant le sifflement du vent haut dans le ciel, je crois un instant voir véritablement un aigle à lunettes ; ensuite, les deux femmes âgées devant moi qui ôtent de leurs oreilles le Sopalin qu’elles y avaient enfoncé, souhaitant mieux entendre ce jeune chanteur maniéré et ressemblant à un petit chat qui chante une chanson sur sa maman.

Il y a quelque chose d’éminemment nostalgique dans ces radio-crochets — en l’espèce plutôt un télé-crochet car la chaîne Atlantique TV mettait ses moyens et son savoir-faire à disposition. Je m’y sens bien, mieux que, disons, dans la salle de loto de la ville de Nontron en Dordogne, où le stress de veiller à remplir correctement ma grille m’empêche de profiter de la soirée.

Je compte assister chaque année à la Biche d’or et pourquoi pas, comme le disait le Président lors du discours d’ouverture, manger Biche d’or, dormir Biche d’or, vivre Biche d’or enfin, en rejoignant l’équipe de bénévoles. Comme il doit être doux d’oeuvrer en coulisse au bonheur d’autrui.

Anniversaire de la naissance du philosophe indien Jiddu Krishnamurti. Je me souviens qu’un jour, après avoir lu un de ses livres, je m’étais allongé dans l’herbe pour regarder pousser une pâquerette. C’était en Normandie non loin de Deauville, il y a longtemps déjà.

Que sera-t-il advenu d’elle ? *

 * Inspiré par le beau poème de Verlaine, Il patinait merveilleusement, lui-même inspiré au poète par le souvenir de Lucien Létinois, mort prématurément cinq ans auparavant de la fièvre tyhphoïde — disparition qui précipite la tragique déchéance de Verlaine.

 13 mai

Je crains d’avoir déclenché à Bordeaux une guerre des fleurs qui sera, je l’espère, moins longue et meurtrière que la guerre des Deux-Roses qui opposa quarante années durant la maison royale de Lancastre à la maison royale d’York.

J’avais en effet offert à Barbara une sorte d’aquarium à plantes dans lequel se trouvait, au milieu d’un paysage bucolique et miniature, un fier petit arbre.

Or, celui-ci s’étant asséché jusqu’à mourir, j’avais déposé l’aquarium chez le sympathique fleuriste qui fait le coin de notre rue afin qu’il procède au remplacement de l’arbre. Voici que j’apprends qu’un autre fleuriste, à qui j’avais acheté l’aquarium, a déboulé dans la boutique de son concurrent pour lui faire avouer le nom de leur client commun ayant eu l’audace d’agir ainsi. Il entendait en effet, sans le moindre fondement juridique, assurer l’entretien de l’aquarium à vie. Le fleuriste du coin de la rue s’étant refusé à balancer, comme on dit dans les films policiers, ils sont désormais en froid.

Jour anniversaire du fameux discours de Churchill — Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur. Comment ne pas penser à ma professeur de clarinette, que je revois bientôt après des semaines passées sans même toucher mon instrument ? Je frémis d’appréhension.

La recherche, toujours : Legrandin, qui a croisé le narrateur chez Madame de Villeparisis, dit par la suite de lui qu’il est un petit être foncièrement méchant qui ne se plait qu’au mal. Or, il s’agit avant tout d’un quiproquo — j’enrage pour le narrateur !

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