DU 8 AU 31 MARS 2019

OÙ J’APPRENDS QUE J’ÉTAIS UN GUERRIER CHINOIS MÉDIÉVAL

Chèr(e) abonné(e),

On me reproche parfois d’être trop bavard dans cette infolettre, et Gide lui-même ne disait-il pas les plus prolixes sont ceux qui ont le moins à dire ?

Mais quoi, je ne vais tout de même pas abréger mes aventures, taire mes pensées, ou envoyer des digest comme si nous étions, vous et moi, inaptes au ralentissement ?

Si je vous parle longuement, c’est qu’il faut du temps, et des efforts, pour se connaître et s’apprécier.

Que ces lignes, que vous pourrez toujours lire en plusieurs fois, dans les transports en commun ou aux toilettes par la magie des ordiphones, vous trouvent dans les meilleures dispositions.

Lundi 18 mars

Je reçois, avec trois jours de retard, une réponse négative de l’espace partagé artistique auprès duquel j’avais postulé.

Je suis outré, mais aussi soulagé, car l’idée de travailler dans la même pièce que d’autres artistes, dont certains n’auraient peut-être pas hésité à me parler alors que j’étais concentré, ou à regarder par dessus mon épaule, me rendait nerveux.

Et puis il y avait cette fameuse histoire de la participation à la vie du lieu, qui m’avait déstabilisé lorsque je remplissais le dossier, et continuait de m’inquiéter.

Si ma candidature avait été acceptée, je me serais en outre senti obligé de m’y rendre chaque jour, alors que je vais bientôt déménager à la campagne.

Mais tout de même, trois jours de retard sur la date fixée pour la réponse, c’est inacceptable. Il est à craindre que toute l’organisation repose sur un même laxisme, que je n’aurais pas supporté, aussi le refus qu’on m’oppose est-il certainement préférable.

J’imagine pourtant les lauréats entrechoquer leurs gobelets de plastique sur la terrasse donnant sur la Garonne de ce bâtiment neuf, idéalement placé, et je les hais.

C’est que je déteste ne pas être reçu à un examen, fût-il médical — être reçu, dans ce dernier cas, consistant justement, en un sens, à échouer : par exemple, échouer à avoir le sida lors d’un test de dépistage.

C’est ceci que j’explique au psychiatre, après lui avoir raconté mon séjour à Venise et conseillé quelques bonnes adresses.

1969 : Naissance du joueur d’échecs ukrainien Vassili Ivantchouk. Lorsque j’étais jeune, et qu’il était jeune lui aussi, je voyais en lui le successeur de Gary Kasparov.

Je n’étais pas le seul à lui prédire un avenir de champion du monde.

Malheureusement, il n’eut jamais les nerfs suffisamment solides ; il n’était pas rare de lire, dans la presse échiquéenne, qu’il avait détruit tout le mobilier de sa chambre d’hôtel après avoir perdu une partie importante.

C’est ce côté star de rock que j’admirais, ainsi, bien sûr, que son jeu éclatant : du vif-argent répandu sur l’échiquier.

Mardi 19 mars

Il y a ce matin, sur les quais, un type qui s’y prend n’importe comment pour lancer son boomerang ; j’étais, dans ma jeunesse, un spécialiste de ce sport — j’ai même participé à une rencontre internationale — aussi me dis-je que je pourrais lui apprendre quelques trucs.

J’allais l’interpeller, lorsqu’il cesse sa pantomime désordonnée.

Il sort de son sac une ficelle tendue entre deux bâtons, l’enroule autour d’un cylindre qu’il projette dans les airs, rattrape avec la ficelle qu’il enroule à nouveau, et ainsi de suite.

Il est certainement artiste de cirque, ou nettoyeur de pare-brise ambulant ; dès lors, je ne vais tout de même pas le déranger pendant qu’il travaille son numéro.

Je vois et j’entends cette chose très belle, tandis que je patiente en attendant d’être autorisé à traverser le passage piéton : un gros chien marron aboie en cadence à l’arrière d’un pick-up rouge qui passe à vive allure.

Impossible de dire s’il aboie de rage, de peur ou de joie, mais le rythme de ses cris est d’une précision mathématique.

Il se tient debout, oreilles au vent, et ne pense à rien d’autre qu’à tenter d’ordonner un peu le chaos du monde en lui donnant la mesure.

Ce chien est le Pythagore des chiens, pensé-je en regardant le mien, occupé à renifler une pisse.

J’ai, pendant mon massage énergétique, plusieurs visions.

Dans une première, je suis un ours puissant au repos, dont l’ourson piétine le dos pour jouer ; dans une autre, je cours dans les Highlands, des ailes me poussent dans le dos, et je me transforme en aigle au moment de me jeter dans le vide du haut d’une falaise.

Enfin, une vision martiale : celle d’une bataille en Chine à l’époque médiévale, durant laquelle je suis gravement blessé à la jambe gauche.

Lorsque le massage est terminé, la masseuse-énergéticienne me fait part de ce qu’elle a ressenti de son côté — avant que je ne lui en aie parlé bien entendu : un ours bienveillant, des ailes puissantes, un poète guerrier blessé à la jambe gauche.

En fin d’après-midi, je commande une anthologie de la poésie chinoise classique à ma librairie du mardi.

L’employé me demande de lui fournir une adresse de courrier électronique ; je réfléchis un instant, car j’en possède une pour chaque occasion de la vie ou presque, depuis les voyages à l’étranger jusqu’aux résultats médicaux, en passant par les rendez-vous chez le barbier.

Plus elles touchent à ma personne, plus je recours à des opérateurs à cheval sur la sécurité et la confidentialité des données informatiques.

Je lui communique donc la première de mes deux adresses proustiennes, puisque nous sommes dans une librairie — je n’en ai malheureusement pas de chinoise, qui peut-être aurait mieux fait l’affaire.

Il lève les yeux de son écran et me regarde intensément, derrière les verres de ses lunettes, comme pour établir une connivence ; repose-t-elle plutôt sur le génie littéraire de l’auteur, ou sur ses mœurs sexuelles ?

Qu’importe, cette adresse aura enfin servi.

1891 : naissance d’Anthelme Mangin, soldat rentré amnésique de la Grande Guerre.

Plusieurs dizaines de familles ont intenté des procès pour le récupérer en leur sein, y voyant qui un fils, qui un frère ou un père.

Il lui faudra attendre vingt ans, dans un asile, pour qu’on lui rende son identité ; il retrouve alors son frère et son père, mais le premier est tué par une ruade quelques jours plus tard, et le second ne meurt bientôt de vieillesse.

Anthelme regagne donc l’asile, où il meurt d’inanition avant d’être enterré dans une fosse commune.

Mercredi 20 mars

Le chien s’arrête, interloqué, face à l’un de ses confrères croisé dans la rue ; ce dernier est manifestement déréglé, il tourne sans fin sur lui-même aux pieds de sa maîtresse, inquiète et impuissante, qui lui demande s’il va bien, et ce qui lui prend.

Confrontée à cette situation inédite, elle prend la décision de se baisser, de soulever le petit derviche et, tout en le maintenant serré contre sa poitrine pour contenir sa giration, de rentrer chez elle en lui parlant doucement.

On effectue dans le quartier des travaux sur les canalisations ; l’un des employés de la voirie trouve là un exutoire à je ne sais quoi, il pousse des cris autour du trou d’égout dont il a ôté la plaque.

Ils ne sont pas destinés à ses collègues, postés plus haut dans la rue, avec qui il tenterait de communiquer ; ce sont des hurlements inarticulés, désagréables à l’oreille et dénués de sens, comme les chansons qu’écoutent parfois Judith et Sasha.

Il n’a pourtant pas l’air handicapé ni en détresse physique ou psychologique. Ce comportement, qu’il répète chaque matin depuis trois jours, demeure pour moi un mystère et j’hésite à le signaler à la mairie.

Un impérieux besoin de café me conduit à m’installer à la terrasse d’un établissement proche, mais très mal placé le long des quais et leurs files matinales de véhicules polluants.

Je tousse, me racle la gorge, me frotte mes yeux au son des sirènes et des Klaxons, en songeant qu’il est décidément temps de partir à la campagne.

Le chien voudrait bien s’éloigner de ce lieu maudit, mais il se tient tranquille sous réserve que je lui flatte l’encolure comme on le ferait à un cheval miniature.

Passe alors un homme d’âge mûr, téléphone à l’oreille, dans son autre main celle d’un jeune enfant, probablement son petit-fils.

Distrait par sa conversation, il ne voit pas qu’il mène l’enfant tout droit contre un poteau, contre lequel il se cogne et tombe.

Son grand-père, qui n’a rien remarqué, le traîne sur quelques dizaines de centimètres avant de se retourner ; lorsqu’il comprend la situation, il regarde autour de lui, l’air gêné, relève l’enfant qui pleure, et repart en continuant d’échanger avec son interlocuteur.

J’expérimente une méthode dite énergétique globale du corps que j’appelle, pour ma part, les poignets magiques pour faire plus simple.

Après une rapide conversation, l’homme me saisit les poignets et se met à l’écoute de la mémoire de mon corps ; puis il les tapote avec ses pouces selon un rythme mystérieux, s’arrêtant de temps à autre pour me poser une question.

Il évoque une date, qui est celle du moment où j’ai complètement cessé de parler pendant plusieurs mois.

Je m’étais levé un matin dans l’incapacité d’articuler ; je ne pouvais plus émettre que des sons désagréables, un peu comme l’employé de la voirie, et plus personne ne me comprenait.

Je renonçai donc à la parole.

Les nombreux examens que je passai par la suite, du scanner au doppler en passant par l’électro-encéphalogramme ne montrèrent rien de particulier, sinon un rythme cardiaque anormalement élevé.

Puis, grâce à un psychiatre compétent, je recouvrai l’usage de la parole ; j’en fais, depuis lors, un usage mesuré.

1973 : naissance du présentateur de télévision Harry Roselmack.

Il est si beau, on a tant envie de l’embrasser, qu’il devrait être rebaptisé Harry Roselsmack, ainsi que je le dis à Barbara toutes les fois où je l’aperçois à l’écran.

Jeudi 21 mars

Barbara dîne au restaurant avec les filles. J’ai préféré, pour ma part, rester à la maison : je suis éreinté, de mauvaise compagnie, et j’ai besoin d’être seul.

Ce soir brille la super lune dont on nous rebat les oreilles depuis des jours. Je l’admire en sortant le chien, puis je rentre commander un hamburger végétalien accompagné de frites, que je mange en regardant la télévision ; ma faiblesse m’empêche en effet de lire.

C’est aujourd’hui tout à la fois la journée internationale des forêts, la journée mondiale de la poésie, la journée mondiale de la trisomie 21, et la journée mondiale des marionnettes.

J’invente une histoire très triste avec tout ceci : un jeune trisomique prend peur à un spectacle de marionnettes et s’enfuie dans la forêt, où il rencontre un poète à qui il demande avec insistance un goûter ; ce dernier n’en ayant pas, le trisomique, affamé, mange le cahier du poète qui, furieux, l’assassine et écrit son chef-d’œuvre avec le sang de l’infortuné.

Peut-être le lecteur en aura-t-il une meilleure : qu’il n’hésite pas à me la faire parvenir.

Vendredi 22 mars

Le frère rastafarien qui joue au ballon contre le mur de trinquet est là comme chaque matin, ou presque ; mais ce matin, il invective le mur, à moins qu’il ne parle à un correspondant au moyen d’une oreillette, ou qu’il n’engueule son ami imaginaire parce qu’il ne veut pas jouer au ballon avec lui.

Je m’approche pour en avoir le cœur net : c’est bien au mur qu’il s’adresse, et il est à deux doigts de le frapper du poing. Peut-être le mur a-t-il triché ?

Montaigne en terrasse, l’après-midi. Je m’arrête de lire un instant pour écouter mon corps. Je ressens un rééquilibrage. Est-ce dû au massage énergétique, aux poignets magiques ou les deux à la fois ?

Je l’ignore, mais ce travail souterrain se traduit par quelques désagréments physiques : je boite, je manque d’équilibre, ma vue se trouble parfois, et je suis très fatigué.

Difficile, cependant, de faire la différence avec mes symptômes habituels.

Je rapporte une friandise à Barbara.

1832 : mort de l’écrivain allemand Goethe.

On dit qu’il était d’une extrême sensibilité, susceptible, même, d’affecter sa santé, et qu’il ne conserva son équilibre que grâce à une discipline de vie exigeante.

C’est aussi la solution que j’ai trouvée à mon hypersensibilité, puisque je suis toujours trop sensible pour assister aux réunions de l’association des hypersensibles de Bordeaux.

Samedi 23 mars

Avant de sortir me promener avec le chien, je parle du rastafarien à Barbara avec tant d’enthousiasme qu’elle me demande de le prendre en photo.

Je suis bien trop loin lors de la première tentative ; je me rapproche en tenant mon ordiphone le plus discrètement possible, jusqu’à me tapir dans les buissons qui bordent le mur.

Je tremble de peur de me faire voir, aussi toutes les photos sont-elles floues.

Soudain, il regarde dans ma direction : tant pis, j’appuie sur déclencheur en souriant stupidement, comme si je prenais un égoportrait.

Deux individus arrivent, le saluent le plus étrangement, puis ils jouent tous trois au ballon. C’est la première fois que le lui vois des partenaires de jeu.

Il ressemble au chanteur-prophète Bob Marley, sur ces images d’archives bien connues où il joue au ballon avec des amis.

J’ai conscience de vivre moment rare : le soleil qui brille et chauffe la terre, la beauté et la bonté de Jah qui est en tous les êtres, une chanson de Bob Marley — encore lui — parlant d’amour qui se programme toute seule sur mon ordiphone.

Au retour, je montre la photo à Barbara, qui ne comprend pas ce que je peux bien trouver à ce type.

Je me demande certes moi aussi pourquoi il porte toujours un blouson de chantier sur ses vêtements de sport. Il gâche ainsi l’effet de ses superbes cheveux tressés — j’espère que ce ne sont pas des ajouts.

Nous décidons de faire une promenade dans l’Entre-deux-Mers ; au café de Cadillac, je reviens sur le duel des mignons d’Henri III dont je parlais dans les premiers temps de cette infolettre.

Je constate que Barbara n’est pas tellement plus intéressée maintenant qu’elle ne l’était à l’époque.

Si j’évoque à nouveau ce triste épisode de l’histoire de France, c’est que je suis tombé sur un passage de Brantôme au sujet de ces mignons.

Il raconte que certains gens de guerre, jaloux du privilège que leur faisait le roi de les laisser entrer dans sa chambre, les traitent de mignons molz, efféminez.

Il précise un peu plus loin : Ah ! disoient-ilz, ce sont des mignons de court, des mignons de couchette, des pimpans, des douilletz, des frizez, des fardez, des beaux visages. Que sçauroient-ils faire ? ce n’est pas leur mestier que d’aller à la guerre : ilz sont trop délicatz, ilz craignent trop les coups.

Or, d’après Brantôme, ce ne sont là que médisances, car plusieurs mignons, honnestes et vaillans jeunes hommes, ont démontré leur valeur à ces vieux capitaines qui causoient tant.

Il ajoute que ces courtisans ont pris part à tant de beaux combatz et duelz qui se sont faictz despuis vingt ans en nos courtz, et qu’ils ont été les premiers aux assautz, aux battailles et aux escarmouches.

La vérité, c’est que le raffinement des mignons choque les bourgeois de l’époque.

Comme le roi, ils fardent, se poudrent, et se frisent les cheveux. Ils portent des boucles d’oreille, de la dentelle et de grandes fraises. Pire, ils dansent.

Les calvinistes tentent par ailleurs de discréditer le roi et ses mignons en associant ce chic à une prétendue homosexualité.

J’en suis outré, mais Barbara se contente de boire son café en dressant la liste des courses qu’il nous faudra faire au marché.

Je la poursuis d’étal en étal en lui montrant les portraits de Caylus, Maugiron, Entraguet, Épernon et Joyeuse sur mon ordiphone.

Le marché terminé, nous pique-niquons dans le jardin de la future maison avant de partir pour une promenade dans les bois prolongeant les champs de tournesol.

L’air est envahi de flocons végétaux, que le moindre de mes mouvements fait dévier de leur course, comme si je les effrayais parce que je n’aurais rien à faire là.

On se croirait égaré sous la neige, une neige féconde et ensemençante, je n’avais pas vu pareille chose depuis des dizaines d’années. Tout est vivant autour de moi.

Dans une jolie clairière, je regarde des insectes ainsi que des petites boules rouges dont j’ignore le nom.

Nommer les choses, comme le font les gens de science, m’a toujours paru attentatoire à la poésie du monde.

Ainsi, si j’admire et contemple une fleur, que me sert de connaître son nom latin ou la façon dont elle se reproduit ?

Je peux l’observer, et tirer mes propres conclusions de cette observation.

Nommer, c’est tout à la fois désingulariser et réduire : je ne veux pas regarder un chêne, je veux regarder ce chêne.

Lorsque j’étais enfant, j’avais un endroit où j’allais pleurer de rage lorsque les adultes, ou le monde en général, m’avaient contrarié.

C’est donc ici que je viendrai lorsque Barbara redira, par exemple, que Rousseau n’est qu’un petit chialeur.

Mais attention, le mal aussi rôde dans les environs : certains abîment la forêt en pratiquant le motocross à quelques centaines de mètres seulement ; le bruit de leurs moteurs infernaux porte loin par dessus le silence des arbres.

Il y a aussi les palombières aux pieds jonchés de détritus jetés par les chasseurs assoiffés du sang des pauvres créatures qu’ils élèvent pour les tuer.

Un peu plus loin, même, un arbre immense couché en travers : abattu.

Je suis abattu, moi aussi : il était certainement contemporain de Montaigne, comme ceux qu’on a tués sur la place Gambetta à Bordeaux.

Les barbares abattent les arbres séculaires pour qu’il ne puissent pas témoigner à notre procès, comme la mafia.

De retour au jardin, je mets des bouchons d’oreille — j’en ai toujours sur moi, car je ne sais jamais à quel moment je serai victime de malveillance sonore ; je souhaite oublier les motocross, car, lorsque j’ai entendu un bruit qui m’est désagréable, il m’obsède.

Mes conduits auditifs à peine obstrués, les hallucinations auditives reprennent : j’entends le chant des oiseaux. Ce sont bien des hallucinations, je m’en étais assuré cet été dans la forêt.

Je mettais les bouchons, je les entendais. Je les ôtais, je n’entendais plus les mêmes oiseaux.

C’est le silence qui les fait naître. Peut-être devrais-je écouter quelques enregistrements ornithologiques pour savoir si j’invente ces chants complexes, ou s’ils sont ceux de véritables oiseaux ?

Je regarde les hautes herbes balancer dans le vent, et j’accueille les souvenirs de ma vie antérieure en Chine médiévale : j’ai le sentiment d’avoir, à l’époque, écrit un poème sur des herbes semblables.

En repartant, nous croisons Frère Sosie, celui des moines d’à-côté qui me ressemble à ne pas croire.

Une fête terriblement bruyante chez les voisins à Bordeaux, mais : bouchons d’oreilles et petits oiseaux.

1931 : naissance du joueur d’échecs dissident Viktor Kortchnoï.

Je ne dirai rien sur Viktor le Terrible, car j’aurais trop à dire ; j’ai, de plus, dans l’idée d’écrire un jour un livre sur lui, et je ne voudrais pas que le lecteur de la présente infolettre ait un sentiment de déjà lu.

Dimanche 24 mars

À la brocante, j’achète une superbe édition de 1851 des Essais de Montaigne.

Mon bouquiniste habituel me fait un bon prix, car il est content, me dit-il, que cet exemplaire rejoigne une belle bibliothèque. Il m’invite à passer le voir à sa boutique dans la semaine.

Cela fait des années que je lui achète des livres, et je n’y suis encore jamais allé ; à ma décharge, j’apprends aujourd’hui seulement qu’il a non seulement une boutique, mais qu’elle se situe à quelques rues d’ici.

Il détient aussi une très belle édition ancienne des Dames galantes de Brantôme, que je feuillette avec délice, même si la personne de Brantôme ne m’est pas très sympathique.

Je l’achèterai peut-être une prochaine fois, car je ne veux pas diluer mon bonheur de lire Montaigne comme un lecteur de 1851, en buvant mon thé à la menthe.

1946 : naissance du champion du monde d’échecs Alexandre Alekhine, vainqueur de Capablanca et mort étouffé par un morceau de viande.

Je renvoie le lecteur intéressé par les échecs à une précédente infolettre, dans laquelle j’évoquais leur affrontement, qui n’était pas simplement échiquéen, mais philosophique.

Lundi 25 mars

La place Gambetta est toujours en travaux.

On a donc monté une sorte sas de circulation pour les piétons ; un panneau indique que les cyclistes doivent impérativement mettre pied à terre pour l’emprunter.

Une femme, qui n’a pas respecté la consigne, se casse la figure.

Un piéton goguenard lui montre le panneau ; elle lui répond qu’elle l’a vu, merci, et que c’est justement parce qu’elle voulait mettre pied à terre, qu’elle perdu l’équilibre.

Je pense : elle ment. Elle a plutôt voulu tenter le diable.

Le piéton lui rétorque quelque chose que je n’entends pas, quelque chose comme, en substance : même pas vrai.

La femme part d’un rire faussement désinvolte, dans lequel pointent son irritation, sa culpabilité, et sa honte.

Le soleil égaye mon humeur. Ou bien est-ce le printemps ?

J’explique au psychiatre que je me vois en chrysalide. Je lui parle aussi de mon attirance pour la vie monastique, bien réglée, surtout si on a fait voeu de silence, des beautés que je trouve à la vie d’ermite, de mon long séjour de l’été dernier dans la forêt.

Il me dit : il s’agit toujours de fuir les femmes, dans tout ça. Je réfléchis. Je réponds : c’est vrai, les femmes m’ont toujours distrait de l’essentiel. Il me demande : qu’est-ce que l’essentiel ? Je lui dis : je ne sais pas encore.

C’est essentiellement vrai.

À la terrasse du café habituel du lundi, le cannelé offert avec les boissons chaudes, posé sur ma table, disparaît le temps que je prenne mon calepin dans mon sac de créateur madrilène ; je promène un regard haineux alentour, à la recherche de qui aura osé.

Personne.

Je n’ai tourné la tête qu’un instant !

C’est à devenir fou, et d’ailleurs je crois le devenir, jusqu’à ce que j’aperçoive, par terre, un pigeon en train de boulotter mon petit gâteau du lundi.

Journée mondiale de la procrastination. Comment diable ses promoteurs ont-ils fait pour en arrêter la date sans toujours remettre cette tâche au lendemain ?

Peut-être était-elle prévue pour le 24 mars, en réalité.

Mardi 26 mars

Lecture des Mémoires de Philarète Chasles :

Je ne sais quel vague pressentiment me dit que je n’ai pas une longue vie à passer. Erreurs, défauts, vertus, dévouements, folies, bienfaisances, duperies, générosités, m’ont précipité vers une situation singulière, d’où je ne sortirai peut-être que par une mort violente.

La source première d’une vie si étrange et si malheureuse est dans ma naissance et dans mon temps ; dans l’éducation que cette époque m’a donnée, dans le développement de mon esprit et de mon âme.

J’aime la bonne renommée ; ma réputation est sinon flétrie, du moins compromise. J’aime la gloire ; je n’ai rien fait pour elle.

Mon avenir obscurci, mon cœur brisé, ce pressentiment douloureux d’une fin prochaine et misérable, me font prendre la plume. Je voudrais dire ce que je suis, pour que l’on ne me peigne point sous de fausses couleurs ; je voudrais, à défaut de ces travaux utiles que je n’ai pu accomplir, laisser au moins une image de moi, non difforme et fausse, comme la créent les hommes.

Évidemment, comme il est mort du choléra à Venise à l’âge de 74 ans, il passe un peu pour un bêta.

1969 : suicide de l’écrivain américain John Kennedy Toole, déçu de n’être point publié.

Sa mère parviendra à faire publier La conjuration des imbéciles une dizaine d’années plus tard.

Mercredi 27 mars

Dîner avec Sébastien C. suivi d’une promenade vespérale sur les quais, durant laquelle nous rivalisons d’habileté sur les agrès du jardin d’enfants.

Ceci écrit il y a quelques années — par moi :

Je viens d’achever la lecture du dernier roman de Luciano Forse, I viaggi di Tancredi, dont le héros, un certain Tancredi Sospetto, décide un beau matin de quitter l’université de Bologne, où il étudie la musique ancienne, avec peu d’assiduité, il faut bien le dire, désireux qu’il est, comme beaucoup de jeunes gens de vingt ans, de partir à la découverte du monde.

Désargenté, mais astucieux, il a cette idée géniale et un peu loufoque de s’expédier lui-même en Argentine par colis postal.

À Buenos Aires, sa candeur lui vaut quelques désagréments, et on l’abandonne même à demi nu dans la pampa, où son inexpérience des choses de l’amour manque de lui être fatale.

Aussi, en proie à une grande déception, décide-t-il de s’expédier à Macao, où il devient croupier, puis à Bombay, où des intouchables lui enseignent le vénérable travail du cuir.

Passé maître dans l’art de voyager dans des caisses toujours mieux aménagées, il s’envole encore vers Paris, où il devient gigolo pour dames, fait des sauts de puce ici et là, puis atterrit enfin à Sydney où, partageant la vedette avec un wombat apprivoisé doté de pouvoirs très particuliers au sein d’un cirque itinérant, il fait fortune en dépit de son incapacité totale à intriguer.

J’ignore pourquoi le traducteur de ce beau roman picaresque et initiatique a opté pour ce titre très réducteur et donc trompeur, Le soutier ; peut-être faut-il y voir l’une des raisons de l’insuccès du livre en France, même s’il y en a une autre, la principale : il n’existe pas en réalité.

J’aurais peut-être dû l’écrire pour de vrai ; je me demande si le type qui a commis avec ses pieds l’histoire idiote du fakir coincé dans une armoire Ikea ne m’aurait pas un peu piqué l’idée.

1968 : mort de Gagarine, le premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace à bord de Vostok 1.

Quelle tristesse, après ça, de s’écraser sur la Terre à bord d’un modeste avion Mig.

Jeudi 28 mars

C’est aujourd’hui le dernier spectacle de Sasha ; elle quitte le conservatoire.

Qu’est-il arrivé depuis notre rencontre ?

Elle était si petite ; et son tee-shirt Hello Kitty, où est-il passé ? Et ses lunettes enfantines ?

Qui est cette jeune femme sur la scène, maquillée, juchée sur des talons, qui chante et danse avec une oreillette comme les Américains ?

Je suis fier et triste à la fois.

Parfois, je la regarde, et je me dis : si c’est moi qui l’avais faite, elle n’aurait pas été mieux.

Puis je me ravise en pensant à son nez étrangement mou, ainsi qu’à son incapacité à attraper un objet au vol.

1941 : suicide de l’écrivaine américaine Virginia Woolf.

Les poches lestées de pierres, elle se jette dans la rivière la plus proche.

Elle laisse cette note à son mari : J’ai la certitude que je vais devenir folle : je sens que nous ne pourrons pas supporter encore une de ces périodes terribles. Je sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix et ne peux pas me concentrer. Alors je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m’as donné le plus grand bonheur possible… Je ne peux plus lutter, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler.

Penser à ne plus travailler pour sauver la vie de Barbara.

Vendredi 29 mars

Je reçois le compte-rendu de la dame de l’autisme.

Morceaux choisis :

Certaines épreuves lui coûtent plus que d’autres, ce qu’il remarque et il peut d’ailleurs indiquer à l’examinateur que « c’est extrêmement frustrant », lorsqu’il se trouve en difficulté. Pour autant, il se montre persévérant.

[…]

Cette échelle indique que Francis présente un trouble qualitatif de l’interaction sociale marqué par l’expression du visage, le contrôle du corps et la gestuelle. On note des difficultés à nouer des relations adaptées et un manque d’intérêt à communiquer son expérience aux autres. Est constaté aussi un manque de réciprocité sociale ainsi que des difficultés à comprendre les situations sociales et les pensées, sentiments d’autrui. Au niveau des comportements et intérêts, on note une attirance marquée par des centres d’intérêts limités avec un contenu ou une intensité hors norme. Il apparaît un attachement important à des routines, des rituels spécifiques et une tendance à percevoir les problèmes en noir et blanc, plutôt que de prendre en compte les différentes perspectives d’une manière flexible.

[…]

Concernant les troubles qualitatifs de la communication verbale et non verbale, sont relevées des difficultés à initier et suivre une conversation avec d’autres personnes (Francis ne voit pas l’intérêt d’un contact social superficiel, de passer du temps avec d’autres s’il n’y a pas un but de discussion/débat clair, peu de détails lors de l’échange) et une tendance à dire des choses sans prendre en considération l’impact émotionnel sur l’auditeur.

[…]

Francis présente ainsi des scores significatifs dans tous les domaines.

[…]

Ainsi, les éléments mis en évidence par cette épreuve d’évaluation des compétences sociales témoignent d’une variabilité dans la compréhension de l’implicite chez Francis.

[…]

Au total, on constate donc des difficultés sur le plan de la régulation sociale. La grande majorité des réponses données ne sont pas adaptées, car trop directes. Les réponses reflètent le fonctionnement de Francis en situation sociale et mettent en évidence ce qui peut être source de difficultés pour lui, à savoir : Francis peut avoir tendance à répondre de façon directe, ce qui peut s’avérer maladroit ou trop abrupt selon le contexte et l’interlocuteur, alors même que Francis n’a aucune mauvaise intention vis-à-vis d’autrui. Francis précise d’ailleurs qu’il limite de lui-même les situations sociales qui peuvent impliquer ce genre d’événements, car cela le gêne et qu’il ne sait pas toujours répondre de façon adaptée socialement. C’est aussi pour cela qu’il a toujours un léger temps de latence avant de répondre ; il a besoin de réfléchir et de vérifier qu’il dispose bien de tous les éléments pour répondre.

[…]

Néanmoins, Francis échoue lorsqu’il s’agit de reproduire un modèle avec 9 cubes et non plus 4.

[…]

Francis est en difficultés pour ce subtest. On note ainsi des difficultés en ce qui concerne le raisonnement visuospatial.

[…]

Enfin, s’ajoutent à cela des particularités sensorielles décrites par Francis.

[…]

Ainsi, compte tenu des caractéristiques actuelles, on peut conclure que les particularités comportementales, de communication, sociales et sensorielles vont dans le sens d’un diagnostic de Trouble du Spectre de l’Autisme sans Déficience Intellectuelle. Selon la CIM-10, Francis présente un Trouble Envahissant du Développement (TED) de type Syndrome d’Asperger.

Sur la base de ces résultats, Francis pourrait bénéficier de séances de remédiation cognitive et sociale. L’objectif de ces séances serait de permettre à Francis de revenir sur ses difficultés interactionnelles vécues afin de mieux les comprendre, de mieux les appréhender dans son quotidien et ainsi développer des relations sociales plus sereines.

Examen réussi.

1683 : Yaoya Oshichi est brûlée vive. C’était une jeune fille de seize ans qui avait tenté de provoquer un incendie à Edo pour ne pas être séparée du jeune garçon qu’elle aimait.

Samedi 30 mars

Je relis la troisième lettre de Sénèque à Lucilius afin de rassurer la gentille dame de l’autisme, qui doit beaucoup s’inquiéter pour moi, en apprenant à développer des relations sociales plus sereines. Il explique en effet comment choisir ses amis.

Mais si tu tiens pour ami l’homme en qui tu n’as pas autant de foi qu’en toi-même, ton erreur est grave et tu connais peu le grand caractère de la véritable amitié. Délibère sur tout avec l’homme de ton choix, mais sur lui-même au moment de choisir.

Ami, sois confiant ; avant d’être ami, sois juge. Or ils prennent au rebours et intervertissent leurs devoirs ceux qui, contrairement aux préceptes de Théophraste, n’examinent qu’après s’être attachés et se détachent après l’examen.

Réfléchis longtemps sur l’adoption d’un ami ; une fois décidé, ouvre toute ton âme pour le recevoir ; parle aussi hardiment devant lui qu’à toi-même.

Vis en sorte que tu n’aies rien à t’avouer qui ne puisse l’être même à ton ennemi ; mais comme il survient de ces choses que l’usage est de tenir cachées, avec ton ami du moins que tous tes soucis, toutes tes pensées soient en commun.

Comme on peut le voir, ce n’est pas si facile, et je ne vais tout de même pas me jeter sur le premier venu.

1844 : naissance de Paul Verlaine.

Dimanche 31 mars

Visite à la nouvelle maison, accompagné d’amis architectes-géobiologues ; je leur montre l’endroit où j’aimerais faire creuser une mare — ou la creuser moi-même — pour y attirer les grenouilles et autres batraciens, ainsi que ceux où se trouveront le potager et le jardin-forêt.

Je m’agite tant et si bien que je dois m’asseoir un instant.

Ils sont venus avec leur petite fille, qui insiste pour que je lui lui lise tous les livres qu’elle a amenés avec elle ; heureusement, ce sont de bonnes histoires.

Je lis tellement bien, en faisant les différentes voix, qu’elle veut que je recommence chaque fois.

Lorsque je n’en puis plus, je la mets au défi de courir jusqu’au fond du jardin et d’en revenir le plus vite possible tandis que je la chronomètre : les herbes sont si hautes, et ses jambes si courtes, qu’elle me laisse en paix longtemps avant de revenir me trouver.

Je peux alors l’engager à repartir pour battre son record.

2016 : mort de l’écrivain hongrois Imre Kertzsz, auteur du magnifique Être sans destin.

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