DU 24 AVRIL AU 31 MAI 2019

OÙ JE SUIS ASSIÉGÉ PAR LES TERMITES ET UNE HAPINESS MANAGER

Chèr(e) abonné(e),

Plusieurs changements dans cette infolettre : d’abord, et ainsi que je l’annonçais dans le précédent envoi, mon éphéméride est terminée ; ensuite, je saute des jours.

J’hésitai longtemps à prendre cette dernière décision, en raison de ce que j’appelle pudiquement ma légère rigidité d’esprit.

Alors que j’étais près d’appeler la dame de l’autisme* à la rescousse, telle une bonne fée, je tombai sur cette citation de Suétone : Un renard change de poil, non de caractère.

Je compris alors que je serais toujours le même Francis, continuant d’exister même durant ces journées sans récit.

Que le lecteur n’aille pas imaginer, cependant, qu’il ne s’est pas passé de grandes choses ces jours-là : j’aurai simplement été empêché d’ordonner en mots le chaos du monde. 

* L’abonné récent ou inattentif, pourra se rapporter à de précédents envois.

Vendredi 26 avril

Barbara m’abandonne le jour de mon anniversaire pour assister à un festival de zozos. Je n’en ai cure, car je déteste les anniversaires, mais je prends soin de la culpabiliser.

Le soir, nous dînons dans un délicieux restaurant végétalien à Arès, seule ville de France (et du monde, je crois) où l’on peut admirer un ovniport. Je profite d’un passage aux toilettes entre deux plats pour consulter mon courrier électronique ; une présentatrice et productrice d’émissions radiophoniques a tout juste répondu à un mien message qui contenait des propositions de sujets. Elle me demande un curriculum vitae ; or, c’est là mon point faible, car, pour fourni qu’il soit, mon curriculum est un désert en matière d’écriture de fictions radiophoniques.

Lorsque je reviens m’asseoir à table, l’inquiétude se lit sur mon visage. Non pas à cause de cette histoire de curriculum, mais parce que cette femme, que j’apprécie, me semble travailler trop : répondre à ses courriels professionnels à minuit, n’est-ce pas mettre sa santé en danger ?

Peut-être lui ferai-je part de cette inquiétude totalement désintéressée dans ma réponse. 

En indonésien, Jours de Francis se dirait Hari-Hari Francis.

Dimanche 28 avril

Je me résous à prendre le train pour Périgueux, où j’ai oublié mon superbe sac de créateur madrilène, car j’en ai assez d’attendre que le cafetier me le renvoie.

Ma courte nuit — j’ai passé du temps à placer les gens ne m’ayant pas souhaité mon anniversaire le 26 avant minuit sur ma Liste du ressentiment et à en sortir ceux qui, ne l’ayant pas fait l’année précédente, l’ont fait cette année — m’avait déjà affaibli, et voici que les rues pentues terminent de m’épuiser ; c’est presque haletant que je me présente au comptoir, où la serveuse ne semble pas au courant de toute l’histoire. Je crains un instant qu’on m’ait finalement renvoyé le sac sans m’en avertir ; mais non, il est là, superbe, posé dans le fond — malheureusement à même le sol. 

J’envoie un curriculum ridiculement sans rapport à la présentatrice-productrice d’émissions radiophoniques, non sans avoir hésité à terminer mon courriel par un bienveillant Prenez soin de vous, finalement jugé trop familier pour un second message.  

En ouzbek, Jours de Francis se dirait Francis kun.

Jeudi 2 mai

Barbara me traîne à un concert de hang ; il s’agit d’un instrument à la rotondité imparfaite, produisant un bruit métallique grave ou aigu selon l’endroit où on le tapote avec les doigts — les joueurs de hang doivent avoir un seuil de tolérance à la douleur particulièrement élevé. 

Contre toute attente, il y a du monde. J’imaginais que, le prix de la place étant assez élevé, peu d’amateurs de hang, que me me représentais sales et chevelus, pourraient se l’offrir. Ils sont pourtant nombreux ; je les soupçonne d’avoir fait jouer leurs relations — Jah, mais lesquelles ? — pour se faire inviter, d’avoir bénéficié d’une promotion dont j’ignorais tout, ou bien encore d’avoir resquillé.

Bref, j’ai la désagréable impression de m’être fait avoir, même si c’est Barbara qui a payé. 

Tout le monde s’assied en rond par terre dans l’attente du début du concert — comment font-ils pour garder leurs bonnets sur la tête avec cette chaleur ? – et c’est tout juste si on ne voit pas fleurir aux lèvres cigarettes roulées et autres joints malgré l’interdiction de fumer. 

Je promène toujours un regard sévère et surplombant alentour lorsque le concert commence.

Il y a, comme toujours en ces occasions, une femme qui danse pieds nus en secouant la tête ; d’autres spectateurs, plus discrets, tapotent la couture de leur sarouel du bout de leurs doigts pour marquer le rythme, ou bougent la tête d’avant en arrière comme des poules barbues.

Tous semblent ravis par le spectacle de la femme pied nus, qui a commencé tourner sur elle-même en secouant ses cheveux avec un air pénétré ; je me dis que son expérience est plus riche que la mienne, et je l’envie un instant avant de me reprendre et de la mépriser comme avant.

Soudain, les gens applaudissent au beau milieu du morceau ; je me dis que c’est un peu comme pour la musique jazz, les connaisseurs et ceux qui font semblant de l’être manifestent leur contentement après un solo difficile, ou une phrase musicale jouée différemment du disque (qui demeure le mètre étalon me permettant de juger de la qualité d’un concert ; ainsi, je dis par exemple : C’était un très bon concert, ils ont joué exactement comme le disque, ou bien : Je n’ai pas beaucoup aimé leurs fioritures qui ne sont pas sur le disque. Barbara, malgré plusieurs tentatives, n’a jamais pu me faire comprendre le concept d’adaptation). 

Je lui fais justement la remarque : C’est comme en jazz, ils applaudissent n’importe quand ; elle me répond qu’en fait, les gens applaudissaient à la fin du premier morceau. Nous écoutons actuellement le second morceau. J’aurais dû réviser le disque, comme je le fais systématiquement avant un concert, mais je n’avais aucune envie de m’infliger des heures de hang.

Barbara convient cependant que le second morceau ressemble beaucoup au premier morceau. 

Au troisième morceau, qui ressemble beaucoup au premier et donc au second morceau, je me dis que je perçois plus de nuances dans un disque de chants des baleines. 

Des spectateurs au look altermondialiste continuent d’arriver, la sortie de secours sera probablement restée ouverte. La femme qui danse pieds nus s’excite, et commence carrément à bousculer tout le monde. L’espace se creuse autour d’elle, peut-être est-ce une stratégie de sa part pour pouvoir respirer à son aise ? De fait, des odeurs de plantes commencent à s’élever dans la salle. 

Nouveaux applaudissements de la foule, on a certainement changé de morceau. 

Quelle n’est pas ma joie lorsque Barbara se tourne vers moi et me demande : C’est chiant, non ? 
Je prends alors sa main dans ma main gauche, et la précède en ouvrant un passage dans la foule compacte de ma main droite, tel Moïse ouvrant les flots, mais avec un air plus déterminé je crois — même s’il devait bien sûr avoir l’air déterminé. 

Samedi 4 mai

Une trop grande fatigue me conduit à renoncer au concours de la Biche d’Or 2019. 

Je m’étais pourtant juré, l’année dernière, alors que j’assistais pour la première fois à ce fantastique radio-crochet, que je n’en manquerais jamais une édition. Le candidat qui avait fantastiquement mimé un aigle sera-t-il sur scène ce soir, lui qui s’enorgueillissait de dizaines de participations successives ? Et le garçon que ses yeux et sa coiffure faisaient ressembler à un chaton triste ? miaulera-t-il ce soir ? Ô brûlantes incertitudes !

Je m’intéresse à la communication musicale avec les plantes. 

En maori, Jours de Francis se dirait Ra o Francis.

Mardi 7 mai

Journée éprouvante, débutée par un rendez-vous dans la future maison avec l’architecte et le charpentier. Nous découvrons avec stupéfaction que la future suite parentale est bouffée aux mites ; or, il n’est fait mention de mites dans aucun rapport, aussi soupçonnons-nous l’homme chargé des diagnostics d’avoir menti, car l’état de colonisation des lieux conduit à penser que les insectes sont là depuis longtemps — quand bien même nous n’avions rien remarqué lors de nos précédentes visites (il faisait un peu froid dans cette partie de la maison, aussi ne m’étais-je pas éternisé non plus). 

Et pourtant, les bestioles sont bel et bien là, occupées à boulotter le bois de mes poutres avant de le chier en longs cordons qui pendouillent funestement. 

Le soir, rendez-vous chez l’avocat — sans rapport avec les termites, nous ne sommes pas procéduriers à ce point, du moins Barbara ne l’est pas. À ma grande irritation, il n’a pas travaillé depuis notre dernier rendez-vous et nous perdons notre temps. 

Au lit, Barbara réalise qu’il y a eu une rupture de l’espace-temps : en effet, relisant le rapport, elle constate qu’il est écrit noir sur blanc qu’il y a une présence possible de termites. Or, ni elle, ni moi, ni l’agent immobilier en qui nous avons confiance, ni le notaire lors de la signature du compromis de vente ne l’avait vu (ou du moins évoqué).

Vraiment ? Peut-être sommes nous victimes d’un complot réunissant dans une même intention criminelle les vendeurs, l’agent immobilier, et le notaire lui-même. Étrange : tout ce petit monde est charmant, et ce serait vraiment une grande déception que d’avoir la preuve qu’ils avaient en tête de nous duper. Mais j’ai si peu d’illusions sur la vie, désormais. 

Mercredi 8 mai

Jour férié ; l’agent immobilier ne répond pas au téléphone. 

Les termites me rongent l’esprit et le cœur. 

Je nettoie la douche. 

Les satanés insectes m’obsédant toujours, je mène quelques recherches sur les termites en littérature.

Je tombe sur un livre de l’écrivain belge David Van Reybrouck intitulé Le Fléau. L’auteur apprend un jour fortuitement que Maeterlinck, l’auteur flamand bien connu, prix Nobel de littérature, aurait plagié pour sa Vie des termites un auteur sud-africain du nom d’Eugène Marais. Tandis que Maeterlinck se pavanait, Marais plagié demeurait inconnu en Europe et vivait mal cette injustice. Van Reybrouck décide d’en avoir le cœur net : il compare les textes, étudie les sources, la correspondance, et se rend finalement en Afrique du Sud. C’est pour lui l’occasion de raconter ses aventures personnelles tout en faisant revivre les deux protagonistes de cette drôle histoire. Un livre que je n’ai donc pas lu, par un auteur que je ne connaissais pas, mais dont les extraits m’ont paru bien alléchants.

Voici au moins quelque chose à mettre au crédit de ces maudits insectes.

Jeudi 9 mai

Discussion avec l’agent immobilier qui tombe des nues tout autant que nous (de deux choses l’une : ou bien il est sincère, ou bien il joue mieux la comédie que la plupart des actrices françaises).

Il va prendre contact avec les vendeurs afin de trouver une solution. Les termites, non contents de me ronger l’esprit et le cœur, risquent à présent de me ronger le porte-monnaie puisqu’il est inscrit dans le compromis de vente, que j’ai relu malgré mes yeux qui se brouillaient, que les acquéreurs feront leur affaire de tout événement de ce type.

J’effectue des recherches sur la théorie du complot. Si ces gens sont parvenus à nous tromper au moyen d’une mise en scène aussi élaborée, pourquoi n’aurait-on pas filmé en studio le débarquement sur la lune ou placé des reptiles à la tête des maisons d’édition dans le but de nous décérébrer à coups de best-sellers ? 

Rien à voir, mais à compter de janvier 1908, Proust a utilisé des carnets hauts et étroits, achetés chez Kirby Beard, dans la rue Auber à Paris ; ils lui avaient été offerts par Geneviève Strauss pour ses étrennes. Avant cela, il utilisait des carnets plus petits. Les Kirby Beard sont si beaux que je me demande comment il a pu se résoudre à les noircir ; je n’ai toujours pas osé remplir la première page mon précieux carnet vénitien. 

Vendredi 10 mai

En dépit de cette triste affaire de termites, Barbara m’abandonne au matin pour se rendre à un stage de zozos — il existerait une différence entre le stage de zozos et le festival de zozos, mais je n’ai pas saisi toute la teneur de ses explications — et ceci alors même que la douche de l’étage inonde la cuisine pour une raison inconnue. 

Je dois donc non seulement accueillir le plombier appelé en urgence, mais encore me rendre à la Poste pour y déposer un paquet de chaussures trop petites (mon cadeau d’anniversaire : techniquement, Barbara ne m’a donc pas fait de cadeau d’anniversaire). Or le plombier tarde, et c’est aujourd’hui le dernier jour du délai pour les renvoyer et être remboursé — je m’en suis assuré auprès de la responsable du site de vente en ligne, les instructions fournies par courriel étant non seulement obscures, mais en contradiction avec celles présentes sur le site — et il s’agit de ne pas manquer la levée du courrier. 

Ajoutons à cela que je dois accompagner Judith chez le dentiste à l’autre bout de la ville, car elle va se faire poser de ces ridicules gouttières destinées à redresser les dents, comme si je n’avais pas déjà suffisamment souffert lorsqu’elle a perdu ses incisives supérieures.

Le plombier arrive enfin ; je lui montre le désastre et l’abandonne aussitôt. J’attrape Judith et la pousse vers la sortie tout en mettant sur pied le plan qui me permettra de faire tout cela dans les temps : il suppose un arrêt à un bureau de Poste qui n’est pas celui de d’habitude, mais je me calme en repensant aux discussions que j’ai eues avec la dame de l’autisme.  

De retour à la maison, je constate que le plombier a défoncé le plafond pour atteindre le système d’évacuation de la douche, laissant des gravats derrière lui. Découragé, je monte me reposer quelques instants. 

Je m’éveille plusieurs heures plus tard, pour constater que le réseau internet ne fonctionne plus. Je me sens coupable d’avoir dormi, aussi décidé-je de faire preuve d’initiative et d’efficacité en descendant au garage pour réparer la boîte internet.

Je la débranche, la rebranche, sans succès. Je gigote les fils, les intervertis, et m’avise que l’un d’eux ne semble pas à sa place ; je l’enfonce dans une prise demeurée libre. Aucun résultat. Je veux alors le replacer dans l’autre prise, mais c’est impossible : le petit rabat destiné à sécuriser le branchement s’est coincé contre le bord de la boîte. Je tire très fort jusqu’à l’arracher dans un craquement sinistre. Le fil est désormais à demi-dénudé et son extrémité branlante. Je le rebranche dans la prise qu’il n’aurait jamais du quitter et je contacte l’assistance téléphonique. 

Je suis stupéfait qu’on me réponde à une heure si tardive ; je le suis encore plus lorsque l’homme m’apprend qu’il y a bien, en effet, un problème sur ma ligne, mais que celui-ci trouve sa source à l’extérieur de mon domicile.

J’ai alors l’idée géniale de dissimuler mon forfait filaire en lui signalant que je ne peux plus lire l’affichage de ma boîte internet depuis des années, l’écran de cette dernière ayant grillé, et que j’aimerais donc qu’on me l’échange contre une autre.

Il accède à ma demande, et m’informe par ailleurs qu’un technicien viendra sous peu à mon domicile pour s’assurer que tout fonctionne. 

Je ne suis pas homme à me vanter de mes (rares) actions criminelles, mais tout de même, de quelle présence d’esprit n’ai-je pas fait preuve ! Aurais-je le mal en moi ? 

Dimanche 12 mai

Achat à la brocante d’une édition ancienne du Voyage en Italie de Montaigne, qu’ouvre une préface bien plus fournie et intéressante que celle de ma triste édition de poche. Voici qui complétera à merveille mon exemplaire des Essais daté de 1846, me dis-je, feuilletant mon trésor attablé devant un thé à la menthe tel un touareg se jouant de la chaleur. 

Lu Coco perdu de Louis Guilloux : un homme demeure seul dans une ville de province après que sa femme a pris le train ; pourquoi, et pour quelle destination ? Sur le chemin de la gare, elle a posté une lettre. Coco attend donc le courrier du lundi, se disant que la lettre lui est destinée. D’ici là, il monologue dans les rues et fait quelques rencontres.

Il se dégage une étrange atmosphère de ce petit livre, le dernier de Guilloux. À tel point qu’après l’avoir refermé, je trottine partout derrière Barbara de peur que, comme Fafa, elle ne prenne le train. 

Lundi 13 mai

La séance chez le psychiatre tourne autour des termites. 

Le plombier annule le rendez-vous de demain : il n’a pas reçu la pièce qu’il doit changer pour réparer la douche. Il s’agit de la bonde, car, me dit-il, quelqu’un a dû endommager l’ancienne en nettoyant la douche. Je lui réponds que ce serait bien surprenant, mais qu’enfin, sait-on jamais, j’en parlerai à la femme de ménage. 

J’entretiens Sasha de l’histoire des champions du monde du jeu d’échecs.

Lors de la promenade vespérale, le soleil nous met en danger : il brille avec une telle intensité dans l’axe de la rue que nous empruntons habituellement que nous devons, le chien et moi, nous immobiliser et détourner le regard.

Nous sommes comme changés en statues de sel, des statues qui regarderaient leurs pieds à la suite d’une fantaisie du sculpteur. Des larmes coulent sur mes joues, non de tristesse (encore que, les termites) mais de douleur, car j’ai les yeux si clairs qu’ils n’offrent qu’une protection imparfaite contre la lumière (les yeux marron du chien ne semblent du reste pas mieux le préserver). 

Il m’apparaît soudain douteux que, dans le mythe qui porte son nom, les ailes d’Icare aient fondu avant ses yeux. 

Mardi 14 mai

Une oreille bouchée, des douleurs musculaires, les yeux rouges, bref : le corps détruit par Hélios. Barbara se moque de moi, ainsi que du chien, lorsqu’au matin je lui conte notre mésaventure — j’étais trop éprouvé pour le faire hier en rentrant de promenade.

Le technicien internet doit intervenir ce matin, et je crains qu’il ne puisse pas réparer le réseau, le problème ne se situant peut être finalement plus uniquement à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur. Je m’enfuis avant son arrivée. 

Je rejoins Barbara et Sasha pour le déjeuner ; la première me pousse rapidement dans mes retranchements. Le technicien, qu’elle a accueilli en mon absence, a constaté une ou deux choses bizarres. Pressé de questions, je finis par m’embrouiller jusqu’à paraître de plus en plus suspect. Sasha, tel un avocat lors d’une garde à vue, tente de me protéger tant qu’elle peut — je lui ai avoué lors d’une crise de culpabilité que j’ai tiré sur le fil — mais rien n’y fait, je deviens pour Barbara le suspect numéro un. Et pourtant, je ne suis pas certain moi-même d’y être pour quelque chose ! Cette partie de la prise était, d’après mon analyse, à peu près inutile.

Je fais, à n’en pas douter, les frais de ma réputation de mauvais bricoleur : l’affaire de la douche n’a évidemment pas arrangé les choses — j’ai parlé de l’histoire de la bonde à Barbara.

Vendredi 17 mai

J’assiste à un concert du chanteur Christophe dans un jardin public, sous une lune géante en caoutchouc.

Le concert semble plaisant, mais, Barbara ayant stationné la voiture sur un rond-point — sur un rond-point, je n’aurais pas cru cela possible si je ne l’avais vu de mes yeux — faute de place, la crainte d’être verbalisé m’empêche de profiter du spectacle.

Une femme connaît toutes les chansons par cœur et les chante à côté de moi — croit-elle que Barbara a payé pour que je l’entende chanter elle ? Que ne rejoint-elle pas Christophe sur scène tant qu’elle y est ? 

Existe-t-il un chanteur prénommé Francis ? Simplement Francis, j’entends ; comme Christophe, donc, mais aussi Antoine, Mélody, Zazie, et d’autres qui ne me viennent pas immédiatement à l’esprit.

Quelle riche, et pourtant si simple, idée que celle de choisir son prénom pour nom de scène. Je ne m’étonne plus, dès lors, du phénoménal succès de chanteurs comme Herbert Léonard, Claude François ou Patrick Sébastien : géniale redondance. 

Dimanche 19 mai

Le frère rastafarien essuie ce matin le mur de pelote basque contre lequel il a l’habitude de faire rebondir son ballon (il pleut). 

Lundi 20 mai

Une femme lit Houellebecq en terrasse. Elle est belle ; j’ai envie de lui dire : Moi aussi je critique la société de consommation.

Un peu plus loin, le petit chien nommé Pompon, suivi de loin par son maître, se renverse comme à son habitude sur ses pattes avant, tel un artiste du Cirque du Soleil, et urine dans cette position acrobatique. Son jet ainsi surélevé le fait paraître plus impressionnant aux yeux des autres chiens qui viendront renifler sa pisse. J’ai longtemps cru que Pompon s’appelait Lampion à cause de l’image de luminaire velu qui m’avait frappé la première fois que je l’avais vu faire.

Les travaux perpétuels de la ville de Bordeaux m’irritent, j’ai envie de bousculer les ouvriers, de les faire tomber dans les trous qu’ils ont creusés un peu partout.

Chez le psychiatre nous parlons donc de violence ; il me parle d’inhibition qui se lève sans crier gare. Il me dit : On retrouve souvent cela, chez vous, et dans différents domaines. Ses propos m’inhibent, mais je finis par lui demander : Dans quels domaines ? Il me répond : Et bien, dans l’écriture par exemple. Votre inhibition, quand vous n’écrivez pas, c’est une forme d’agressivité, vous ne pensez pas ? Je sens monter en moi une forte inhibition envers lui.

Dehors, je dois faire la queue derrière d’autres piétons pour sauter une flaque d’eau sur un trottoir défoncé, on se croirait à Venise un jour d’acqua alta, les marteaux-piqueurs en plus. Au café habituel, le service est si long que je ne reste pas après avoir uriné ; les toilettes étant réservées à la clientèle, j’ai l’impression ce faisant de commettre une infraction, aussi me retourné-je à plusieurs reprises sur le chemin de la librairie afin de m’assurer que le garçon de café ne me suit pas.

Mardi 21 mai

Une femme a récemment été engagée par l’espace de travail partagé que je fréquente ; elle s’occupe de diverses tâches administratives, comme, par exemple, faire parvenir les factures mensuelles.

À mon arrivée, ce matin, elle me demande de vive voix — elle l’a déjà fait plusieurs fois par courriel — de bien vouloir répondre au sondage qu’elle m’a fait parvenir. Je marmonne une excuse quelconque et, lorsqu’elle part déjeuner, je réponds aux questions mal formulées de son questionnaire.

Il y a une zone de réponse libre à la fin, pour qu’elle sache ce que les occupants aimeraient voir amélioré dans les lieux. Je n’ose pas répondre : Avoir du thé gratuit puisque je ne bois plus de café, pas plus que je n’ose suggérer : Arrêter d’envoyer des sondages par courriel, car les réponses ne sont pas anonymes. 

L’après-midi, retour du plombier avec la bonde, donc. Comme il ne peut pas être en même temps à l’étage  et dans la cuisine, il me demande de monter bloquer une sorte de cercle dans la douche afin d’éviter qu’il tourne pendant qu’il visse la bonde par en-dessous.

Je m’exécute avec un peu d’appréhension : serai-je à la hauteur de la confiance qu’il me fait ? Oui, et mieux encore : grâce à notre collaboration, la douche est réparée en deux temps, trois mouvements. En partant, il me demande de commenter positivement son intervention sur internet ; notre intervention, veut-il certainement dire. 

 Mercredi 22 mai

De retour à l’espace de travail partagé ; la femme me demande — encore — de répondre à un questionnaire en ligne. C’est à croire qu’elle n’a été embauchée que pour cela, élaborer des questionnaires et me harceler pour que j’y réponde.

Cette fois, c’est pour savoir si je serai disponible pour une soirée prévue pour la fin du mois de juin, lors de laquelle les clients au mois de l’espace pourront faire vraimentconnaissance.

Les quelques échanges que j’ai pu avoir dans la cuisine avec les personnes dynamiques et positives qui occupent les lieux ne m’ont pas donné envie de pousser plus avant la socialisation. L’un était chasseur de têtes, et portait l’oreillette en permanence ; l’autre était un genre de graphiste dont l’ordinateur portable était recouvert d’autocollants incompréhensibles.

Il règne en ces lieux une sorte d’obligation de curiosité, de sympathie, qui me met mal à l’aise. Je n’ose cependant pas répondre non au sondage en ligne de la femme pendant qu’elle me fait face (je suppose qu’on lui a attribué cette place à ma table pour qu’elle puisse me tracasser plus à son aise).

En partant déjeuner, elle me fait promettre de répondre aujourd’hui, car elle doit réserver un buffet en fonction du nombre de personnes qui auront répondu par l’affirmative. 

J’attends d’être sûr qu’elle a quitté les locaux pour répondre : Je ne pourrai être présent.

Jeudi 23 mai

La femme de l’espace partagé me remercie d’avoir répondu hier, et trouve regrettable que je ne sois pas là pour la soirée. Je lui dis que je le regrette bien, mais que fin juin je serai absent. Elle me dit : C’est dommage, nous avons choisi une date lointaine exprès pour que les gens aient le temps de s’organiser. Elle maîtrise à merveille les techniques de culpabilisation. Pas intérêt à montrer ma jolie frimousse dans les parages fin juin, me dis-je. 

Il faudrait décidément que je résilie mon contrat : son harcèlement incessant m’empêche de me concentrer. Son patron m’avait dit que le préavis était de deux mois, mais que nous pourrions nous arranger en cas de besoin. Mais la femme, désormais en charge de ces choses, a l’air beaucoup moins commode : Jah, dans quel guêpier me suis-je encore fourré ? Et que ma vie était belle et douce avant son arrivée.

Je m’aperçois alors qu’elle a modifié la signature automatique de ses courriels ; elle a ajouté la mention happiness manager. 

Lundi 27 mai

Chez le psychiatre, j’évoque bien évidemment les tortures que m’inflige la gestionnaire de joie de l’espace partagé. Il semble trouver excessive ma décision de quitter les lieux. 

À peine sorti de son immeuble, je prends connaissance d’un nouveau courriel de la femme ; elle y indique avoir déposé un polaroïd sur la table la cuisine en vue de la constitution d’un trombinoscope, afin que tout le monde se connaisse mieux. Les selfies seront affichés au mur, avec les noms, prénoms, et occupations de chacun. 

Je suis à deux doigts de faire demi-tour et d’agiter ma phablette sous le nez du psychiatre en lui criant : Alors, Vous voyez ? vous voyez ? Et ça, c’est exagéré ? 

Au café habituel, je recherche frénétiquement dans mes vieux courriels celui qui contient le contrat de location et ses conditions de résiliation. 

En latin, Jours de Francis se dirait : Diebus Franciscus. 

Jeudi 30 mai

Je sors avec Barbara prendre un thé sur la place.

À la table voisine, deux femmes à l’air revêche se faisant face avec, entre elles, posé en évidence, un livre sur le consentement. Leur conversation est à l’avenant ; on croirait voir et d’entendre des avatars de réseaux sociaux qui auraient pris vie. Leurs propos sont si stéréotypés que je peux réciter leurs litanies avant même qu’elles n’ouvrent la bouche pour se répondre l’une l’autre.

La plus grande se lève et part régler l’addition, brandissant son totebag, sur lequel est inscrit en grosses lettres le mot lesbienne, comme s’il s’agissait un drapeau ou une décoration pour fait de guerre.

Et il me semble que c’est bien de cela dont il s’agit dans leur esprit.

Vendredi 31 mai

J’apprends fortuitement que Sylvain Durif, le fameux Christ Cosmique que j’avais espéré croiser lors de mon séjour à Bugarach, a été expulsé du village et qu’il vit désormais au fin fond du Sénégal. Il y a, je crois, dans sa maladie, quelques véritables traits de clairvoyance et il me semble doté d’une grande intelligence. 

Je me souviens m’être fait à Bugarach une copine de chien qui m’avait raconté, entre autres choses, que son chien était passé sur de nombreuses chaînes de télévision après avoir avait été filmé traversant une rue déserte par des journalistes désœuvrés. Tous s’étaient réunis là pour filmer la fin du monde qu’une peuplade ancienne avait prévu pour 2012. 

Barbara se fait les ongles devant la télévision, l’odeur du vernis manque de me faire défaillir. 

En esperanto, Jours de Francis se dirait Tagoj de Francis.

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