DU 1ER AU 22 JUIN 2019

OÙ J’ÉCHANGE AVEC SYLVAIN DURIF ET DEVIENS APICULTEUR

Chèr(e) abonné(e), 

Hâte-toi de bien vivre et songe que chaque jour est à lui seul une vie, disait Sénèque. 
Voici donc vingt-deux autobiographies. 

Samedi 1er juin

Le type qui lance chaque matin son boomerang sans succès fait désormais de la planche à roulettes : s’est-il luxé l’épaule, ou s’est-il lassé d’aller chercher le boomerang qui jamais ne revenait jusqu’à lui ? 

Je monte un thé à Barbara qui sommeille, la réveille, et lui conte l’histoire de cet homme. Elle se rendort, mais je la réveille à nouveau pour lui expliquer que j’apprécie le nihilisme que je perçois chez certains de nos contemporains. Je lui tends sa tasse, très près du visage, afin d’éviter qu’elle ne se rendorme. Je l’informe ensuite que le quartier est empli de dessins de clitoris, qu’on ne reconnaîtrait point, n’étaient les slogans vulgaires qui les accompagnent. Fut un temps où l’on militait en cherchant à exacerber la sensibilité artistique des foules, mais à la vue de ces affreux gribouillis, ce temps-là me paraît bien révolu.

Barbara a aperçu ces vilains clitoris, elle aussi. Elle note, ce qui me semble très juste, qu’on les a représentés, comme un retour caricatural aux théories de Freud, en les dépouillant de toute anatomie environnante, non pas, donc, comme ils sont, mais comme on voudrait qu’ils soient, c’est-à-dire autosuffisants, externes et dressés, comme des phallus, n’existant pas pour eux-mêmes, mais contre quelque chose d’autre — la bite.

Je fais ma gymnastique sous une chaleur écrasante afin de tenir à l’écart ma faiblesse morale qui rôde toujours comme une bête, puis j’échange sur internet avec Sylvain Durif, le Grand monarque et Christ cosmique, entre autres titres. Il est surtout question de nos régimes sportifs et alimentaires respectifs. La simplicité — certes un peu contrainte — de son mode de vie me paraît riche d’enseignements, et je suis heureux qu’il s’intégre bien au peuple sénégalais. 

J’ai le plus grand mal à trouver au supermarché la cire dépilatoire que Barbara m’a demandé de lui rapporter ; l’employée que j’interroge semble mettre en doute ma virilité.

Alors que nous choisissons un programme de vidéo à la demande, Barbara me demande fièrement : Tu as vu comme je vais vite ? Elle a récemment découvert que les flèches directionnelles de la manette de la console de jeu produisaient le même effet que les petits leviers qu’elle utilisait maladroitement jusqu’ici.

Ne ressentant aucune faim après ma méditation du soir, je saute le dîner et me retiens d’en informer Sylvain Durif, afin de ne point le déranger inutilement. 

Dimanche 2 juin

J’emmène Barbara et le chien pratiquer avec moi la course à pied.

Nous apercevons au loin le frère rastafarien, hurlant seul devant le mur de pelote basque. 

Il évolue au sein d’une réalité sur laquelle je ne saurais scientifiquement faire prévaloir la mienne. Il m’évoque le Christ cosmique. J’éprouve, ces temps-ci, un intérêt particulier pour ce genre de personnages, et me demande s’ils n’ont pas une existence plus riche que la mienne — un peu comme la danseuse pieds nus au concert de hang, mais en plus élaboré — volontairement débarrassée de ce qui l’affadirait, non par lâcheté, mais au contraire avec courage. N’est-ce pas là une révolte ?

De même, Don Quichotte : je ne suis pas certain qu’il fût fou. Pourtant, Cervantès semble l’affirmer dès le début du livre ; je m’interroge sur ses raisons : n’aurait-il pas été infiniment plus puissant de laisser planer le doute ? Ou serait-ce encore là l’un de ses jeux avec le lecteur ? Diable d’Espagnol ! 

Marchez doucement, car vous marchez sur mes rêves, écrivait Yeats. 

Barbara trouve un ordiphone dans l’herbe. Je ne suis jamais tombé sur un tel trésor ; des préservatifs neufs, utilisés, des trousseaux de clés, des portefeuilles, des tampons hygiéniques, oui, mais de téléphone intelligent : jamais. Il n’y a de la chance que pour les canailles, marmonné-je sur le chemin du retour. 

Pique-nique dans la future maison, où j’observe les fourmis courant au sol grâce à la loupe éclairante que je me suis offerte lors d’un passage au magasin de bricolage. 

Lundi 3 juin

Chez le psychiatre, il est de nouveau question de violence — la mienne surtout, durant les années quatre-vingt-dix. Il me fait part d’une théorie fumeuse, englobant mon frère, ma mère, et moi-même. Une théorie à laquelle je n’avais jamais pensé. J’y pense donc, puis la rejette, car elle ne me semble pas pertinente. Cela ne me paraît pas pertinent, Docteur, lui dis-je très exactement. Il me demande, évoquant ma relation d’alors : Sexuellement, comment cela se passait-il avec cette femme ? Cet homme est obsédé.

À la librairie, je feuillette, comme souvent, pour le plaisir, des livres de Nicolas Bouvier. 

Judith rentre de l’école en pleurs : elle a écopé d’une exclusion pour avoir fumé dans les toilettes du collège. Je lui demande pourquoi elle a fait pareille chose, alors que les conséquences de la tabagie sont désormais bien connues. Elle m’explique avoir ressenti le besoin de se détendre après qu’un élève lui a déclaré qu’elle avait de grosses cuisses. Je lui fais la morale tout en la consolant : elle est probablement possédée par le démon avec toutes ces bêtises qu’elle fait, mais elle n’a pas de grosses cuisses. Son agresseur n’ayant pas, pour le moment, été inquiété par l’administration, je lui en demande une description physique pour le cas où il faudrait lui faire une grosse tête.

Au courrier, une relance des plombiers qui ne sont jamais parvenus cet hiver à réparer complètement les radiateurs en dépit des nombreuses heures passées ici, à me déranger, tant et si bien que je devais me réfugier à l’espace partagé où la gestionnaire de bonheur me rendait si malheureux. Je n’y vais plus, pour ne pas la croiser, quand bien même je suis contractuellement tenu de payer le loyer chaque mois. 

Barbara est contrariée par les mésaventures de Judith, aussi nous fais-je livrer de la nourriture, malgré ma répugnance grandissante pour ce procédé, pour tenter de lui remonter le moral. Cela fonctionne : elle sourit largement, découvrant ses dents blanches et parfaitement alignées derrière son bowl falafels

Mardi 4 juin

Je bois un thé sur la place en attendant que Barbara sorte d’un rendez-vous professionnel, après quoi nous nous attaquerons à la déclaration fiscale que nous avions complètement oubliée. Il ne s’agit pas de mon habituel thé à la menthe : j’ai dû me rabattre, à la suite de circonstances qu’il serait excessivement long d’exposer ici, sur un thé russe, que je renverse chaque fois que je veux le verser dans ma tasse, puisqu’il est servi dans une théière fort mal conçue. 

J’assiste à un accrochage entre un cycliste et un trottinettiste ; deux accrochages, en fait : l’un au sens propre, et l’autre au sens figuré, car ils échangent des noms d’oiseaux. Je suis près de me lever pour les rappeler à leur condition de gentlemen, lorsque je constate avec joie que cela sera inutile : le plus fautif finit par s’excuser, le moins fautif aussi, et chacun repart de son côté un sourire aux lèvres. Quelle charmante scène, vraiment, me dis-je en reprenant ma lecture de John Donne.

On peut lire entre autres belles choses dans Méditations en temps de crise, qu’il écrit en 1623, alors qu’il est gravement malade, ceci : Nul homme n’est une île, un tout en soi. Chaque homme est partie du continent, partie du large. Si une parcelle de terre est emportée par les flots, c’est une perte égale à celle d’un promontoire. La mort de tout homme me diminue parce que je suis membre du genre humain. Aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas. Il sonne pour toi. 

Le lecteur sagace aura compris que ces deux dernières phrases inspireront Hemingway. 

Un inconnu me dit que mes cheveux longs et ma barbe qui va s’étoffant me vont bien ; j’en informe immédiatement Barbara lorsque je la retrouve, car elle continue d’entretenir des doutes à ce sujet.

Elle m’accompagne pour la balade du chien, et m’apprend des choses si intéressantes sur l’œuf de yoni — elle avait un rendez-vous professionnel avec une instructrice de cette pratique — que je regrette de n’y être point éligible, à moins d’un détournement de sa finalité. Soudain, Barbara salue le facteur comme dans une publicité pour de la lessive ou je ne sais quel autre produit de consommation évoquant un environnement quotidien et familier ; je me moque gentiment d’elle en adoptant une petite voix pour dire : Coucou, c’est moi, Barbara, je suis bien dans mon quartier et — je n’ai malheureusement pas le temps de finir ma phrase, car le barman du café qui fait l’angle et le fleuriste installé en face me gratifient au même moment d’un geste amical. 

La déclaration de revenus, enfin. Barbara insiste pour apporter de longues et inutiles précisions que personne ne lira jamais à la fin du formulaire en ligne ; c’est à croire que je lui ai refilé mon mal.

Mercredi 5 juin

Forte déprime dès mon réveil ; j’essuie ensuite une terrible averse en sortant le chien, et mes chaussures sont trempées : impossible de travailler dans ces conditions. Je me plonge donc dans la lecture de Leïlah Mani 1932, de Didier Blonde. Au cimetière du Père-Lachaise, le narrateur tombe amoureux d’une femme dont la photographie orne la plaque funéraire, et mène l’enquête pour tenter de savoir qui elle était. Il avait déjà fait le coup avec L’inconnue de sa Seine, mais je marche à chaque fois, certainement parce que j’aimerais, moi aussi, mener des enquêtes ; mais je n’oserais pas déranger les gens, et puis, il faut bien le dire, j’ai un peu la flemme. 

Judith, qui purge aujourd’hui sa peine, est elle aussi déprimée, car elle devra demain retourner à l’école. Je pose mon livre, et nous mêlons nos malheurs, comme deux crustacés enlacés sur le canapé. 

L’après-midi, je tire le portrait de l’homme le moins souriant du monde. Ne parvenant pas à le dérider malgré tous mes efforts, je suis contraint de lui demander de prononcer le mot ouistiti  ; c’est la première fois de toute ma carrière de portraitiste. 

Sasha estime que les jeunes de son âge n’ont aucun humour, et ne comprennent pas le second degré, sur internet encore moins qu’ailleurs. C’est qu’ils ont, à mon avis, atteint l’âge de raison après l’avènement des réseaux sociaux, lesquels sont donc un simple prolongement utilitaire de leur vie réelle n’ayant rien à voir avec un terrain de jeu, de fiction, ou de poésie. Bien entendu, certains internautes plus âgés démontrent chaque jour que cette pauvreté n’est pas l’apanage des adolescents, mais il s’agit probablement de bêtise plutôt que de chevauchement de réalités, la vraie et la numérique. Il n’empêche, leur impossible accès à l’humour, aux uns et aux autres, me semble participer de leur excessive fragilité dans la vraie vie — mais pour eux, c’est la vraie vie.

Jeudi 6 juin

Réveillé aux aurores. 

Je sursaute en voyant deux tramways filer côte à côte à ma droite, croyant qu’ils vont me percuter ; ils sont en fait à l’arrêt au milieu des voies, en raison de travaux liés à l’incendie d’un parking plus loin sur la ligne. Mes jambes flageolent toujours lorsque je vois une jeune fille taper ridiculement dans les mains gantées d’un jeune homme, qui doit être son coach sportif. Plus loin, sous les grands sapins, un homme secoue son sexe en me regardant. Je suis démuni, comme toutes les victimes d’agression sexuelle. Mes jambes flageolent de plus belle. Heureusement, un jeune homme à vélo, le jeune homme le plus heureux du monde, si j’en juge par son visage épanoui, passe en trombe en me gratifiant d’un Bonjour enjoué. Je reprends goût à la vie. Puis je songe à la mort, à la vue d’une femme âgée, habillée en randonneuse de montagne, trottinant avec difficulté sur l’herbe, s’entraînant certainement pour un trek ou toute autre activité impliquant le dépassement de soi

Le chien ne fait pas ses besoins, et l’eau s’infiltre désagréablement dans mes chaussures.

Pour Yann Plougastel, du journal Le Monde, l’écrivain Franck Bouysse est sans doute l’un des meilleurs stylistes actuels. Ce n’est pas le souvenir que j’en ai ; j’avais d’abord cru, lisant les premières pages de son roman Plateau, à de l’ironie ; puis, réalisant qu’il n’en était rien, j’avais continué ma lecture à haute voix, à l’attention de Barbara qui ne comprenait rien tant je me bidonnais. 

Vendredi 7 juin

Un passage dans les locaux de mon bouquiniste préféré de la place ; cela fait des années que je le croise sur son stand, mais je ne m’étais jamais rendu à son magasin, pourtant tout proche. Les lieux sont spacieux, il y fait frais, et une bonne odeur flotte dans l’air. Nous parlons de tout, de rien, puis de littérature, et enfin de son métier, qu’il trouve de plus en plus difficile. Je lui propose mon aide gracieusement ; il me remercie, mais n’en a pas besoin ; il lui faudrait surtout, dit-il, le don d’ubiquité. Je ne vais tout de même pas insister pour tenir son magasin, j’ai moi-même de nombreuses choses à faire. Son état de fatigue m’inquiète, cependant. 

Avisant un échiquier posé sur une table, dans une sorte de coin salon, je me dis que c’est décidément un homme tel que je conçois les hommes. Je lui parle d’un site internet fort bien pensé, grâce auquel on peut jouer en ligne et à toute heure contre des personnes du monde entier. Il crée aussitôt un compte, débute une partie, et se fait littéralement détruire sous mes yeux horrifiés. En fait, il joue très mal aux échecs. Je m’en doutais un peu, car il m’avait dit avoir rejoué une partie de Napoléon, passée à postérité, et avoir trouvé que l’Empereur avait déployé une géniale stratégie d’encerclement. Je connais bien cette partie ; non seulement Napoléon n’était pas un bon joueur d’échecs, mais encore seul un débutant pourrait s’extasier devant une soi-disant stratégie d’encerclement aux échecs.

Je quitte sa boutique extrêmement déçu, il aurait pu faire un si bon ami.

Samedi 8 juin

 J’assiste aujourd’hui à une journée de formation à l’apiculture, à l’initiative de Barbara qui s’intéresse beaucoup aux abeilles, souhaite installer des ruches dans la future maison et me l’a offerte ; ainsi pense-t-elle que je pourrai l’aider, même si je préfère les fourmis. 

Nous arrivons à destination dans un lotissement des Landes. L’instructeur est grand, chauve, affable, et j’avise dans son salon plusieurs ouvrages traitant du bouddhisme. Il nous fait visiter son petit jardin bourdonnant, dans lequel il a placé cinq ruches de type Warré, et une ruche horizontale dite kenyane.

Les participants arrivent peu à peu ; il y a d’abord Isabelle, qui a déjà une ruche, puis un couple dont l’homme est sensiblement plus âgé que sa femme, et un second couple, des hippies, dont le mâle est très velu. 

Nous commençons par un cours que j’ai beaucoup de mal à suivre, car j’ai fort peu et très mal dormi à l’idée de suivre cette formation . Enfoncé dans ma chaise de plastique, je regarde l’écran d’un air concentré, tout en m’inquiétant de ce que la femme du vieil homme boit tout le café, et que le hippie velu s’envoie tous les délicieux cookies apportés par Isabelle.

J’apprends énormément de choses sur les abeilles, mais ce sont les abeillauds qui m’intéressent le plus. Issus d’œufs non fécondés, ils n’ont pour mission principale de niquer une reine ; de ce fait, ils ne butinent pas, ne produisent pas de cire, et sont dépourvus de dard.

Mais ce ne sont pas pour autant de gros nuls : d’abord, sans eux, il n’y aurait pas de colonie ; ensuite, pour réussir à s’accoupler en plein vol avec une reine, ils bénéficient de capacités olfactives supérieures à celles des ouvrières, voient mieux et peuvent voler plus longtemps qu’elles. Ils participent également à la production de chaleur dans la ruche en vibrant de tout leur corps lorsque cela est nécessaire, et volent sans peur autour des ennemis pour les désorienter, malgré leur absence de dard.

Tout cela pour être finalement chassés par les ouvrières à l’automne, avant de mourir dans l’indifférence générale. Tout au plus, certains d’entre eux auront-ils connu les joies du coït avant d’être cancelled, comme on dit aujourd’hui.

Je réalise aussi, voyant le mot écrit à l’écran, que le varroa ne s’écrit pas varois. J’ai très peur d’avoir attrapé le varroa. Quant aux frelons asiatiques, ce qui n’était qu’indifférence à leur égard se mue en véritable haine à la vue d’horribles scènes d’attaques de ruches.

Chacun a apporté quelque chose pour le déjeuner ; Isabelle, qui est comme moi dotée de sensibilité et ne mange pas d’animaux, me désigne les plats qu’elle a préparés ; sa tarte aux poireaux est délicieuse. 

Je croise la femme hippie qui sort des toilettes avec un air coupable ; je comprends bien vite pourquoi, mais je prends le temps de contempler les photos de chatons épinglées au mur en retenant ma respiration.

J’attrape quelques cookies sur la table avant de passer au jardin où j’assiste à l’installation dans une ruche d’un essaim, qui habitait jusque là une ruchette. Il a fallu, bien entendu, enfiler une tenue d’apiculteur qui me gêne pour manger mes cookies. Tous les participants s’agglutinent autour de l’instructeur et m’empêchent de voir à mon aise ; je vais donc contempler le ballet des abeilles entrantes et sortantes sur la planche d’envol d’une des ruches.

Les abeilles, patientes jusqu’ici, deviennent nerveuses et nous font comprendre que nous devons nous éloigner. Je me fais piquer en prenant un cookie dans ma poche ; il aura attiré une ouvrière effrontée. J’aurais dû conserver mes gants, mais ils m’empêchaient de me saisir des gâteaux. Je pousse un cri. L’assemblée se retourne. L’instructeur s’approche, examine ma main, et me demande de le suivre au salon. Vais-je être exclu du groupe pour n’avoir point respecté les consignes de sécurité ?

Il me donne quelques petites granules sucrées à gober : je suis en fait récompensé, c’est à n’y rien comprendre. 

À la fin de la formation, dont je n’ai pas retenu grand-chose, je reçois un certificat. Je ressens une réelle empathie pour les pauvres abeillauds, j’éprouve de l’admiration pour les abeilles, mais je persiste à leur préférer les fourmis, même si elles ne produisent pas de miel. 

Dimanche 9 juin

Je dépose ma canne chez un brocanteur de ma rue, doté d’un étonnant talent pour réparer les vieilles choses. C’est une très belle canne dont le pommeau est une tête de chien, plus précisément une levrette. Lorsqu’elle me fut offerte, la férule manquait. 

La formation d’hier, ainsi que mes observations à la loupe éclairante de l’autre jour, ont réveillé mon vieil intérêt pour les fourmis — tout petit déjà, je voulais devenir myrmécologue. Je profite donc de ma solitude pour regarder le film Ant-Man, qui devient immédiatement mon super héros préféré. Les scènes où il court dans l’herbe entouré de fourmis me font un effet bœuf. Je vois mal comment un autre super héros pourrait faire le poids contre Ant-Man.

Le soir, je raconte le film à Barbara avec enthousiasme. Je lui en montre même des extraits. Je lui propose de nous réfugier dans une réalité parallèle, comme Sylvain Durif, dans laquelle je serais Ant-Man et elle Bee-Girl, combattant le crime ensemble et nous nourrissant de son miel. 

Je lis des livres sur les fourmis ; j’aurai de nombreuses nouvelles choses à raconter à la dame de l’autisme qui s’était montrée très intéressée par ma passion juvénile. 

Lundi 10 juin

Je découvre qu’une nouvelle que j’ai autrefois écrite et placée sur des sites de vente en ligne a fait l’objet de critiques, notes et commentaires des internautes. Je l’avais totalement oubliée, et j’ai la satisfaction de voir qu’elle a été très lue — son prix de zéro euro y étant peut-être pour quelque chose — et qu’elle a même plu à la majorité des commentateurs. J’ai envie d’insulter ceux qui, parmi eux, l’ont moins aimée. 

Je fais ma gymnastique assez tardivement, ce qui m’empêche de m’endormir sereinement. Je suis de plus harcelé par un moustique, aussi me tourné-je et retourné-je jusqu’à décider d’aller dormir sur le canapé pour ne pas déranger Barbara. Je me lève pour gagner la salle de bain et constate une véritable invasion de fourmis près de la douche. Cela ne peut pas être une coïncidence : elles m’appellent. Barbara et tous les autres zozos auraient donc raison, il n’y aurait pas de hasard ? 

Je suis si excité que j’en oublie le canapé et la réveille en me recouchant lourdement ; j’en profite pour lui parler des fourmis de la salle de bains et des exploits de Ant-Man.

Mardi 11 juin

Je me brûle avec le thé que je bois en toute hâte pour être à l’heure chez le barbier qui n’en a pas terminé avec les poils de son client précédent lorsque j’arrive. 

L’après-midi, rendez-vous dans la future maison avec les vendeurs, l’agent immobilier, et un spécialiste des termites pour un diagnostic plus poussé que celui, réalisé par dessus la jambe, que nous n’avions pas lu.

Le spécialiste nous rassure un peu : le mal semble confiné au chai destiné à accueillir la chambre conjugale et mon bureau. Les vendeurs, courtois comme à leur habitude, déclarent qu’ils prendront en charge l’éradication des termites installées à demeure — et ceci alors que rien ne les y oblige juridiquement — tandis que nous financerons les futures opérations destinées à les empêcher de revenir. 

La maison du voisin, nommé Jean-Marie, est infestée elle aussi. Il la loue à un propriétaire indélicat qui n’a cure de ses récriminations. Le spécialiste inspecte son logis et constate qu’elle est proche de s’écrouler. Jean-Marie est en grand danger ; le spécialiste le mentionnera dans son rapport, que nous déposerons à la mairie. Jean-Marie craint des répercussions sur ses relations avec son méchant propriétaire, mais c’est là une obligation légale, et qu’importe puisque la crapule nous incriminera nous, et pas ce pauvre Jean-Marie. Ce dernier est un être à part, mi-ange, mi-démon, dont j’aurai, je pense, l’occasion de parler souvent lorsque nous aurons déménagé, d’autant que je ne croiserai pas grand monde ; je me demande quel tour bucolique prendra ce journal. 

Mercredi 12

Déjeuner avec Alexandre H. de passage à Bordeaux. Je lui vante le massage énergétique que j’ai récemment reçu, au cours duquel je me suis successivement vu en guerrier chinois médiéval et en papa ours ; curieux, il prend rendez-vous à son tour. 

De retour à la maison, je trouve dans le salon Sasha et son petit ami que je déteste ; je manifeste mon déplaisir en l’ignorant afin de le mettre mal à l’aise, j’attrape mon Montaigne, et ressors aussitôt. Chez le bouquiniste — pas le mauvais joueur d’échecs, un autre — j’achète un livre. Enfin, je mange de nombreux bonbons en buvant un thé à la menthe , et je retrouve mon calme petit à petit. 

Le brocanteur à la canne m’interpelle au passage sur le chemin du retour : quel type de férule a ma préférence, plate ou pointue ? Chacune me paraît avoir ses avantages, mais il me faut bien choisir : j’opte pour une férule plate, plus confortable, en regrettant cependant les qualités de la férule pointue, au premier rang desquelles la possibilité de faire de la canne un instrument de combat plus redoutable encore, possiblement létal.

Je réalise le portrait de l’homme le plus gentil de la terre. Il fait le tour du monde en massant les gens contre hébergement. Cela me donne l’idée de faire un tour de France à Vespa à la rencontre de mes lecteurs — sans les masser cependant. 

Jeudi 13

Lecture du journal de guerre de Léon Werth, grâce à qui je vois évoluer ma passion de l’exode vers un ensemble plus large englobant l’Occupation. Werth, qui a dû fuir Paris, tient ce journal depuis le village jurassien de Saint-Amour. Il s’y ennuie, à peu près coupé du monde, raconte les paysans, la propagande vichyste, les espoirs, les lâchetés, s’interroge sur l’avenir de la France et de la civilisation.

Promenade solitaire. Assez haut dans la montagne. Je me suis assis dans l’herbe. J’étais heureux. Un état de grande perfection, qui doit être celui des animaux quand ils ne souffrent pas. Un état que je pourrais aussi appeler de méditation. Il me semblait que je pourrais vivre là des années, ermite vénéré. À condition que les gens du village voulussent bien chaque jour faire six kilomètres pour m’apporter en offrande du lait et du pain.
Ou simplement m’anesthésier, comme tant d’autres. Chasser de moi l’avenir, comme on chasse un importun. Mais je ne puis. Qui n’a pas d’enfant peut se dire : « Que m’importe demain. La France dans dix ans, les siècles des siècles ? Que m’importent les blessures du monde ? Si je veux, je suis invulnérable ». »

Qui a un fils est vulnérable. 

Léon Werth était un grand ami de Saint-Exupéry, qui lui avait dédicacé son Petit prince. Qu’ils sont poignants, les passages où il évoque cette amitié sans savoir que, quelques mois plus tard, son cher Tonio s’abîmerait en mer aux commandes de son Lockheed. 

Saint-Exupéry a passé deux jours avec moi. L’amitié « exercice des âmes, sans autre fruit ». L’amitié n’a guère inspiré la littérature. Il y a plus d’amitié dans ces mots de Montaigne que dans des siècles de livres. Pourquoi l’extraordinaire privilège de l’amour ? Peut-être, parce qu’il est presque universel, qu’il est peu d’hommes qui n’en aient connu quelque chose. 
L’amitié est plus mystérieuse que l’amour, plus peut-être. Car les qualités ou les formes qui provoquent chez eux le désir, beaucoup d’hommes peuvent les définir. Dans les maisons d’amour, on demande aux clients quelles sont leurs préférences. Il n’y a pas de maisons d’amitié. 

Vendredi 14

Léon Werth, toujours. 

Ainsi ils prétendent m’imposer une autre patrie, un autre groupe. Quelle lâcheté serait de délibérer sur le point de savoir si je me sens ou ne me sens pas juif. Si vous insultez en moi le nom de juif, je suis juif, éperdument juif, juif jusqu’à la racine des cheveux, juif jusqu’aux tripes. Après, on verra. 

Samedi 15

Départ pour la région parisienne avec Barbara et Judith, que nous mènerons à l’aéroport demain, après quoi Barbara repartira à Bordeaux tandis que je passerai la semaine chez mes vieux parents, pour récupérer Judith à son retour du Canada et repartir à Bordeaux. 

Un homme sourd effectue une menue réparation sur notre voiture. À la radio, un type raconte qu’il a passé soixante-neuf jours dans un phare, où il a tenu un journal ; on en lit quelques extraits : c’est très décevant. Qu’on me laisse moitié de temps seul dans un phare battu par les vagues avec du papier et un crayon, et on verra ce qu’on verra.

Sur une aire d’autoroute, de minuscules grenouilles évoluent dans l’herbe, et un enfant non moins minuscule trotte derrière le chien qui l’ignore sans méchanceté. Judith estime que l’homme pourrait voler si l’on mettait en place un champ magnétique géant qui le repousserait, comme deux aimants de mêmes pôles. Lorsqu’elle comprend que les inventions se heurtent parfois à la réalité économique, et j’en sais quelque chose pour inventer souvent de nouvelles choses, elle est déçue. 

Passage à l’hypermarché Carrefour de Rambouillet pour le dîner de ce soir. Nous nous stationnons assez loin de l’entrée. J’explique à Barbara que j’emprunte souvent la carte d’invalide de ma mère pour pouvoir profiter des places réservées aux handicapés, mieux situées, mais que, craignant de me faire attraper, je fais mine d’être boiteux sur le parking, et même pendant une bonne partie de mes courses, jusqu’à être certain que plus personne ne m’observe. 

J’évolue à grand peine dans les allées ; mes baskets Free Tibet sont très jolies, mais ne soutiennent pas ma voûte plantaire, qui, rendue douloureuse, me contraint à une boiterie bien réelle. Après notre passage en caisse, les bras chargés de sacs, j’explique à Barbara que le réparateur de téléphones dont on aperçoit le kiosque dans la galerie marchande a mal collé la vitre de ma phablette la dernière fois que je suis venu.

Elle me répond je ne sais quoi et, croyant qu’elle m’a écouté, je me contorsionne, toujours les bras chargés et en boitant, pour sortir la phablette de ma poche prouver mes dires. Elle éclate de rire à la vue de ce Quasimodo moderne, et se demande à haute voix comment on peut dépenser une telle énergie pour ça. Je la maudis en continuant de claudiquer jusqu’à la voiture.

Juste avant notre arrivée au domicile de mes parents, ceci, qui est extraordinaire : un véhicule roulant à vive allure arrache notre rétroviseur. Barbara freine aussitôt, de même que le conducteur fou. Je détache ma ceinture, prêt à en découdre, car j’ai remarqué que souvent les hommes rendent les femmes responsables des accidents et les insultent. Le chauffard, devant mon regard fou, se tient à carreau. Barbara parvient à remettre le rétroviseur en place : il semblerait que les constructeurs automobiles ont prévu ce genre d’accident, puisque les pièces se détachent plutôt que de se briser, et retrouvent naturellement leur place après coup. Je dis avec un air de gendarme bonhomme : Attention à la vitesse, tout de même ; chacun regagne son véhicule. 

À notre arrivée, ma mère me dit que je suis moche avec mes cheveux longs, et mon père dit à Barbara qu’elle a forci. Nous gagnons le jardin, superbe en cette saison. De petites grenouilles, comme celles de l’aire de repos, sautillent un peu partout dans l’herbe. Soudain, des crevasses ; mon père explique qu’il a déterré les canalisations pour le plaisir de comprendre ce qui n’allait pas, en dépit du contrat d’entretien supposé lui éviter de tels efforts. Il me mène ensuite jusqu’à un arbre immense, déraciné par un gros coup de vent, qu’il débite petit à petit pour se tenir en forme plutôt que de faire appel à un bûcheron. L’énergie qu’il déploie à quatre-vingt-dix ans m’épuise.

Lors d’une promenade dans le village, nous croisons un dalmatien qui, à ma grande surprise, nous adresse le même sourire inquiétant que le dalmatien qui a accompagné mon enfance. Ce sourire serait-il répandu chez les dalmatiens ?  

Mon père fait remarquer que la chienne a forci ; elle lui lance le même regard noir que Barbara.

Dimanche 16

Je contemple au jardin le beau et grand sapin bleu qui fut planté pour mes six ans ; il en faut, du temps, pour avoir un tel sapin bleu. Mon père me rejoint et déclare que la chienne a le poil rêche

Dans la voiture, nous loupons un embranchement, car le système de guidage automatisé est confus, et les panneaux ne m’évoquent rien, du moins géographiquement. Barbara me reproche de ne pas savoir si Créteil se situe vers le nord ou le sud alors que j’ai passé ma jeunesse en région parisienne.

Nous nous retrouvons sur le périphérique, que nous voulions justement éviter en prenant des chemins de traverse. Barbara peste, comme si j’étais responsable de la mauvaise installation des panneaux de signalisation, et cela augmente mon stress : je les déchiffre encore plus mal. 

Nous déjeunons dans un fast-food en attendant l’avion de Judith ; un type me demande de l’argent très agressivement, je lui refuse pour cette raison, et son agressivité redouble. Je repense au psychiatre, à qui je n’ai pas envie d’avouer de nouvelles violences, et me retiens de surenchérir. L’homme part agresser verbalement deux femmes qui lui ont également refusé l’aumône. Certains nécessiteux possèdent mieux la mercatique que d’autres, me dis-je. 

Judith passe les portes après lesquelles nous ne sommes plus autorisés à la suivre ; il y avait un léger problème avec son formulaire d’autorisation de sortie du territoire, mais nous sommes parvenus à faire comprendre à l’employé de la compagnie d’aviation qu’elle ne partait pas renforcer les troupes de l’État islamique avec notre bénédiction.

 Puisque c’est la journée de la honte consumériste, nous nous rendons Barbara et moi dans un Starbucks, le temps que Judith nous confirme qu’elle a bien passé tous les contrôles. Lorsque je lui indique mon prénom, la femme derrière le comptoir répond : Francis Cabrel. Fait-elle de même avec tous les prénoms ? Par exemple, dit-elle Cyril Hanouna à un Cyril, Laurent Ruquier à un Laurent, Adolf Hitler à un Adolphe, ou Michel de Montaigne à un Michel ? J’en doute, surtout pour le dernier. J’apprends, attendant mon chai latte coco que son collègue a été accepté dans l’équipe de football de Rosny, ce qui leur cause à tous deux une grande joie. 

Judith a bien rejoint les portes d’embarquement, nous pouvons maintenant commencer à craindre que l’avion ne s’écrase ou explose en vol. Barbara prend le train pour Bordeaux, et je regagne la voiture ; à nouveau, j’interprète mal les panneaux et me retrouve sur le périphérique encombré. 

Le soir, le message tant attendu : Judith a bien atterri au Canada. 

Lundi 17

Je pars faire les courses ; mon père me confie sa carte bancaire, me répétant cent fois le code, que je connais par cœur, me recommande de ne le l’inscrire nulle part, pour le cas où je perdrais le papier et la carte en même temps, et déclare : Tu peux même acheter du bio

La caissière me raconte son histoire : elle fit les frais, dans un autre supermarché, d’une procédure disciplinaire pour une sombre et injuste histoire de total de caisse. Elle fut défendue par un certain Patrick, du syndicat, qui démissionna peu après pour venir travailler dans l’Hyper U où nous nous trouvons justement ; il demanda alors à la caissière, dont j’ai oublié le prénom, si elle aimerait l’y rejoindre, car l’ambiance était meilleure. Mais à présent, dit-elle, Patrick ne fait plus attention à elle : il n’en a que pour une gamine qui vient d’arriver. 

L’après-midi, j’accompagne ma mère chez le médecin. Durant la consultation, j’attends au PMU qui jouxte le cabinet médical ; on m’y sert un soda au goût métallique inhabituel dont les bulles ne pétillent pas. Je vérifie la date de péremption : dépassée depuis quelques mois. J’en ai tellement bu que je n’ose pas le signaler au cafetier, de peur qu’il ne m’accuse d’en avoir bien profité avant d’en demander un autre. 

Aujourd’hui se tenaient certaines épreuves du baccalauréat et on a pu voir, ici ou là, des photographies de jeunes candidats posant avec les doudous ou biberons qu’ils avaient emportés pour se rassurer. Au risque d’être accusé de doudouphobie : je suis absolument consterné. Sasha passait les épreuves de français sans doudou, Jah fasse qu’elle s’en soit convenablement tirée malgré tout. 

Mardi 18

Je règle, tant bien que mal en raison de violents maux de tête, les nombreux problèmes informatiques de mon père, comme le font, je crois, tous les enfants lorsqu’ils vont voir leurs parents. 

J’exclus de la liste des destinataires de la présente infolettre les abonnés qui n’ont pas ouvert les dix derniers envois ; il me semble, du moins si les outils statistiques de mon prestataire technique sont fiables, que cela ne les privera de rien. J’ai longtemps répugné à le faire, mais une discussion avec Sabrina H. qui est absolument fan de data et dont l’enthousiasme est communicatif m’a convaincu de franchir le pas.

Je dois dire qu’elle avait raison : je ressens une sensation de fraîcheur, comme une douce brise sur mon visage, après ce largage de lest dont j’ai toutefois un peu honte. J’envoie un courriel aux personnes concernées par cet eugénisme statistique, afin de m’assurer qu’il ne s’agit pas d’une erreur technique. 

Message du brocanteur réparateur : ne trouvant pas de férule satisfaisante pour ma canne, il va tenter de bricoler un truc qu’il m’invite à venir voir pour m’assurer que cela me convient. Mais me voilà à six cents kilomètres ! Jah, que de soucis !

Mercredi 19

Je me rends de nouveau au supermarché, prétexte pour évacuer les lieux pendant le passage de la femme de ménage. Mon père insiste pour que je remette à la caissière un ticket donnant droit à vingt pour cent de remise sur les légumes, même si je n’ai pas prévu d’acheter de légumes, puisque j’ai très bien fait les courses la dernière fois. 

À la cafétéria de l’Hyper U je reconnais l’homme qui m’a servi le soda périmé au PMU. Fait-il une étude de concurrence ? Il en serait bien inspiré : les tarifs pratiqués ici sont inférieurs aux siens, et on n’y a pas encore tenté de m’empoisonner. Je traîne dans les rayons, feuilletant les best-sellers interchangeables et bien-pensants d’auteurs dont j’oublie aussitôt le nom, tout comme leurs lecteurs probablement. 

Passage à la station-service où, remplissant les bidons vides que m’a confiés mon père, j’inonde mes chaussures ; pourquoi diable commercialise-t-on des bidons opaques ? On ne peut pas voir le niveau d’essence, et on déborde inexorablement. Et voici encore une invention : le bidon translucide. 

Jeudi 20 juin

Je reçois un courrier de la gestionnaire de bonheur de l’espace partagé : elle m’indique que, puisque je ne suis pas venu depuis longtemps, elle s’est permis d’attribuer ma place — choisie avec soin près de la fenêtre — à une architecte qui s’installe, qui serait ainsi proche du meuble où elle pourrait ranger ses dossiers. Mais bien sûr, si cela devait me déranger, elle trouverait une autre solution. Mais non de Jah, l’autre femme est déjà installée sur ma chaise !

Cette fois, c’en est trop, elle fait mon malheur depuis des semaines. Je lui signifie aussitôt ma ferme intention de mettre un terme au contrat d’occupation ; je lui demande de préparer les papiers et de me faire savoir si oui ou non, à la fin, l’arrangement que j’avais avec son supérieur hiérarchique au sujet du préavis tient toujours, afin que je puisse établir un chèque. 

Je me réfugie au jardin et je médite au chant des oiseaux.  

Me vient l’envie de créer un site internet dédié à la présente infolettre, quelque chose de très sommaire, mais que je pourrais bidouiller à loisir. Je m’y attelle jusqu’à une heure avancée de la nuit, après quoi, excité comme une puce, je ne parviens pas à trouver le sommeil. Barbara me manque, et je ressens un diffus sentiment d’inquiétude. 

Vendredi 21 juin

Je saisis de nouveau le prétexte des courses pour quitter la maison, mais cette fois je vais à la grande ville, à l’hypermarché Carrefour de Rambouillet. Sur le parking, parce que je compte avoir l’esprit libre pour musarder dans les rayons, je prends mon courage à deux mains et rappelle mon banquier au sujet du financement de la nouvelle maison, intriqué dans un projet complexe impliquant notre actuel domicile. 

Il a survolé le dossier et se veut rassurant, mais je n’y crois qu’à moitié, car plusieurs banques nous ont déjà envoyés bouler après nous avoir tenu de tels propos.

Nous avions sympathisé du temps où il s’occupait de mon compte, dans une autre vie, lorsque j’avais de l’argent ; il a entretemps été promu, mais doit s’imaginer que les choses en sont restées au même point et qu’obtenir de son service crédit qu’on me prête plusieurs centaines de milliers d’euros ne sera qu’une formalité. Je ne vais tout de même pas le détromper ; nous parlons plutôt de sa passion pour la planche à voile et de ma nouvelle vie, dans laquelle je ne gagne plus d’argent, ce qu’il semble considérer comme une lubie, mais qui lui convient très bien, après tout, il y a de l’argent sur le compte me dit-il sur un ton complice. Silence. 

Ceci fait, je peux aller m’extasier tranquillement devant les progrès technologiques réalisés dans le domaine des téléviseurs.

La philosophe Peggy Sastre me conseille un livre, dont j’apprends en en lisant le résumé que je ne suis pas le premier à mettre en garde l’humanité contre la science dévoreuse de rêve : Keats accusait déjà Newton d’avoir tué la poésie d’un arc-en-ciel.

Je devrais écrire un poème à Peggy Sastre. 

Le thé est moins généreusement servi à la cafétéria de Carrefour qu’à celle d’Hyper U. Coco, la caissière dont j’ai déjà parlé, forme une nouvelle employée ; elle lui dit : Il faut toujours recompter l’argent avec le client, toujours. Un homme passe, il porte un coupe-vent Naf Naf. 

Des abonnés, parmi les soi-disant non ouvreurs depuis dix numéros, me répondent qu’ils lisent bien l’infolettre et aimeraient continuer à la recevoir ; Jah, je crains d’avoir commis une terrible erreur judiciaire sur la foi d’indications erronées. Ils sont, cependant, très peu nombreux à se manifester, et j’en conclus que les autres n’ont pas ouvert ce message non plus.

Je m’ouvre longuement de mes doutes auprès de Sabrina H. qui fait preuve de patience. 

Samedi 22 juin

J’ai cassé le nouveau site dans la nuit. Personne ne peut plus s’abonner, mais comme personne ne s’abonne jamais, ou presque, cela ne me paraît pas bien grave et me laisse le temps de réparer.

Il y a du reste, à chaque envoi, un nombre non négligeable de désabonnements. La plupart sont le fait d’abonnés récents, peut-être surpris de recevoir un long texte égotique, sans images animées illustrant l’état émotionnel de l’auteur — que les professionnels appellent reaction gifs — ni curation d’articles de presse en ligne de faible tenue intellectuelle ; mais alors, pourquoi diable se sont-ils abonnés ? Et n’ont-ils pas pris la mesure des efforts que je déploie en insérant un petit dessin dans l’objet de chaque infolettre  ? 

Mon père se plaint d’être assailli par les aoûtats, des petits acariens de la famille des Trombiculidés. 

On annonce une canicule semblable à celle de l’année 1976.

Vous lisez les archives... abonnez-vous pour recevoir les prochaines infolettres !

Merci, vous allez recevoir une confirmation...