DU 16 AU 31 JUILLET 2018

OÙ JE REMPORTE UN DUEL AU SAUNA ET LIS LE PESSIMISTE FRÉDÉRIC SCHIFFTER

Cher abonné,

Le grand Sénèque a dit : Il aime à se faire remarquer, celui qui étale ce qu’il fait.

Mais n’a-t-il point dit également : Il vaut mieux ne pas commencer que de cesser ?

Aussi, ai-je tout bonnement décidé de continuer de me faire remarquer.

 16 juillet

La maîtresse-nageuse du centre aquatique, également une maîtresse-femme, me rejoint dans la cabine de bois du sauna.

Pour la première fois nous échangeons plus que ce regard par lequel nous avons coutume de nous jauger, entre nageurs confirmés, sur les bords du bassin non-olympique.

Elle me demande si elle peut verser de l’eau sur les pierres brûlantes.

Je n’avais jamais osé le faire moi-même de peur d’endommager quelque chose.

Je sais bien qu’elle me défie : qui sera d’elle ou moi le senior le plus résistant du centre aquatique ?

J’acquiesce, elle se raidit. Elle semble hésiter. Soudain, ses minces lèvres dessinent un sourire mauvais et ses yeux se plissent. Elle verse non pas une louche sur les pierres brûlantes, mais deux coup sur coup ; elle ira jusqu’au bout quitte à y rester.

La vapeur s’élève dans un bruit de canette dégoupillée, les gouttes accélèrent leur course sur mon torse et mes épaules bronzés. L’air est plus sec que jamais, quasiment irrespirable, je retiens mon souffle pour ne point tousser.

Elle accuse le coup elle aussi, elle tente de n’en laisser rien paraître. En vain : j’ai le temps d’apercevoir le rictus qu’elle dissimule derrière ses mains posées sur son visage rougeaud.

Un coup d’oeil faussement désinvolte au thermomètre, puis elle dit : une petite pointe à 75 degrés quand même. Elle s’allonge sur sa serviette durant quelques minutes : elle n’a plus la force de parler. Peut-être perd-elle connaissance.

Elle quitte enfin la cabine. Vainqueur par abandon. Pour l’humilier je verse deux nouvelles louches sur les pierres. Deux louches. Ma vue se brouille mais je tiens le coup jusqu’à ce qu’elle regagne son poste au bord du bassin.

Je gagne ma chaise longue en titubant. À peine ai-je retrouvé mes esprits qu’un couple tente de me succéder dans la cabine. Ils entrouvent la porte qu’ils referment immédiatement. Beaucoup trop chaud, dit sagement l’homme à sa femme. Ils se dirigent vers le hammam.

Tandis que je goûte un sentiment de fierté tranquille, un ours velu et ventripotent, comme il se doit pour un ours, pose sa serviette sur la chaise-longue jouxtant la mienne.

Il me salue et se dirige vers la cabine du sauna. Son innocence me fait monter un sourire aux lèvres. Il ouvre la porte des enfers sans broncher. J’entends le bruit de l’eau qui s’évapore sur les pierres.

Il se passe quelque chose d’anormal.

L’ours tente-t’il de se suicider ?

Épiphanie : il doit s’agir d’un professionnel. J’ai vu un jour un reportage sur les championnats de sauna qui se tenaient dans un pays nordique. Peut-être devrais-je m’entraîner un peu et m’aligner d’ici un an ou deux. Les champions de sauna ont-il des surnoms ? J’hésite entre Steam kid et Vapor boy.

Première étape : battre l’ours. Un autre jour. J’ai déjà fourni un terrible effort. Je sombre d’ailleurs dans le sommeil, un sourire déterminé aux lèvres.

Lorsque je m’éveille, l’ours est introuvable. Comme par hasard.

Assassinat de la famille impériale russe et début de la lente décadence de la Grande Russie. Le triste exemple français n’aura donc servi de rien !

 17 juillet

Course en forêt : poursuivi une biche.

Lecture du génie portugais Fernando Pessoa.

Il y a quelques années à Porto je feuilletai Le livre de l’intranquilité, dont j’ignorais tout. C’est alors que je sentis deux longs doigts me pincer doucement le coeur. Quelque chose pourtant me retint de l’acheter, comme si je n’étais pas encore tout à fait prêt.

Également, son prix était le double de celui affiché en France.

Une fois rentré à Bordeaux je me le procurai, et rien ne fut plus tout à fait pareil.

Sidéré, je me lançai dans l’étude de la vie et l’oeuvre de Pessoa ainsi que celles de ses principaux hétéronymes : à chacun son oeuvre, sa pensée, son style, sa biographie — son existence propre, enfin.

Ses hétéronymes, qui sont bien plus que de simples pseudonymes, se connaissent souvent, se fréquentent parfois, s’admirent ou se critiquent. Au milieu, Pessoa pour qui les hétéronymes n’ont pas, je crois, beaucoup de tendresse.

Bernardo Soares, l’auteur du Livre de l’intranquilité, occupe une place à part : Pessoa a dit de lui qu’il était un semi-hétéronyme.

De fait, Soares, comme Pessoa, menait une terne existence d’employé de bureau à Lisbonne, remplissant ses carnets dans ses cafés et restaurants habituels.

Il y aurait beaucoup à dire sur Pessoa, ses hétéronymes et sur le Livre de l’intranquilité, mais je ne suis qu’un simple lecteur et de nombreux livres passionnants ont été écrits sur le sujet.

L’hétéronyme que je lis aujourd’hui est le poète pastoral et païen Alberto Caeiro, maître d’un autre hétéronyme, poète lui aussi : Alvaro de Campos le moderniste.

Caeiro est mort jeune, et voici ce qu’écrit Alvaro de Campos à ce sujet, et qui me semble bien illustrer la complexité et la profondeur des relations des hétéronymes entre eux et avec Pessoa lui-même : En tous cas, ce fut une des angoisses de ma vie — des angoisses qui ont été réelles parmi tant d’autres qui furent factices — que Caiero soit mort sans que je fusse auprès de lui. Cela est stupide mais humain, et c’est ainsi. J’étais en Angleterre. Ricardo Reis* lui-même n’était pas à Lisbonne : il était de retour au Brésil. Il y avait bien Fernando Pessoa, mais c’est comme s’il avait été absent. Fernando Pessoa sent les choses, mais il ne bouge pas, fût-ce en son for intérieur. Rien ne me console de n’avoir pas été à Lisbonne ce jour-là, hormis cette consolation que le fait de penser à mon maître Cairo, ou à ses vers, ainsi que l’idée même du néant — de toutes la plus épouvantable si l’on pense avec la sensibilité — ont, dans l’oeuvre et dans l’évocation de mon maître très cher, quelque chose de lumineux et de haut, comme le soleil sur les neiges des pics inaccessibles.

Victoire décisive des français à la bataille de Castillon qui met fin à la guerre de Cent Ans. Je me suis déjà rendu sur les lieux afin de les honorer, mais l’endroit ne m’a pas semblé être à la hauteur de l’importance de l’événement qu’il a vu se dérouler**.

Enfin les anglais y furent enfin boutés hors de France, et c’est bien là l’essentiel. Il m’est impossible de penser à la guerre de Cent Ans sans évoquer le souvenir des aventures de Thierry la Fronde, que je suivais avidement à la télévision. Grâce à cette série télévisée comme on n’en fait plus, j’avais acquis une belle dextérité dans le maniement de la fronde.

* Autre hétéronyme.

** J’admets ne jamais avoir assisté à la reconstitution annuelle de la bataille.

18 juillet

Alberto Cairo :

Si l’on veut que j’aie un mysticisme, c’est bien, je l’ai.

Je suis mystique, mais seulement avec le corps.

Mon âme est simple et ne pense pas.

Mon mysticisme est dans le refus de savoir.

Il consiste à vivre et ne pas y penser.

J’ignore ce qu’est la Nature : je la chante.

Je vis à la crête d’une colline

dans une maison blanchie à la chaux et solitaire,

et voila ma définition.

Grand incendie de Rome.

Un peu facile d’accuser Néron sans preuves, n’est-ce pas Suétone, Dion Cassius, Pline, Tacite et les autres.

La thèse de l’origine accidentelle est aujourd’hui regardée comme la plus probable.

19 juillet

Retour à Bordeaux.

Je gare soigneusement la voiture de location, dont je dois ôter tous les poils de chien et camoufler du mieux possible les éraflures de la peinture, avant de la restituer le lendemain à son propriétaire.

Le matin suivant je la retrouve affublée d’une immense rayure courant sur deux portières et même au-delà.

Je n’avais malheureusement pas eu la bonne idée de me prémunir contre ce genre de forfaiture en optant pour une assurance spécifique, songeant que dans la forêt il n’y avait pas de vandales ; c’était oublier qu’à Bordeaux il y en a pléthore.

Cette même nuit, on aura également tagué la porte de mon domicile.

Une pressante envie de repartir dans la forêt après avoir tiré au hasard dans la foule.

Existe-t-il un mot plus galvaudé que civilisation ?

Le roi anglais Édouard III nomme son fils prince d’Aquitaine. On le surnomme Le Prince Noir, en raison de la couleur de son armure, ou plutôt, pour certains, en raison de la noirceur de son âme.

En tout état de cause, il est heureux pour lui que l’histoire ait plus volontiers retenu son surnom, car son nom, Édouard de Wookdstock, l’aurait fait passer pour un hippie aux yeux des ignorants.

 20 juillet

Thé à la menthe sur la place en nourrissant les oiseaux.

Un homme a découvert un obus à Saint-Pardoux-la-Rivière, jusqu’où je cours parfois, alors qu’il nettoyait la Dronne de ses détritus métalliques dans le cadre d’un projet de relance de la moule perlière en eau douce.

Il s’agit d’une fusée de 1897, modèle 22-31, contenant 240 billes d’acier, destinée aux canons de 75 millimètres.

Il m’est toujours agréable, lorsque je suis à Bordeaux, d’avoir des nouvelles du Périgord vert — encore plus lorsque je connais les lieux.

Apollo 11 se pose sur la lune.

J’ai toujours en projet une courte histoire se déroulant durant cette nuit historique, mais il manque encore un petit quelque chose, un je-ne-sais-quoi, pour faire prendre le tout.

Cela dure depuis des des années, aussi ne suis-je plus à cela près.

 21 juillet

Le confort à Bordeaux est excessif.

Reprise de La montagne magique : Hans Castorp s’est égaré dans la neige et il est victime d’hallucinations. Je suis heureux de le retrouver après un chapitre difficile et didactique, pour tout dire un peu longuet, mettant en scène deux protagonistes très érudits débattant de choses me passant un peu au-dessus de la tête.

Armstrong pose le pied sur la lune et prononce sa fameuse phrase.

Ce qui aurait été amusant, vraiment, ç’aurait été qu’il joue de la trompette, opérant ainsi une confusion dans l’esprit de toutes les générations suivantes.

22 juillet

Alberto Caiero :

Si, lorsque je serai mort, on veut écrire ma biographie, il n’y a rien de plus simple.

Elle n’a que deux dates — celle de ma naissance et celle de ma mort

entre une chose et l’autre tous les jours sont à moi.

Une femme sonne à ma porte.

Elle dit venir pour une séance de reiki et se perd en explications confuses après que je lui demande le nom du praticien avec lequel elle a rendez-vous.

En réalité, elle n’a pu en joindre aucun mais désire cependant absolument consulter, et me demande quelle est ma spécialité. Elle me semble trop agitée pour que je lui réponde avec sincérité : je n’en ai pas, je suis un dilettante, un homme de la Renaissance si vous voulez.

Je fais preuve de suffisamment de douceur et de psychologie pour qu’elle accepte de me conter cette mésaventure : dans le train, un homme malveillant l’a fixée du regard dans le but de faire s’écrouler son mur énergétique, et il y est parvenu.

Je lui explique avec ménagement que je ne peux l’aider, et l’invite à prendre un rendez-vous avec un professionnel, ce qui déclenche une série de propos agressifs de sa part et son départ en fanfare.

Je la regarde s’éloigner, certes soulagé, mais inquiet quant à ce qui pourrait lui arriver dans son état.

Mort de Napoléon II dit L’Aiglon, roi de Rome.

J’ai passé beaucoup de temps durant ma jeunesse sur la place du Roi de Rome, à Rambouillet, ainsi nommée car Napoléon Ier fit transformer l’ancien hôtel du gouverneur de Rambouillet en petit palais pour son fils.

Dans le jardin du palais, on peut lire sur une plaque : Le Roi de Rome proclamé Napoléon II joue dans ce jardin une dernière fois. Exilé à Vienne (Autriche), Duc de Reichstadt mort à Schönbrunn dans sa 22ème année  et sur une autre : Dans ce parc solitaire à l’ombre des grands arbres, le petit Roi de Rome a foulé enfant blond ces sentiers, ces allées, ces escaliers de marbre et partout apparaît l’image de l’Aiglon.

23 juillet

Visite chez le psychanalyste où il se produit quelque chose d’extraordinaire.

À la fin de la séance je lui dis : déjà une demi-heure, comme le temps passe vite lorsque l’on se raconte.

Il me répond alors que cela fait même trois quarts d’heure. Je pousse une exclamation de surprise en consultant ma montre : nom de Jah, il a raison.

Sentiment mitigé : d’une part la satisfaction d’être si passionnant qu’il en oublie l’heure ; d’autre part une inquiétude quant à son professionnalisme — sera-t-il en mesure de m’analyser s’il me trouve passionnant ?

Je lui tends un piège afin d’en avoir le coeur net : je lui souhaite de bonnes vacances. Un silence pesant baigne la pièce aux rideaux tirés.

Me voici rassuré : un véritable psychiatre ne saurait parler de lui, fut-ce en confirmant qu’il part en vacances. Il passe donc le test haut la main.

J’aurais été un peu déçu, je crois, qu’il en fût allé autrement : ce géant chauve m’est sympathique. Nous nous reverrons donc après ses vacances — je sais qu’il en prend — puis nous ferons le point sur l’avenir de nos relations.

Peut-être me montrera-t-il quelques photos de ses vacances ?

Un avion Cessna s’écrase à Saint-Pardoux-et-Velvic, pas si loin de ma forêt.

C’est le genre de nouvelles qui me fait douter du bien-fondé de ce projet que je n’ai pas abandonné : devenir pilote d’engin ultra-léger motorisé — ULM.

Lecture très intéressante sur la façon dont on importait et conservait de la glace dans la Rome antique. De là, histoire passionnante de la glace en général et de la crème glacée en particulier.

Naissance d’Haïlé Sélassié, Négus, puis Negus Negest, Roi des Rois, Lion de Judah, Défenseur de la foi chrétienne, Force de la Trinité, Élu de Dieu, et fils du Ras Makonnen. Il est le Ras Tafari, considéré par de nombreux rastas comme rien de moins que le dirigeant légitime de la Terre et le Messie en raison de son ascendance remontant aux rois Salomon et David via la reine de Saba. Il est Jah sur Terre.

24 juillet

Je rencontre le journaliste Matthieu H. durant mon jogging.

Il roule à ma hauteur sur son vélo jaune. Ce n’est certes pas mon allure qui va lui faire mouiller sa chemise éclatante parfaitement ajustée ou décoiffer ses légendaires et enviables cheveux.

Cela fait bien longtemps que nous ne nous étions vus. La dernière fois, lors d’un déjeuner dans cet horrible endroit qu’est Darwin à Bordeaux.

De ma vie je n’ai connu pire hypocrisie écologique que chez les gens qui font tourner cette machine à s’enrichir.

Je me souviens avoir renoncé à me joindre à une réunion du tout nouveau groupe bordelais de Sea Sheperd parce qu’elle se tenait en ce lieu maudit.

Je regrette les réunions mensuelles du cercle masculin informel et culturel que nous avions formé, Matthieu H., Jean-Jacques R. et moi-même : Le cercle des Sensibles.

Il y a quelque part en Amérique du nord un senior à la barbe et aux cheveux blancs nommé Dag Abbye qui vit dans une roulotte au beau milieu de la forêt ; il ne la quitte que de temps à autres pour se ravitailler et faire un tour au café. Le reste du son existence est consacré à la lecture, la méditation, et à la course à pied sur les chemins qu’il trace sans relâche dans la forêt.

Je me félicite d’avoir inspiré ce jeune homme de soixante-dix-huit ans.

Un sifflement intense perceptible depuis ma chambre, mais impossible d’en trouver la source.

Je ne désespère pas, il m’a fallu des semaines pour réaliser que des bruits de sonnerie de téléphone suivis de conversations sur haut-parleur, que j’entendais chaque matin, provenaient en réalité de l’interphone de la résidence voisine ; l’installateur, attardé au mieux, idiot ou malveillant au pire, ayant réglé le volume au maximum sans considération pour le voisinage.

Naissance d’Eugène-François Vidocq, passionnant personnage dont j’ai les Mémoires dans ma bibliothèque.

Ancien bagnard, plusieurs fois évadé, pratiquant la savate, spécialiste du déguisement, il prend la tête de la brigade de sûreté constituée d’anciens condamnés dont le rôle consiste à s’infiltrer dans le milieu.

J’ai encore le générique de la série télévisée en tête, encore une série comme on n’en fait plus.

25 juillet

Aperçu par ma professeur de clarinette alors que je restituais la voiture de location non loin de chez elle.

Je lui avais caché mon retour à Bordeaux, n’ayant pas le moins du monde travaillé ces dernières semaines, et comptant pratiquer un peu plutôt que de me pointer comme une fleur à mon prochain cours.

Elle m’écrit justement : j’espère que vous travaillez bien.

Au parc : un petit chien tout pelé et borgne qui sent mauvais. Son maître le suit lentement à petits pas, le dos vouté et le regard dirigé vers le sol.

Il n’y a personne d’autre à cet heure où, d’habitude, José m’entretient du temps, de ses travaux de bricolage ou des succès de sa fille.

De retour à la maison je m’applique sur la barbe le gel de lin que j’ai recueilli au travers d’une fine passoire après avoir fait tremper des graines. C’est excellent pour le poil et cela me permet de conserver mon onéreuse huile parfumée — qui contient d’ailleurs du lin — pour les grands jours.

Je me déteste un court instant, avant de me féliciter pour mon habileté et mon recours à des moyens naturels.

Le sifflement d’origine inconnue commence à me porter sur les nerfs.

Mariage à Bordeaux de Louis XII et Aliénor d’Aquitaine.

26 juillet

Acheté chez un bouquiniste un livre du philosophe biarrot pessimiste Frédéric Schiffter.

Je possède quelques uns de ses livres, des recueils d’aphorismes notamment, car j’aimais le lire il y a quelques années.

Je dois dire que ce dernier livre, un journal d’une année intitulé Journées perdues, m’a laissé une impression mitigée.

C’est aussi le cas de la précédente lectrice — ou lecteur à l’écriture féminine — si j’en juge par ses notes manuscrites en marge. Elle relève ici ou là des incohérences et autres erreurs.

C’est un véritable plaisir que d’avoir ces deux lectures pour le prix d’une : le texte original et les notes de la lectrice.

Ainsi, elle relève que Schiffter parle certaines fois de sa Vespa et d’autres fois de son Vespa. Elle souligne rageusement le mot gente quand il écrit la gente féminine au lieu de la gent féminine. Encore que, sur ce dernier point, on puisse blâmer son éditeur. L’ouvrage est en quelque sorte une commande passée à la va-vite autour d’une bonne table à Biarritz, comme l’explique l’auteur dans la préface.

La lectrice précédente marque trois points d’interrogation dans la marge lorsque l’auteur parle de son parc arboré. Elle n’imaginait peut-être pas qu’il puisse, avec son salaire de professeur de philosophie en lycée technique, s’offrir une si vaste résidence à Biarritz.

Mais l’erreur la plus grave à mon sens, elle ne la souligne pas : Frédéric Schiffter, parlant de son scooter du même modèle que le mien, dit que plus personne ne veut conduire un scooter en passant les vitesses de la main gauche.

Qu’est-ce donc que cela ? L’embrayage est à main gauche, et les vitesses sont à main droite. On passe les vitesses de la main droite. À moins qu’il ne conduise pas un PX et là, je n’ai rien à dire.

À part cela, lorsqu’il ne commente pas l’actualité, ce sont de bonnes pages où il est question de ne rien faire que la sieste, de se préserver du travail pour préserver sa liberté, de balades sur le front de mer en regardant les lectrices assises sur les bancs, de sport qu’il convient de pratiquer pour s’entretenir, de fêtes chez Philippe Djian et de réveillons avec Frédéric Begbeider à Guétary.

Et une légère obsession, un peu puérile je crois, à vouloir démontrer que chaque homme lui envie sa femme surfeuse*.

Ce dandy feignasse, pessimiste et grisonnant, excessivement soucieux de son corps, arpentant sa ville du Sud-Ouest à scooter à vitesses manuelles jusqu’à sa librairie favorite me fait penser à quelqu’un — mais qui ?

Peut-être devrais-je commenter le peu d’actualité qui me parvient, après tout.

Rien écrit depuis des semaines — de la fiction, j’entends. Cela me semble vain.

Charles Joseph Bonaparte, petit-neveu de l’Empereur, fonde le B.O.I. ancêtre du F.B.I. nous gratifiant ainsi de la possibilité de voir de nombreuses séries télévisées.

* J’ai trouvé une photo d’elle sur internet. Elle est jolie, mais ce n’est pas Barbara non plus.

27 juillet

Lecture réconfortante de Chamfort*.

Au sujet de Chamfort : alors qu’il se croit de nouveau menacé d’arrestation après s’être opposé à Robespierre, il s’enferme dans son cabinet. Il charge un pistolet, veut se tirer sur le front, se fracasse le haut du nez et s’enfonce l’oeil droit. Étonné de vivre, et résolu de mourir, il saisit un rasoir, essaie de se couper la gorge, y revient à plusieurs fois et se met en lambeaux toute les chairs : l’impuissance de sa main ne change rien aux résolutions de son âme ; il se porte plusieurs coups vers le coeur et, commençant à défaillir, il tâche par un dernier effort de se couper les deux jarrets et de s’ouvrir toutes les veines. Enfin, vaincu par la douleur, il pousse un cri et se jette sur un siège, ou il reste presque sans vie. Le sang coulait à flots sous la porte**.

Plus tard, il dicte au commissaire de section la déclaration suivante : Moi, Sébastien-Roch Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir en homme libre, plutôt que d’être reconduit enesclave dans une maison d’arrêt, déclare que si par violence on s’obstinait à m’y traîner dans l’état où je suis, il me reste assez de force pour achever ce que j’ai commencé. Je suis un homme libre ; jamais on ne me fera rentrer vivant dans une prison.

N’est-il pas ironique qu’il ait écrit, dans ses Maximes et Pensées, ceci : Apprendre à mourir ! Et pourquoi donc ? On y réussit très bien la première fois.

Un coup de tondeuse malheureux creuse un trou dans ma barbe qui va s’épaississant.

Je crains de ressembler à ces hommes dont je mets en doute malgré moi la virilité lorsque je vois que, sur certaines zones de leurs joues devenues des îlots, le poil se refuse à pousser.

Mais quoi, ainsi que le disait Plutarque : La barbe ne fait pas la philosophe.

Satisfaction de croiser le fleuriste de ma rue lors de la promenade vespérale avec le chien.

Il est en civil si j’ose dire, c’est à dire qu’il ne porte pas le tablier qui dissimule habituellement son corps.

Et pour cause : impossible de ne pas remarquer son embonpoint, ses jambes épaisses, sa démarche rebondissante.

J’ai hâte de relater ce triste spectacle à Barbara qui le trouve sexy.

Bataille de Bouvines remportée de belle manière par le Roi de France contre une coalition de princes er seigneurs flamands, allemands, français et anglais.

* Le poète et moraliste, pas le chanteur murmurant. La précision n’est pas inutile puisque Barbara, à qui je demandais ce qu’elle pensait du suicide de Chamfort — je faisais bien évidemment référence au brouillon de cette infolettre qu’elle venait tout juste de lire — m’a interrogé, les yeux écarquillés : quoi, Alain Chamfort est mort ?

** D’après son ami Pierre-Louis Guinguené.

28 juillet

Changement d’itinéraire à cause des manifestations sportives populaires de la Plaine des sports, qui se tiennent sur l’exacte partie des quais où je me promène et qui chaque année me gâchent le mois d’août — ils auraient du baptiser l’évènement la Plaie des sports.

Réutiliser ce bon mot dans mon courrier à la mairie.

Éxécution de Robespierre.

Chamfort aurait été soulagé, mais il est mort quelques trois mois avant, soit environ un an après sa compilation de tentatives ratées de suicide.

29 juillet

Longue course à pied sous une chaleur accablante.

Exsangue pour le reste de la journée.

Création du mouvement scout, auquel je n’ai jamais étrangement jamais pris part.

30 juillet

Le soir dans la rue, un homme se frotte le menton tandis que son regard passe du chien à mon visage.

Je le regarde quelque peu interloqué. Il finit par me dire : c’est donc vrai que chiens et maîtres se ressemblent, vous avez tous les deux du blanc là — il me montre le bas de son visage.

Première défenestration de Prague : des partisans du réformateur chrétien Jean Hus jettent par la fenêtre de l’hotel de ville sept échevins catholiques.

Je me suis rendu sur les lieux de la seconde défenestration de Prague : deux membres de la délégation protestante venue rencontrer des représentants du roi sont précipités par une fenêtre du palais ainsi que l’un de leurs domestiques.

Plus de peur que de mal : ils tombent sur un tas de fumier et s’en tirent.

En voila, une réunion qui tourne mal.

 31 juillet

Une fille aux cheveux bleus en appelle une autre aux cheveux jaunes.

Lorsqu’elles sont réunies on dirait le logo Ikéa.

Je ne peux m’empêcher de penser au roman ridicule dont le titre comprend un fakir et un meuble Ikéa car j’ai justement entendu récemment à la radio une attardée en dire du bien.

Je n’en ai lu que quelques lignes avant d’être pris de violents maux de tête.

Les hommes à qui j’ai demandé de me débarrasser de l’ancien canapé pour faire place à un nouveau le passent carrément par la fenêtre.

Il s’écrase dans la rue dans un triste craquement.

Je cours lui dire un dernier au revoir, mais déjà on le traine comme un prisonnier promis à l’échafaud ; ses pieds laissent de longues traces sur le bitume, qui me rappelleront longtemps la façon dont je me suis débarassé de lui après toutes ces années.

Le soir : malade, frissons. Envie de vomir.

Je me couche tôt pour tenter de me remettre, mais en réalité je lis jusqu’à une heure avancée, grelottant sous le ventilateur — je suffoque lorsque je l’arrête.

Le lendemain je n’ai aucun souvenir de ce que j’ai lu.

Mort de Franz Liszt.

Barbara est une grande admiratrice. Elle peste souvent contre sa fille Cosima Liszt, devenue l’épouse de cet arriviste de Wagner, lorsque nous voyageons dans un endroit qu’ils fréquentèrent. Il faut dire que Cosima Wagner était une véritable peste ingrate et une bien mauvaise fille*.

* Dans les jardins de la Villa Rufolo à Ravello, où le couple Wagner a encore une fois joué les pique-assiettes, Barbara a toutefois admis que cette p*** de Cosima Wagner avait quand même du goût.

Vous lisez les archives... abonnez-vous pour recevoir les prochaines infolettres !

Merci, vous allez recevoir une confirmation...