DU 23 JUIN AU 31 DÉCEMBRE 2019

OÙ JE PARS À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Chèr(e) abonné(e),

La jeunesse est le temps d’étudier la sagesse, la vieillesse est le temps de la pratiquer, écrivait Jean-Jacques Rousseau ; j’ai beaucoup réfléchi à cela, et il me semble qu’il avait bien raison. C’est pourquoi j’ai sagement décidé de ne livrer qu’un résumé des évènements auxquels je fus confronté durant les six derniers mois. Tout ce retard accumulé me donnait en effet l’impression de parler d’un temps révolu — mais pas assez pour qu’il devint mythologique — se prêtant mal à l’exercice du journal.

Je profite donc de cette fête de la jahtivité pour me livrer à cette presque ellipse à laquelle j’eus, malgré tout, beaucoup de mal à me résoudre.

À la fin du mois de juin, peut-être rendu furieux par ma mère qui ne cessait de critiquer la longueur de mes cheveux, ou fou par mon père qui ne cessait de parler des aoûtats qui lui dévoraient le corps, j’ai interpellé le Premier ministre du Canada sur un réseau social. Cela n’a, fort heureusement, pas dégénéré en incident diplomatique. J’ai sauvé un gros insecte sur une aire d’autoroute, bien qu’il fût réellement dégoûtant. Le même jour, fatigué par mon voyage, j’ai manqué de faire un câlin par erreur à la serveuse du restaurant en posant ma tête sur sa hanche. Plus tard, je suis aussi tombé sous le charme d’une animatrice d’association de défense de la cause animale, et je lui ai parlé de l’insecte de l’aire d’autoroute. J’ai découvert que ma copine de chien originelle, une danseuse italienne sexy que je rencontrai lors de ma toute première balade avec mon chien tout neuf, était la petite amie du sosie du mauvais médecin nutritionniste Jean-Michel Cohen, que je croise souvent dans ma rue (le sosie) : grande déception. J’ai acheté à la brocante un livre de Soseski, et je l’ai lu rapidement malgré mon intérêt relatif pour la littérature japonaise, à l’exception de Tanizaki. Un soir, j’ai croisé avec le chien une femme espagnole qui m’a dit que ce dernier lui faisait penser à son propre chien, qu’elle n’avait pas vu depuis trois ans ; elle m’a alors montré de plus près l’une de ses nattes, tressée de ses cheveux et des poils de ce chien, qui lui manquait beaucoup, et qu’elle voulait toujours sentir à ses côtés (son hygiène générale était satisfaisante à part cela).

En juillet, je fus abominablement trahi par le banquier, et je décidai de me passer de ce Judas ; je ramassai des prunes dans la future maison après m’être intéressé au travail des géomètres dépêchés pour prendre des mesures. Je fus victime d’une erreur judiciaire lorsqu’une tenancière de bistrot me prit à partie au motif que des chiens — et non le mien — urinaient à l’angle de sa terrasse. Je m’endormis à Cadillac dans un parc près d’une piscine abandonnée, que je visitai à mon réveil, en toute illégalité. Je vis passer le mascaret. Je fis l’acquisition d’une belle édition de Moby Dick datée de 1955. J’assistai au festival du film de chien de Cellefrouin, et je jeûnai durant plusieurs jours dans la forêt, où je dormis sur un rocher au beau milieu d’une rivière, tel une Loreleï. La signature des papiers de vente de la maison fut reportée en raison des tracas administratifs causés par la défection du banquier, et je rencontrai de nouveau mon bon ami Grégoire D. le temps d’un couscous.

En août, je découvris qu’en raison du procédé appelé signature électronique il ne me serait pas possible, malgré mon insistance, d’utiliser mon joli petit stylo jaune acheté à Venise pour parapher l’acte authentique. Je fis également plusieurs pique-niques dans la maison dont j’étais désormais propriétaire, bien que ruiné ; je m’ouvris à plusieurs reprises de ce problème à mon psychiatre qui répondit évasivement comme à son habitude. Je louai plusieurs fois des véhicules pour aller chercher des meubles d’occasion au prix d’épuisants voyages. Je décidai de reprendre sérieusement la pratique de la photographie, et je connus quelques premiers succès dès le mois de septembre, qui fut majoritairement consacré à cela. Je me rendis au bord de la mer, à Saint-Palais, et lus plusieurs romans de Patrice Jean.

En octobre, j’eus la confirmation que mon psychiatre était un obsédé sexuel et que les termites avaient été chassés de la maison, dans laquelle le plombier causa une inondation. Je découvris le compte Instagram d’un homme d’âge mûr vivant à Bordeaux, comme moi, fan de Madonna, comme moi, qui prenait en photo, sur un carrelage identique au mien, des photos de compact-discs de la chanteuse réputée ; je m’en ouvris immédiatement à mon amie l’artiste peintre londonienne Marine-Edith C. qui convint que c’était troublant. J’eus également des échanges cordiaux avec un mannequin ukrainien. Je rencontrai une jeune femme très bien habillée, portant des vêtements à carreaux, un béret et de grosses chaussures, qui promenait son chien ; nous sympathisâmes, et je décidai de l’appeler ma petite fiancée au chien. Je croisai mon ami Alfred à qui je dis qu’il avait bonne mine, et qui en fut surpris, car il avait rêvé toute la nuit qu’un dragon essayait de tuer ses amis. Je fus harcelé par les impôts, et déplaçai un palmier d’une maison à l’autre.

En novembre, j’accompagnai Barbara dans plusieurs cimetières, après quoi nous partîmes pour Séville où je me trouvai tout à fait bien et découvris les papas bravas. J’y assistai bien entendu à plusieurs spectacles de flamenco, et me promenai dans les jardins de l’Alcazar d’un pas tranquille et les mains dans le dos. Je lus plusieurs beaux livres, et découvris au retour que ma petite fiancée au chien était un peu frapadingue. Je reçus également plusieurs courriels de lecteurs qui me causèrent un indicible plaisir, à tel point que je remis sans cesse le moment de ma réponse tant je voulais les remercier ; je ne le fis pas et me sentis coupable.

En décembre, je rendis visite à mes parents à l’occasion de leurs anniversaires, puis, de retour en Aquitaine, je me promenai au bord de la mer, où je crus que le chien allait mourir par ma faute. Je rencontrai à Bordeaux un comique parisien, et je lus à la radio un conte de Noël écrit pour l’occasion ; je passai pour cela deux jours à Paris en plein chaos, mais dans un hôtel douillet, et j’en profitai pour déjeuner avec l’écrivain Victor Pouchet, qui fut reconnu et félicité par une libraire. À mon retour, je me passionnai pour la mythologie celtique et tombai amoureux de la danseuse Cléo de Mérode. J’arrangeai un voyage en terre de Bretagne, envisageant de me faire druide ; je raconterai ce périple dans un prochain envoi, puisqu’il ne se tiendra pas avant la fin du mois, et que nous voici déjà dans le même temps. C’est un grand soulagement en dépit de tout ce que je n’ai pu vous raconter.

Je vous souhaite, chèr(e) abonné(e), un joyeux Noël ; au nombre de mes résolutions pour l’année à venir figurera celle-ci : ne plus me laisser distancer par la vie.

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