DU 1ER AU 6 MAI 2018

OÙ JE M’INTERROGE SUR PROUST ET LES RÉSEAUX SOCIAUX ET ÉVOQUE L’OMBRE DE HANS CASTORP

Cher abonné,

La bonne fée Persévérance est l’une des rares à ne s’être point penchée sur mon berceau. Toutefois, j’ai pour ambition d’envoyer cette lettre d’information à un rythme désormais hebdomadaire.

1er mai

Je cherche quelque chose à arrêter comme chaque premier jour de chaque mois. Lorsque j’aurai tout arrêté, j’arrêterai d’arrêter avant d’arrêter de respirer. Cette fois je songe à arrêter les sucres ajoutés après avoir lu un article sur leurs méfaits, mais cela me semble bien compliqué. Je me passe toutefois de mon habituel thé à la menthe d’après-marché. Puis je mange une centaine de dattes.

Fatigué par le retour tardif de Naples la veille, je regarde paresseusement la télévision. La chaîne Histoire diffuse un documentaire sur l’exhumation d’un corps homme à Saint Bees, en Angleterre. Il a été placé là dans un cerceuil de plomb il y a six ou sept-cent ans. Son état de conservation est tel, bien qu’il ressemble à une pizza, que sa peau est est rose et ses iris encore visibles. Sa mâchoire et certaines de ses côtes sont brisées. Des passionnés d’histoire médiévale tentent alors d’établir son identité : l’un d’eux meurt d’un infarctus avant d’y parvenir, mais son compagnon établit qu’il s’agirait d’un certain Anthony de Lucy, mort en 1368 lors d’une croisade en Lithuanie avant d’être rapatrié dans un cercueil de plomb par ses amis. On apprend qu’il aurait trouvé la mort durant le siège d’un château auprès des chevaliers teutoniques. Je pousse un cri de stupeur et de joie mêlées : dès l’évocation de la nature ses blessures j’avais dit à Barbara : Il aura reçu un mauvais coup de masse d’arme au visage en tentant de pénétrer l’enceinte, et son armure lui aura brisé les cotes à l’issue de sa chute au bas des remparts. Mes compétences en médecine légale l’impressionnent peu, cependant.

Toujours pas revu Serpico, disponible sur une autre chaîne, dont je garde un très bon, mais imprécis, souvenir de jeunesse. Ainsi ai-je longtemps dit : C’est ma veste à la Serpico sans même me souvenir exactement de quelle veste portait Al Pacino dans le film. À vrai dire, il me semble qu’il portait surtout un bonnet très reconnaissable, bien plus que sa veste, alors pourquoi n’ai-je jamais dit : Voici mon bonnet à la Serpico ? Peut-être parce que je ne porte jamais de bonnet, peut-être parce que l’esprit humain est un puits insondable.

Au cours de cette journée oisive, je suis dérangé de multiples fois par l’idée que j’ai oublié de sortir le chien, ou qu’il va falloir le faire. Or, le chien est toujours à la pension canine. Je suis à la fois content de ne pas avoir à sortir le chien, et triste qu’il ne soit pas déjà là. Cet état psychologique doit certainement porter un nom allemand.

Je termine la lecture d’un troisième recueil de nouvelles de Richard Yates, évoqué dans un précédent envoi, que j’ai découvert après avoir le visionnage du film Les noces rebelles, adapté de son premier roman, Revolutionary Road. Bien peu lu de son vivant, quasiment tombé dans l’oubli après sa mort, il a toutefois eu une grande influence sur des auteurs tels que Carver et Ford. Il parle des rêves brisés, de l’anxiété, du rêve américain, de l’amour, et je vous conseille n’importe lequel de ses livres.

Jour anniversaire de la mort de Joseph Goebbels.

 2 mai

Je récupère enfin mon chien à la pension canine. Il pousse derrière la grille de petits jappements de joie que je ne lui connaissais pas. La femme qui tient la pension essuie une larme en lui disant au revoir : il faut dire que c’est un animal attachant. Je console la femme, lui assurant doucement que je lorsque je repartirai en vacances, je lui confierai à nouveau cette merveille.

Chez le bouquiniste, je suis saisi d’une grave crise d’éternuements qui ne cesse que sur le chemin du restaurant, où je déjeune d’un Buddha bowl* commandé sans laisser à la serveuse le temps de me détailler son contenu. C’est qu’aujourd’hui, je suis prêt à me laisser surprendre. Je laisse finalement de côté certains ingrédients non-identifiés : pas question de m’informer après-coup. L’endroit n’est peuplé que de femmes, que je n’ose pas regarder car les scandales à répétition sur les réseaux sociaux m’ont rendu craintif — d’autant que la serveuse m’a surpris consultant un compte Instagram spécialisé en photos de fesses de femmes. Étrangement, elle me tutoie en débarrassant la table : nous avons franchi une étape importante sur la route de l’intimité, me dis-je. Et puis au moment de payer, elle me vouvoie de nouveau. Ce satané argent qui gâche tout.

Naissance d’Edouard Balladur et décès de Léonard de Vinci : que choisir.

* Bolée de Bouddha en français.

 3 mai

Les habitudes reprennent, et je pars pour une balade matinale avec le chien au parc où se trouvent habituellement d’autres chiens, souvent les mêmes. Cette fois il est désert. Mais non ! Humains et chiens se sont agglutinés dans un recoin ombragé. On veut savoir si j’ai ramené de l’huile d’olive italienne, et lorsque je réponds par la négative, je me fais pratiquement tancer par José qui estime que ce n’est pas la peine d’aller en Italie si on ne ramène pas d’huile d’olive. Lui est espagnol, et me dit qu’ils en mettent même sur le pain des sandwiches. Cela doit certes être délicieux, mais l’idée qu’en mangeant de l’huile pourrait couler sur mes doigts, ou pire, sur mes vêtements, me met mal à l’aise.

Déjeuner calamiteux au restaurant libanais : je commande au patron mon habituel sandwich falafel* avant de m’installer à ma table habituelle, sur laquelle je pose mon eau gazeuse. L’employé s’approche, s’excuse, et essuie avec un chiffon humide les miettes éparpillés sur la table par un précédent client. Peu après, une odeur nauséabonde monte de la table et me contraint à en changer. J’en suis très contrarié, car je suis un homme d’habitudes. Mais pis encore, l’employé, surpris de me voir émigré dans le fond de la salle, s’approche de l’ancienne table, ma table, et la renifle. Il fronce le nez et me regarde. Il me regarde, et je peux lire dans ce regard qu’il me soupçonne d’être à l’origine du sinistre. Non content d’être privé de ma table habituelle, je ne peux qu’à peine toucher mon repas : va-t-on penser de moi que j’ai fait sentir mauvais une table, et peut-être même que je pourrais réitérer mon forfait à une autre ? Je crains de perdre tout crédit dans l’établissement ; et ces craintes s’avèrent malheureusement fondées lorsque le patron ne me salue pas de son habituel bonne journée chef après que j’ai payé.

Pouvait-on imaginer plus triste façon de fêter la découverte de la Jamaïque par Christophe Colomb ? Au moins pourrai-je me tenir droit face à Jah et lui dire : Je n’ai rien à me reprocher.

* Les falafels sont une spécialité culinaire répandue au proche-Orient, constituée de boulettes de pois chiches ou de fèves mélangées à diverses épices avant d’être frites dans l’huile. Les falafels dont il est question ici sont confectionnés à base de pois chiches.

 4 mai

De nouveau exaspéré par le narrateur de la Recherche. On ne saurait mieux le qualifier qu’au moyen de cette expression toute contemporaine : babtou fragile. Tout à fait le genre à s’inquiéter pour n’importe quoi pendant des heures. Et que va penser de moi Madame de Guermantes, et si Swann avait mal interprété ce que j’ai dit, Saint-Loup ne me trouvera-t-il pas trop effronté, et patati et patata : quelle plaie que ce geignard hypocondriaque.

Au dîner je mange des asperges et j’ai la surprise de constater, urinant plus tard dans la soirée, l’abence de cette odeur caractéristique scientifiquement connue sous le nom de pipi qui sent l’asperge. Je tente de me raisonner, en vain : mon corps ne serait-il plus en mesure de remplir ses fonctions d’élimination correctement ? Suis-je confronté au signe avant-coureur de quelque maladie grave, une déficience rénale ou que sais-je encore ?

Il sera dit que je n’aurai aucun répit : promenant le chien malgré ma santé chancelante, je constate que l’homme que je vois chaque soir attablé torse-nu à la table de sa cuisine, face à sa télévision, n’est pas là. La fenêtre est fermée, la lumière n’est même pas allumée. Je repasse devant sa fenêtre au retour, juste au cas où : toujours rien.

Anniversaire de la naissance du chanteur néérlandais Dave. Attristé à la pensée que je n’atteindrai probablement jamais son âge.

 5 mai

Au matin je suis soulagé : je sens une odeur d’asperges. Légère, mais une odeur d’asperges tout de même. Consignant cela, je songe évidemment à Montaigne qui dans le Voyage en Italie tenait le compte des cailloux qu’il expulsait en urinant. Barbara n’est pas plus intéressée par mes asperges que par les cailloux de Montaigne.

Je pars en Dordogne. À la radio, on entend la voix de fausset d’Alain Chamfort soutenue par une orgue électronique d’enfant. Je me mets à chanter malgré moi. Bien vite on pourrait se demander qui est le véritable Alain Chamfort, celui des ondes ou celui du siège passager. C’est que j’ai toujours chanté exactement comme lui, d’une petite voix aigüe, et ceci quel que soit le registre. Est-il possible qu’il ait eu une telle influence sur ma façon d’interpréter ? Je n’ai même pas souvenir d’avoir été jamais fan d’Alain Chamfort, et encore moins à l’âge où la sensibilité artistique se forme.

Arrivé dans la forêt, alors que je fais le tour de la maison sans méfiance, je suis frappé par la virulence des orties, qui me piquent presque à m’en faire pleurer. Mais ce n’est rien encore, car la terrible froideur de l’eau me blesse aux mains tandis que je les rince à l’évier de la cuisine. Fatigué, je m’allonge dans un transatlantique au milieu des hautes herbes. Guettant les oiseaux de proie dans le ciel, Du côté de Guermantes ouvert sur un passage consacré à la technologie naissante du téléphone, je me demande quel pseudonyme aurait choisi Proust sur les réseaux sociaux : Marcel_Proust ou MarcelProust ? Le laconique Proust n’aurait certainement pas été disponible.

La végétation change avec une inquiétante rapidité entre deux de mes visites. Les pousses de la dernière fois sont devenues de petits arbres, déjà. Ils se gêneront sûrement les uns les autres durant leur croissance, mais impossible de sacrifier une pousse pour laisser les autres mieux respirer. Ce véritable choix de Francis m’est insupportable. Je me sens si proche de Sophie dans le roman de Styron.

Je frissonne et me drape dans la parka militaire qui me protégeait du froid sur ma Vespa lorsque j’étais Mod, comme dans le film Quadrophenia des Who. Ainsi couvert au soleil, l’air souffreteux sous le regard désabusé de Barbara, je me sens Hans Castorp dans la Montagne magique de Thomas Mann. Et cette sensation sera plus intense encore au moment de partir marcher en forêt, bâton de marche en main et chaussettes remontées sur le bas de mon pantalon afin de me protéger des tiques.

Jour anniversaire de la Mort de Napoléon à Sainte-Hélène.

 6 mai

J’ai passé une nuit agitée malgré le silence de la forêt. Au petit matin, immergé dans un demi-sommeil, j’ai un désagréable sentiment d’angoisse et de catastrophe à venir. Elle survient peu de temps après : des ennuis domestiques à Bordeaux, en raison d’une maladresse de ma part tandis que je quittais la maison dans un état de confusion. Il nous faudra rentrer de façon anticipée.

Je continue la lecture d’un livre mi-fiction, mi-biographie, consacré à l’écrivain Maurice Sachs*. Je me souviens de l’un de ses livres, lu sur une plage au Sri-Lanka sous le regard placide d’un chien errant. Maurice Sachs à la personnalité complexe et passionnante, juif homosexuel devenu membre de la gestapo, finalement abattu d’une balle allemande dans la nuque le long d’une route. Un être humain attachant et décevant, un talent gâché auquel il ne croyait pas. J’apprends que Modiano, que je n’ai jamais lu, l’adulation dont il fait l’objet me paraissant suspecte, a grandi dans l’appartement de Maurice Sachs entouré d’un reste de sa bibliothèque. Quant à Jouhandeau, il mettait son antisémitisme sur le compte du dégoût que Sachs lui avait inspiré lors de leur première rencontre.

L’après-midi je brindicouille. Le mot, inventé par mon père durant mon enfance pour qualifier le travail de défrichage hédoniste, extrêmement lent, et pour tout dire inefficace, de mon frère — Jah ait son âme — m’est resté. Je ne brindicouille jamais sans me souvenir des temps heureux.

De retour à Bordeaux, les problèmes logistiques expédiés, je décide de sortir pratiquer la course à pied. Barbara m’accompagne, et lorsque nous avons en avons fini elle décide de pratiquer un yoga récupérateur dans l’herbe, pour le plus grand bonheur de trois jeunes berbères qui cessent alors de jouer de la cithare pour regarder ses fesses tendues vers le ciel dans pose dite du chien tête en bas.

Grande joie vespérale : l’homme torse-nu est non seulement toujours en vie, mais pour la première fois je le vois entourés d’amis attablés autour de lui, devisant sans prêter attention à la télévision allumée. Un soucis de moins, mais il m’en reste tant.

Aujourd’hui, anniversaire de la libération de Saint Louis, fait prisonnier au cours de la Septième croisade, contre une forte rançon — de préférence à la journée mondiale du coloriage.

* Saint-Salopard, de Barbara Israël.

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