DU 8 AU 21 OCTOBRE 2018

OÙ JE DÉCOUVRE UNE ESPÈCE INCONNUE ET JE CHASSE À L’ÉPUISEMENT

Chèr(e) abonné(e), 

L’homme doit s’élever au dessus de la Terre — aux limites de l’atmosphère et au-delà — ainsi seulement pourra-t-il comprendre tout à fait le monde dans lequel il vit, déclara un jour Socrate, certainement pris de boisson, à moins que ce ne fût lorsque que la cigüe commençait de troubler son esprit.

Voici ce que pour ma part je compris du monde dans lequel j’ai vécu, et ceci sans nul besoin de me faire cosmonaute, astronaute ou spationaute :

8 octobre

Maux de tête à l’issue d’une nuit faite de réveils intempestifs et de suées nocturnes, puis vomi dans le lavabo en me lavant les dents. Je cours pourtant dans la rue, de crainte d’être en retard à ma consultation psychiatrique hebdomadaire.

Je pénètre dans le cabinet sans encombre, contrairement à la semaine passée. Dans la salle d’attente, il n’y a personne. J’ai couru si vite que j’ai le temps de détailler un tableau auquel je n’avais jamais fait attention : il s’agit, je pense, d’une énième représentation de Saint-Georges tuant le dragon, dans un style médiévalisant.

Durant notre entretien, le psychiatre me dit : Vous semblez avoir des difficultés à entrer dans les détails lorsque vous évoquez le passé.

J’acquiesce, le félicitant mentalement pour sa perspicacité ; j’appréhende en effet le passé comme une suite gros blocs de pierre contigus et évasés, au creux desquels je dois me blottir un instant afin de de me situer. Je recours pour cela à ces dimensions supplémentaires que sont l’atmosphère et la géographie. À défaut, je ne fais que survoler le temps tel le majestueux albatros du poème qu’on jurerait écrit pour moi.

Ainsi, je dis par exemple : Il y a longtemps, mon frère est mort. Si le psychiatre me demande : En quelle année est-il mort ? Je dois réfléchir avant de répondre : Voyons (je lisse ma barbe et plisse les yeux) ; c’était à la fin de l’année, nous nous préparions à fêter Noël chez mes parents, il ne neigeait pas ; le traité de Maastricht avait été adopté peu de temps auparavant, et la distribution de cadeaux n’avait pas encore eu lieu ; c’était le 23 décembre 1993 ! (ces derniers mots prononcés triomphalement).

Et donc, s’il me demande : Lorsque vous avez quitté la maison car votre mère était malade, quand était-ce ? je dois procéder de la même façon : Voyons (lissage et plissage) ; je dirais que c’était en 1983, car c’était après l’élection de François Mitterrand, dont je me souviens très bien, vous savez les petits carrés qui s’affichent, et également après la coupe du monde de football en Espagne, que j’avais d’ailleurs loupée car j’étais en colonie de vacances dans le sud de la France, vous imaginez ça, je n’ai pas pu voir le fameux match contre l’Allemagne, cela dit il faudrait tout de même vérifier : à ce sujet, je me souviens que je supportais alors Saint-Etienne et qu’ils connaissaient une saison difficile pour le club, c’est un indice. Je ne m’intéresse plus au football aujourd’hui.

Passage à la librairie pour y acheter le roman épistolaire Oberman, de Senancour.

Ce n’est qu’après avoir regagné mon domicile que je m’avise de ce qu’il s’agit d’une édition pour idiots.

Dès le début de la première lettre, on s’ingénie à en gâcher la lecture au moyen de notes, destinées à prendre en considération le faible niveau d’un lecteur dont on se demande, s’il était aussi crétin, pourquoi diable il lirait non seulement Senancour, mais encore quelque livre que ce fût.

J’en veux pour preuve ces premiers mots de la première lettre, que je retranscris surtout pour les notes explicatives qui figurent en bas de page :

« Il ne s’est passé que vingt jours depuis que je vous écrivis [a] de Lyon. Je n’annonçais aucun projet nouveau, je n’en avais pas ; et maintenant j’ai tout quitté, me voici sur une terre étrangère. Je crains que ma lettre ne vous trouve point à Chessel [b] et que vous ne puissiez [c] me répondre aussi vite que je le désirerais.»
[a] Vous ai écrit.
[b] Campagne de celui à qui les lettres sont adressées.
[c] Ne puissiez pas.

Ajoutons à cela qu’il s’agit d’une édition augmentée d’une Présentation et d’un Dossier, dont les marges hautes sont si étroites que le numéro des pages est désagréablement tronqué.

Ainsi l’objet lui-même est-il insupportablement bâclé.

Il s’agit probablement d’une édition pédagogique destinée aux écoliers, comme si quelque professeur de français allait recommander à ses élèves la lecture de Senancour, dans un monde où celui de Judith, pour ne citer que lui, éprouve le besoin de recourir à un slam de Grand Corps Malade afin d’évoquer brièvement Roméo et Juliette sans même mentionner le nom de Shakespeare.

Jah ! Que j’aimerais pouvoir jeter le livre de Senancour comme un pavé dans la vitrine de ces tâcherons des éditions Flammarion.

Un tel manque de considération pour un auteur admiré de Proust, Balzac, et tant d’autres, me semble mériter une peine de plusieurs années de prison.

Publication du rapport du GIEC suivie de glapissements journalistiques, hypocritement repris d’un air grave par quelques décideurs qui ne sauraient laisser passer l’occasion de surfer sur la vague, en attendant celles, bien réelles, des tsunamis à venir qui les emportera en même temps que nous : bon débarras.

Et justement, dans Oberman ouvert au hasard, je lis ces mots : « L’homme est périssable. Il se peut ; mais périssons en résistant, et si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice ! ». Pas d’accord, mon vieux : ce ne sera que justice au contraire ; après tout nous savions.

Durant la sortie vespérale du chien, un homme qui est le sosie du présentateur de télévision Cyril Hanouna manque de m’écraser au volant de sa voiture, et s’excuse platement.

Je songe que si je devais personnifier l’effondrement de l’Empire Romain, je lui choisirais le déplaisant visage de Cyril Hanouna.

2004 : Mort de Georges Bayard, auteur de la série des Michel.

Je les lisais dans la Bibliothèque verte. Récemment, deux titres ont été tirés de l’oubli et rétrogradés dans la bibliothèque rose : Michel mène l’enquête, et Michel poursuite des ombres.

J’imagine que le texte en a été simplifié au passage ; on a bien réécrit la série du Club des Cinq après avoir jugé que le passé simple du texte d’origine était trop difficile — le drame Senancourien précédemment évoqué n’est que la continuation d’un processus de crétinisation engagé il y a des années.

9 octobre

Barbara, me voyant revenir de ma promenade matinale avec le chien, me dit qu’il s’en faudrait de peu, avec mon allure, pour qu’on ne me donne la pièce.

Bien sûr je pourrais lui tenir un long discours sur la fatuité de s’habiller non pas pour se protéger du mieux possible contre la rigueur des éléments, mais pour être bien habillé, c’est à dire avant tout pour plaire aux autres, pour se concilier leurs bonnes grâces au moyen d’un accoutrement étudié, changeant au gré de normes édictées par on ne sait qui, et ainsi de suite ; je le pourrais, mais suis toujours malade.

Je me contente de cette simple réponse : Tu n’as qu’à sortir le chien le matin, on verra si tu t’habilles smart ma vieille ; tu seras vite en jogging, comme toutes mes copines de chien et puis c’est tout. Elle reste coite ; mes propos ont manifestement fait mouche.

Course à pied avec Lucile C. qui, non contente de ne pas critiquer mes choix vestimentaires, me dit qu’elle me trouve affûté.

La reprise de l’entraînement, après ma récente déconvenue en compétition, est difficile ; la présence de ma comparse me motive cependant, et je l’abreuve de paroles. Alors que j’effectue seul la seconde partie de mon parcours, je m’arrête un instant et m’extasie devant la beauté du Pont de pierre enveloppé de la brume flottant sur la Garonne. Après quoi, je peste contre l’espèce de centre de thalassothérapie éphémère éclos pendant la nuit le long des quais, qui me force à dévier de mon parcours habituel, le rallongeant même, et rend donc inopérante toute comparaison de mes performances.

1594 : Une armée portugaise de 20 000 hommes, ayant envahi Kandy trois mois plus tôt, est anéantie à Danture par les Kandyens.

Le royaume de Kandy* devient alors une puissance militaire majeure et demeure indépendant jusqu’en 1815.

Je me suis déjà rendu dans la ville de Kandy : j’y ai photographié une balance, posée sur le trottoir, sur laquelle chacun pouvait se peser moyennant le versement d’une petite somme ; j’y ai également acheté une crème glacée, des onguents ayurvédiques, et souffert intensément du bruit de la circulation, un bruit tel en vérité que je dus appliquer les paumes de mes mains sur les oreilles tandis que Barbara me guidait, tel l’acteur Dustin Hoffman dans le film Rain Man, jusqu’à un endroit plus tranquille où je pus reprendre mes esprits.

* Rien à voir avec le Pays de Candy — amusante précision qui, malheureusement, serait apportée au premier degré dans une édition Flammarion pour crétins.

10 octobre

La presse fait état d’une augmentation alarmante des accidents de trottinette en France. Cela serait dû à la multiplication des sociétés fournissant ces véhicules, désormais équipés de moteurs électriques, en libre-service dans plusieurs grandes villes françaises.

J’imagine en effet que la tentation est grande, pour des imprudents dénués d’expérience du pilotage, rassurés par le caractère enfantin de ces appareils, de les emprunter afin de se rendre, sac au dos et lunettes de soleil sur le nez, à leur travail d’architecte ou de programmateur informatique.

Ma foi, que dire, et que faire, si ce n’est souhaiter secrètement que la plupart de ces accidents fussent mortels afin d’épargner aux familles de ces dégénérés (qui empruntent par ailleurs les pistes piétonnes) la honte de les compter en leur sein ?

Il existait, dans la Rome antique, une sanction appliquée post mortem, appelée damnatio memoriae, qui consistait à effacer jusqu’au souvenir d’un individu.

Ainsi, dans le cas d’un personnage célèbre, effaçait-on par exemple son nom de tous les monuments publics ; ainsi devrait-on se saisir des tactiphones de ces accidentés de la trottinette et procéder à l’effacement immédiat de tous les autoportraits qu’ils auraient publiés sur le réseau internet.

Je croise d’ailleurs de plus en plus de jeunes gens faisant un drôle d’usage de leur tactiphone.

Ils ne le tiennent pas de façon conventionnelle, parallèlement à leur oreille, mais plutôt perpendiculairement ; et non pas dans la paume de leur main, mais par la tranche, entre deux doigts — comme un attardé mental tiendrait une biscotte qu’il tenterait de manger avec son oreille.

Cette impression est renforcée par le froncement de leurs sourcils en un apparent effort intellectuel, leur regard vide porté vers l’horizon, et leur bouche grande ouverte.

Peut-être ne s’agit-il que d’un effet de mode qui aurait dégénéré en une risible habitude ; peut-être aussi sommes-nous en présence d’une mutation débilitante donnant à entrevoir l’humain du futur.

Je nomme cette nouvelle espèce Homo biscottus.

Le soir-même, j’aperçois Sasha tenant son téléphone comme une biscotte. Je l’interroge, et elle m’apprend qu’il s’agit d’une triste histoire de haut-parleur mal situé ne permettant pas d’entendre clairement les messages audiophoniques lorsque le bruit ambiant est trop important — en l’espèce la délicate musique que j’écoute dans le salon.

Elle m’explique également que les jeunes recourent souvent à ces messages audiophoniques, plutôt qu’à des messages clavardés, sur des salons de discussion numériques. En bref, ils viennent de réinventer ces numéros téléphoniques de ma jeunesse que chacun pouvait composer, pour sympathiser avec les autres correspondants, les insulter s’il était d’humeur mauvaise ou badine, ou pour tomber amoureux d’une belle voix.

Cela me fait en outre tristement penser que toutes mes récentes tentatives de mettre en place un salon de ce type, au sein duquel m’amuser avec mes amis dans un joyeux et créatif fatras, ont échoué au motif que je tenais absolument à leur faire utiliser une application sécurisée hors d’atteinte des yeux et des oreilles des espions du monde entier.

1967 : Entrée en vigueur du Traité de l’espace, restreignant entre autres l’utilisation de la Lune et de tout autre corps céleste à des fins non guerrières.

Les gouvernements terriens ne sauraient en outre s’arroger les ressources stellaires, que ce fût la Lune ou une autre planète.

On pourrait s’amuser de ce qu’il ait fallu rappeler cette évidence : le microbe mégalomane humain ne saurait planter dans l’espace son drapeau de premier arrivé premier servi après l’avoir usé à force de l’utiliser partout sur sa propre planète ; pourtant, en 2015, le Space Act américain a rompu unilatéralement le Traité de l’espace et autorisé les entreprises des États-Unis à s’emparer des ressources stellaires.

11 octobre

Seconde course à pied avec Lucile C.

Alors que cette dernière a bifurqué pour rentrer chez elle, je cours dans le sillage de quatre femmes musulmanes vêtues d’un long vêtement noir dont ne dépassent que leurs baskets.

L’image de la famille Barbapapa faisant du sport s’impose à mon esprit ; je repense également à cette femme pareillement vêtue, assise sur le siège d’un appareil relié à un élastique géant dans une fête foraine, qui attendait patiemment qu’on la projette dans le ciel.

Partout, le long du fleuve, d’horribles bateaux de croisière ; j’en dénombre cinq, et toujours ces barrières posées en travers du chemin qui empêchent le badaud de circuler, afin de permettre aux touristes grisonnants et bedonnants crachés du ventre de ces cétacés bon marché de gagner sans effort les cars qui vont les emmener quelques centaines de mètres plus loin à la découverte, non pas des trésors de la ville, mais de ses boutiques de luxe.

1591 : Naissance de Guillaume Couillard.

Il fut le premier colon français de Nouvelle-France anobli par le roi Louis XVI, mais aussi, d’après ce qui se dit, le premier arrivant à avoir eu une postérité en Nouvelle-France.

Son mariage avec Marie-Guillemette Hébert en 1621 est le premier inscrit sur les registres paroissiaux de Notre-Dame de Québec.

Couillard serait donc l’homme des premières fois. Méfiant, j’ai effectué des recherches.

Couillard émigre en 1613. Il se marie, on l’a vu, en 1621. Son premier fils naît en 1629. Est-ce à dire que personne, parmi les autres émigrés, n’a eu d’enfants dans l’intervalle ?

Personne ne prend le temps d’expliciter ce qu’il faut entendre par postérité : parle-t-on d’enfants, ou de petits-enfants ? Chacun semble se contenter de de relayer cette phrase : il est le premier à avoir une postérité en Nouvelle-France.

Peut-être parce que cela donne un tour séduisant à la vie de Couillard, comme si son patronyme seul n’y suffisait pas.

Tout ceci est exaspérant.

12 octobre

Vu le film de science-fiction Danger planétaire, dans lequel jouait l’acteur débutant Steve McQueen.

Un oeuf tombe du ciel ; s’en échappe alors une matière visqueuse qui devient de plus en plus imposante à mesure qu’elle digère les êtres vivants.

Une bande d’adolescents, plus ou moins menée par Steve McQueen, tente de sauver la ville en dépit du manque de collaboration la police , qui doute de leur histoire ; il faut dire que les adolescents sont coutumiers des blagues potaches. La chose, surnommée le Blob, prend des proportions alarmantes car elle absorbe toujours plus individus — je la vois comme une métaphore de l’avidité humaine.

Enfin, mis devant le fait accompli, on prête foi aux affirmations des adolescents, et différentes autorités unissent leurs efforts pour la détruire.

Mais tout juste parvient-on à la paralyser à l’aide de neige carbonique ; c’est qu’elle craint le froid, ainsi que l’a remarqué Steve McQueen.

Puis on l’hélitreuille jusqu’au dessus de la mer, dans laquelle on la laisse tomber — à charge pour les générations suivantes de s’en dépêtrer lorsque la mer se réchauffera.

Lu un article fort à propos sur le refroidissement provoqué de la planète, à présent qu’il semble acquis qu’elle se réchauffera au delà des limites que s’étaient fixées les gouvernements dans un excès de démagogie.

Ce sont d’épouvantables catastrophes qui nous attendent à chaque demi-degré supplémentaire. Certains ont donc l’idée d’injecter des aérosols dans la stratosphère afin de faire écran entre le soleil et la terre ; d’autres, l’idée d’alcaliniser les océans afin d’augmenter leurs capacités d’absorption du dioxyde de carbone.

Cette science de démiurge porte un nom : la géo-ingénierie ; les risques induits par de telles folies sont élevés, et parfois imprévisibles, mais qui peut croire qu’on ne les courra pas le moment venu ?

La science nous sauvera, la science nous sauvera — petite danse en rond de l’Homo modificatus entre deux altérations de génome.

1928 : Première utilisation d’un poumon d’acier.

Le patient prend place dans un tambour cylindrique géant dont seule sa tête dépasse. Des pompes augmentent et diminuent la pression dans le compartiment : quand elle descend en dessous de celle des poumons, ceux-ci se remplissent. Quand elle remontent au dessus, l’air en est expulsé.

Martha Mason a passé plus de 60 ans dans un tel appareil où elle a écrit ses mémoires.

Le recours au poumon d’acier est devenu marginal, et le remplacement des pièces pose à présent problème, mais certains patients continuent de le privilégier. Il demeure en outre utile au traitement de troubles rares comme le syndrome d’Ondine ; la légende raconte que la nymphe Ondine, pour punir son mari infidèle, un simple mortel, lui ôta la possibilité de respirer, ce dont il mourut.

Une rapide recherche iconographique m’a permis de constater combien les nymphes étaient belles et délicates, du moins dans la représentation que s’en font les artistes : quelle folie que de tromper une nymphe ; cet homme devait vraiment avoir le diable au corps.

13 octobre

Dans une rue très passante de mon quartier, je me fais abondamment siffler par plusieurs hommes postés sur le trottoir.` Jah, suis-je donc soudainement devenu encore plus attirant qu’ils se comportent comme des animaux en rut à mon passage ?

Je me rends chez le bouquiniste, d’où je dois malheureusement partir bien vite car un client ne trouve rien de mieux, pour faire rire sa compagne, que de répéter à haute-voix les paroles des chansons de Christophe diffusées par les haut-parleurs.

Dans la rue, j’oublie bien vite mon mon agacement d’avoir dû écourter ma visite car je vois cette chose extraordinaire : une petite fille suspendue en l’air par son père urine contre un arbre sous les yeux, dont l’un gravement enflé, d’un homme vêtu d’un tee-shirt Midnight Oil — je me souviens avoir assisté à un concert de Midnight Oil.

Peu après, tandis que j’emprunte à nouveau la rue des siffleurs je repère un homme qui s’arrête à hauteur de l’un d’eux : le siffleur regarde alors de droite, de gauche, puis sort de sa poche une petite barre marron que je comprends être de la drogue.

Ainsi, ces hommes ne tentaient-ils pas de me draguer mais de me droguer.

Lecture du Polar de l’été, de Luc Chomarat. Un écrivain en vacances avec sa famille se met en tête d’écrire le prochain polar de l’été. Très drôle. Cela me rappelle le tout aussi drôle J’enquête, de Joël Egloff : un homme enquête après qu’un délit a été commis dans une ville de province.

Le chien, que je n’ai su empêcher de manger une matière indéterminée le matin dans la rue, vomit une sorte de mousse effervescente sur le tapis.

Je suis toujours malade, aussi vomi-je à mon tour lorsque le sopalin se délite au contact de la mousse dans laquelle s’enfoncent alors mes doigts.

Le chat effrayé vomit à son tour.

Je suis alité, mourant, lorsque Sébastien C. me propose de le rejoindre, ainsi que son amie, à la terrasse d’un café.

Je décline d’abord son invitation ; puis je songe qu’il me faudra de toute façon bientôt sortir le chien ; autant passer les saluer par la même occasion.

Je titube donc, accompagné du chien, jusqu’à la table où ils sont assis.

Élodie S., que je rencontre pour la première fois, prend pitié de moi ; elle se lève pour me commander une citronnade au comptoir. Nous restons quelques minutes à parler, je leur montre la photo de la mousse effervescente sur le tapis, puis je rentre rejoindre Jah dans les vertes plaines. Je ne pourrai même pas faire mes adieux à Barbara, de nouveau partie avec des amies à un week-end de hippies.

Je sens mes forces m’abandonner et je m’endors devant un film muet japonais ; j’aurai la bonne surprise de constater à mon réveil que je suis toujours en vie.

1917 : Danse du soleil à Fatima devant plus de 30 000 personnes.

La date et le lieu de ce phénomène avaient été annoncés trois mois plus tôt par trois jeunes bergers qui avaient vu une apparition.

Au jour dit, le soleil, plus terne qu’à l’accoutumée, a tourné dans le ciel et jeté des lumières multicolores. Puis, comme s’il se détachait du ciel, il s’est avancé vers les spectateurs, dont les vêtements trempés par la pluie avaient subitement séché, de même que le sol sur lequel ils se tenaient.

L’Église catholique a qualifié l’événement de miracle en 1930.

Certains émettent des hypothèses météorologiques : un nuage stratosphérique, une parhélie, ou bien encore un nuage de poussière en provenance du Sahara ; un prêtre bénédictin professeur de physique a estimé que l’événement était certainement naturel et météorologique, mais que le fait qu’il se produise au jour et à l’heure prédits, ceci était le miracle : approche pragmatique à laquelle je souscris.

D’autres ont parlé de persistance rétinienne, d’hallucination collective, ou d’apparition de vaisseaux extra-terrestres.

14 octobre

Promenade dominicale habituelle à la brocante.

Un bouquiniste à l’étal bien fourni me lance, après avoir suivi la direction de mon regard : Le Rachilde peut faire 5 euros, pour vous.

Je suis extrêmement flatté. Je ne connais Rachilde qu’au travers du Journal de Jules Renard ; il y évoque souvent cette femme au caractère bien trempé, coiffée à la garçonne, qu’il semble tenir en grande estime.

Je me décide pourtant pour les mémoires d’un gendarme du début du siècle dernier, nommé Ignace-Emile Forestier, qui ne coûtent qu’un euro. Lorsque je les feuillette, attablé devant un thé à la menthe, je découvre qu’il fut affecté à la caserne de Nontron*.

J’assiste ensuite à une intervention musclée de la police municipale à l’encontre de vendeurs à la sauvette.

Un policier, voulant mettre un coup de pied dans un tas de vieux vêtements, manque de trébucher et se reprend de justesse ; sa méchanceté décuple alors dans une tentative de faire oublier son ridicule.

Un homme passe au loin sur une trottinette électrique.

Je le suis du regard, jusqu’à apercevoir une femme se donnant en spectacle en maniant des cerceaux sur un fond sonore de flonflons qui s’échappent d’un haut-parleur grésillant.

Elle me fait penser à l’une de ces majorettes belges que l’on voit parfois dans les photographies du photographe Harry Gruyaert**.

Les badauds applaudissent.

Comme toujours avec ces costumes de spectacle à paillettes, ce qui est appréciable c’est la longueur de la jupe, réduite au point de laisser souvent apparaître la culotte. La danseuse se livre à un genre de hula hoop, un cerceau autour de la taille et d’autres autour de différentes parties de son corps qu’elle agite de façon différenciée, et qui semblent alors doués d’une vie autonome, dans un ensemble hypnotique, ondulatoire et excitant.

Les spectateurs déposent des pièces dans le chapeau qu’elle a placé au sol. Les policiers, absorbés eux aussi par le spectacle, omettent de vérifier que l’artiste de rue dispose des autorisations nécessaires.

Un fou assis par terre au beau milieu de la foule se met à hurler ; il a certainement pris connaissance du rapport du GIEC.

Les gens le contournent, faisant mine de ne pas l’avoir entendu, espérant qu’il n’attrapera pas leur regard.

Relu Le merveilleux voyage de Nils Holgersson par Selma Lagerlöf ; peut-être l’origine de mon obsession pour les petits êtres.

1943 : Révolte de Sobibor.

Plusieurs prisonniers désarment des gardiens, en tuent une douzaine, puis ouvrent une brèche dans les barbelés.

Ils sont 300 à sortir du camp mais seulement 47 à survivre au champ de mines qui l’entoure.

Presque tous les prisonniers demeurés dans le camp sont assassinés en représailles.

Cette révolte compte parmi les trois qui éclatèrent dans les camps d’extermination, après celle de Treblinka et avant celle de Birkenau.

* Le lecteur assidu sait que je me rends souvent à Nontron, et que j’y vis des aventures. Il s’agit donc d’une belle coïncidence.

** Un jour que je demandais à Harry Gruyaert de me dédicacer un livre en lui confiant toute mon admiration, il me toisa avec méchanceté avant de signer de mauvaise grâce.

J’admire toujours l’artiste, mais je méprise l’homme — un peu comme Michel Platini.

15 octobre

Il pleut.

Je croise une jeune fille qui danse en sautillant, de gros écouteurs sur la tête.

Elle porte un denim mal ajusté, retenu par bretelles, et dans lequel elle a rentré son tee-shirt : on la croirait sortie d’un scopitone des années quatre-vingt.

Chez le psychiatre, je décide de prendre le contrepied de notre dernière séance : j’entre à ce point dans les détails que j’en suis rapidement à lui expliquer le mécanisme des stock-options après lui avoir dressé un tableau complet des ouvertures au jeu d’échecs.

J’ai le sentiment de lui apprendre beaucoup de choses.

Soudain, il me dit : Vous entrez beaucoup dans les détails, mais vous ne parlez pas de votre ressenti.

Silence.

Au moment où je me dis : Il faudrait savoir ce qu’il veut, tout de même, son téléphone sonne.

Il décroche.

Pendant qu’il parle à son interlocuteur, je sonde mon ressenti : suis-je irrité qu’il ait décroché ? Je ne crois pas ; je ne suis pas de ces patients immatures qui le prendraient mal. Et puis il va certainement s’excuser ; il s’agit probablement un patient au bout du rouleau, au bord du suicide.

Il raccroche, et ne s’excuse pas.

Me teste-t-il ? Pas question de tomber dans le panneau. Je me dis tout de même : Je paye ce type pour lui apprendre des choses et le regarder téléphoner.

Je reprends où j’en étais, c’est à dire à l’assassinat du père de Nabokov.

Il me signale la fin de la séance. Je regarde ma montre : fort heureusement, la durée de notre entretien a été rallongée du temps qu’il a passé au téléphone.

Mes chaussures, dont les semelles sont humides, font sur le carrelage de la librairie un bruit irritant que j’aurais peine à retranscrire par écrit. À moins qu’il ne fût plutôt inquiétant, à en juger par les mines effarées qu’on lève sur moi.

J’achète un roman de George Orwell, puisque je vois, dans mon erreur de l’autre jour — lorsque j’ai écrit qu’il était l’auteur de La machine à remonter le temps — un signe : je dois lire tout Orwell.

À la caisse, un adolescent est en pleine conversation avec le caissier sans que ni l’un, ni l’autre, ne se soucient de la queue qui se forme, absorbés qu’ils sont par leur conversation au sujet des fairy tales ; je souffle avec ostentation afin de leur faire part de mon mécontentement et de mon impatience.

Tracasseries administratives et informatiques lorsque je regagne, trempé, mon domicile.

Barbara me demande d’ouvrir une boîte de légumes lacto-fermentés car sa force n’y suffit pas. La mienne est telle, en revanche, que je répands le jus des légumes sur mon pantalon. Je me refuse à en changer : Je n’ai pas le temps, dis-je ; une forte odeur me suit jusqu’au moment du coucher.

Lorsque j’ôte enfin mon pantalon, laissant ainsi apparaître mon anatomie, Barbara me déclare à la suite d’une compréhensible association d’idées qu’elle a vu durant son séjour chez les hippies lui apparaître le dieu éléphantesque Ganesh ; celui-ci serait en outre très sympa.

1991 : Détection de la particule Oh-My-God.

Je ne saurais dire ce qu’elle est, exactement, car les sciences ne sont pas mon fort ; tout au plus puis-je affirmer qu’elle était si rapide, si pleine d’énergie, que les astrophysiciens qui l’ont observée ont poussé le cri qui lui a donné son nom.

16 octobre

Promenade matinale du chien qui a décidé de n’en faire qu’à sa tête.

Lorsque je veux emprunter une direction, elle se campe sur ses quatre pattes et adopte un air buté tout en regardant dans la direction opposée.

Je tente alors de la traîner, de parlementer, sans succès : il me faut alors obtempérer afin de ne perdre un temps infini.

J’aperçois un homme dont le visage me dit quelque chose.

Lorsqu’il me voit, il semble hésiter lui aussi et ferme à demi les yeux car le soleil l’aveugle. Lorsque j’arrive à sa hauteur je le reconnais enfin : il s’agit de l’inventeur avec lequel j’ai dîné, un soir, dans un restaurant québécois du quartier ; il a inventé un fantastique poisson-robot capable de se faufiler dans des conduites.

Il me reconnaît également, et me dit : Avec ce soleil aveuglant dont tu t’es extrait tel un Dieu Inca je n’étais pas sur que ce fût toi. Il ne parle pas aussi bien : je retranscris.

Il a rendez-vous avec des investisseurs d’une grande entreprise française, et c’est la raison pour laquelle il porte un costume.

Il est cependant très inquiet : la veille, son robot-poisson s’est cassé et la démonstration qu’il doit faire dans moins d’une heure s’annonce périlleuse.

Allons, me dis-je, il y a des gens qui ont plus d’ennuis que je n’en ai. Je lui souhaite bonne chance, le salue, puis continue à cheminer philosophiquement, c’est à dire selon le bon vouloir du chien.

L’après-midi, besoin de m’éloigner de mon foyer où je ne trouve pas l’inspiration ; je pars écrire dans un espace de travail partagé.

Je ne cesse de renifler, sous les regards réprobateurs des autres travailleurs. Soit : je débarrasse le plancher, tels ces pestiférés qu’on remise loin de la ville pour s’en garder et ne pas les voir. D’autant que je dois régler le problème suivant : la locataire de notre chambre d’hôtes a connu la veille au soir des déboires avec les participantes d’un cercle de femmes avec tambour qui ont confondu la porte de sa chambre avec celle des toilettes.

Mort de l’écrivain finlandais Arto Paasilinna, qui m’attriste car j’avais toujours plaisir à lire ses fables picaresques.

Je prends soudainement conscience que j’ai une relation trop forte avec l’aloe vera.

1945 : Naissance de Jean-Claude Jouhaud dit Pascal Sevran.

J’appréciais son journal, dont chaque nouveau volume portait un beau titre : Des lendemains de fêtes, On dirait qu’il va neiger, La mélancolie des fanfares, et caetara. Je les ai, je crois, presque tous achetés.

Lorsque, célibataire, j’invitais une femme chez moi et qu’elle regardait ma fantastique bibliothèque, elle ne manquait jamais de s’étonner d’y trouver les livres de Pascal Sevran. Certaines y voyaient même de l’ironie.

Je me lançais alors dans une défense de l’écrivain, injustement moqué, terminant invariablement par la lecture de quelques pages émouvantes.

Elles succombaient alors souvent, face à tant de sensibilité — la mienne, et celle de Pascal Sevran.

17 octobre

Je ressens, depuis le matin, une douleur dans la région du coeur à chaque fois que je me redresse.

Je me vois donc dans l’obligation d’adopter une posture qui rappelle la soumission, le manque de volonté, la faiblesse, et peut-être même la lâcheté.

Lorsque, par un concours de circonstances, je dois en sus marcher dans la rue un sac de femme à l’épaule, j’ai une conscience aigüe de l’affligeant spectacle que je donne à voir aux passants ; je ferais un bien piètre représentant de la fluidité de genre.

Antoine le Parfait participe à un cours de running yoga en bas de chez moi.

J’aimerais être, selon l’expression consacrée, une petite souris pour le voir, fesses en l’air, jambes gainées dans un fuseau, ses bras grêles tremblotant sous son propre poids, faire le chien tête en bas avant d’aller courir en soufflant le long des quais.

Mais, évidemment, cela supposerait que j’assiste au même cours et cela ne se peut.

Il y a, dans un jardin du quartier, un chat noir qui est une véritable peste ; il se rue sur mon chien dès que celui-ci approche innocemment la grille à la recherche de nourriture ou de vomi.

Le chat se met alors à cracher et tente de lui griffer le museau ; mes tentatives pour l’effrayer n’ont jamais abouti, et c’est même moi qui suis, de nous deux, le plus effrayé.

Je déteste ce chat, qui ne me semble avoir d’autre occupation que de se tenir là, abrité derrière les grilles du jardin, faisant valoir son humeur perpétuellement massacrante.

Or, ce soir, je lui trouve enfin une raison d’être : un homme sans domicile fixe assis sur une marche à côté de la grille le tient dans ses bras.

Le chat, méconnaissable, pousse de petits miaulements de bonheur et ne bronche pas lorsque nous passons, le chien et moi. L’homme me sourit, d’un sourire auquel manquent plusieurs dents.

1981 : Mort d’Albert Cohen.

J’ai lu, il y a quelques années, Le livre de ma mère, dans lequel il était beaucoup question de sa mère.

Plus tard, Barbara relisant Belle du Seigneur et l’ayant laissé sur sa table de nuit, j’en ai distraitement feuilleté quelques pages ; rien à voir avec le geignard Livre de ma mère, je fus captivé.

Elle m’a alors prêté ce précieux livre qu’elle avait acheté toute jeune fille après avoir économisé les 115 francs nécessaires*.

Quelle jeune fille économiserait 17 euros pour acheter un livre aujourd’hui ?

L’héroïne d’un roman d’Alexandre Jardin, peut-être.

Je n’ai pas terminé de lire Belle du Seigneur, mais Albert Cohen m’a tout de même longtemps bloqué dans ma propre écriture ; je connais la même inhibition lorsque je lis Tolstoï.

À quoi bon écrire après cela, me dis-je invariablement ; puis je m’allonge sur mon lit et je regarde le plafond durant plusieurs jours.

* Le livre n’était pas encore édité en poche.

18 octobre

Je bois mon café lorsque Barbara me dit soudain : Tu fais bien de tenir bon, pour tes cheveux ; cela te va bien en vérité.

Je la regarde interloqué : elle vient de passer des semaines à me moquer, m’affubler de surnoms fantaisistes, me harceler pour que je prenne rendez-vous chez le coiffeur. Un piège ?

Je lui réponds simplement : Merci. Je préfère prendre le temps de voir venir. Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie disait François Ier, et je l’ai en effet constaté à de nombreuses reprises.

Dans la rue je rencontre mon ami de chien José, accompagné comme toujours du beagle Watson aux oreilles trouées, car les autres chiens du parc aiment à les mâchouiller.

Il revient justement du parc, où il n’a trouvé personne. Aussi continuons-nous ensemble notre balade dans le quartier.

Alors que nous passons dans une certaine rue, il me dit : J’aime à passer devant ce restaurant car j’en hume alors les délicates odeurs de cuisine (je retranscris).

Il s’agit en effet d’un restaurant fort prisé, où dînent bougeois, édiles, et même parfois Présidents de la République.

Or, voici la situation : je livre, depuis plusieurs années, un combat silencieux au propriétaire de ce restaurant.

L’homme a bâti sa fortune et sa renommée en exploitant, depuis fort longtemps, plusieurs commerces de bouche dans le quartier, et se comporte en maître dans le voisinage.

Il bénéficie d’ailleurs d’inacceptables passe-droits de la part de la municipalité ; il gare même son scooter sur le trottoir, forçant les passants à courir le danger de marcher sur la chaussée.

Il faut le voir se pavaner chaque matin, faire le tour de ses restaurants, donner ses consignes sur un ton autoritaire ; les passants le saluent timidement, respectueusement, parfois même avec crainte.

Mais pas moi : je ne le salue pas.

C’est que dès mon emménagement dans ce quartier, j’ai senti que l’un de nous était de trop.

Au fil du temps, cette résistance hautaine a fini par l’intriguer ; il ne me salue pas non plus, mais il me respecte — et moi aussi, j’ai appris à le respecter.

Un jour que je remontais la rue à Vespa, il a exigé de son voiturier qu’il dégage bien vite car je devais passer. Il a dit : Dépêche-toi donc, le Monsieur doit passer.

Cette manifestation de bonne volonté m’attendrit suffisamment pour que j’incline légèrement la tête lorsque je le croisai les jours suivants.

Je ne raconte pas tout cela à José, car je ne voudrais pas qu’il se sente comme un simple mortel pris au beau milieu d’une bataille de titans.

Aussi lui réponds-je simplement : Oui, certes, mais il braconne des ortolans.

Échanges numériques avec l’écrivain Victor Pouchet, interrompus lorsqu’il doit se rendre chez un médecin.

Puisque nous parlions, avant cela, de la présente infolettre, je lui déclare : Je dirai cela dans mon infolettre. Et voici que par une vertigineuse mise en abyme, c’est chose faite.

Peut-être en parlerons-nous prochainement lui et moi, créant ainsi une boucle infinie.

Je lis dans les Essais de Montaigne que son père avait ni plus ni moins inventé, dès le 16ème siècle, le système qui fit ultérieurement la fortune du site Le bon coin. Talis pater, qualis filius !

1963 : la fusée française Véronique lance une capsule à bord de laquelle se trouve une chatte nommée Félicette, qui devient le premier et unique chat à effectuer un vol suborbital.

Elle est récupérée vivante après plus de 10 heures d’un vol qui a culminé à 157 kilomètres d’altitude.

On prend une photographie destinée à devenir une carte pour les équipes ayant travaillé sur le projet. La carte porte la mention : Merci pour votre participation à mon succès du 18 octobre 1963 ; l’empreinte de sa patte surplombe la signature Félicette.

Après cela, les scientifiques étudient Félicette en laboratoire pendant trois mois, puis ils la tuent afin de récupérer les électrodes qu’ils avaient implantées dans son cerveau.

Merci pour tout Félicette, et au revoir.

Quel manque de courage que de nous substituer des animaux pour aller voir voir là-haut.

Je suis tout aussi attristé par l’histoire de la petite chienne soviétique Laïka, dont j’ai déjà parlé.

Barbara m’a offert un livre parlant de tous les chiens envoyés par les russes dans l’espace.

Je le redis : quel bêtise de dépenser tant de ressources pour aller souiller l’espace, alors que demeure un univers à explorer tout près de nous — la communication entre les espèces, pas les jeux vidéo.

19 octobre

J’ignore comment cette information s’est faufilée jusqu’à moi, car je me tiens éloigné autant que faire se peut des inepties de notre monde, mais : le journaliste Patrick Cohen a eu un accident de trottinette électrique et va devoir être opéré.

Je lui voue une telle haine*, que je m’explique d’ailleurs difficilement car il n’est je crois ni meilleur ni pire que la plupart de ses confrères, que cet accident a suscité mon ravissement.

Je n’en suis pas fier, mais je ne suis qu’un homme. Damnatio memoriae pour Patrick Cohen !

Afin de rendre moins pénible ma séance de course à pied, je m’imagine que je suis lancé dans une chasse à l’épuisement à la poursuite d’une gazelle dans la savane.

Selon cette théorie, nos ancêtres, dotés de la faculté de transpirer en courant, pourchassaient des proies certes plus rapides qu’eux, mais dénuées de cet avantage biologique consistant à pouvoir évacuer la chaleur pendant l’effort ; elles finissaient donc par être contraintes à l’arrêt afin de s’abaisser la température de leur corps en surchauffe ; il n’y avait alors plus qu’à les occire.

En l’espèce, la gazelle est une séduisante jeune fille.

Je cours dans son sillage, prenant soin de ne pas la suivre de trop près pour ne pas attirer son attention.

Soudain, elle fait si brusquement demi-tour que je crois qu’elle me charge : je parviens à retenir un cri de surprise et m’écarte précipitamment pour l’éviter.

Lorsqu’elle passe tranquillement à ma hauteur sans tenter de m’encorner, je comprends qu’elle ne. se ruait pas sur moi dans une réaction désespérée de bête traquée, mais revient simplement sur ses pas une fois atteint son objectif sportif du jour.

1783 : Premier vol humain en Montgolfière.

Le scientifique Jean-François Pilâtre de Rozier se trouve à bord lors de ce vol qui s’élève à 81 mètres.

Il s’agit d’un vol captif, c’est à dire que le ballon est attaché au sol par une corde reliée à une masse suffisante pour le retenir.

Pilâtre de Rozier effectue dans la foulée, et dans les mêmes conditions, un second vol qui monte jusqu’à 105 mètres.

Dès lors, tout est prêt pour un test sans les petites roues, ou plutôt sans la corde, mais il faut l’autorisation du roi, lequel, méfiant, préférerait que l’on fasse plutôt appel aux services de deux condamnés à mort.

Il se laissera cependant convaincre, et un mois plus tard, ce sont donc Pilâtre de Rozier et le Marquis d’Arlandes qui effectuent en 25 minutes un trajet de 9 kilomètres entre les Jardins de la Muette et la Butte-aux-Cailles, à une altitude culminant à 1000 mètres. Pilâtre de Rozier sera l’une des deux premières victimes de l’air lorsque son ballon s’écrasera, deux ans plus tard, lors de sa tentative de traverser la Manche.

* Il m’arrive même de l’affubler de puérils sobriquets tels que : Papatte Coco, ou Gropapatte.

20 octobre

Lu le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau.

Je décide d’aider Barbara à effectuer des travaux de peinture dans une des salles du rez-de-chaussée, mais je suis rapidement épuisé.

Je profite alors d’un temps de pause bien mérité pour inventer un escabeau électrique à roulettes, actionnable depuis son faîte au moyen d’une manette bidirectionnelle, et qui se déplacerait lentement jusqu’à la prochaine zone de plafond où appliquer la peinture.

1677 : Naissance de Stanislas Leszczynski.

Je suis passé de nombreuses fois devant sa statue lorsque je vivais dans la ville de Nancy.

Un hiver, il gela si fort que je restai longtemps accroché à l’un ses réverbères, faute de pouvoir avancer sur les pavés gelés.

Il y avait là aussi un café dans lequel je me rendais souvent.

Mais voici ce qui est intéressant au sujet de Stanislas : il s’était entiché du nain Nicolas Ferry, surnommé Bébé, qui ne dépassa jamais la taille de 89 centimètres.

Stanislas lui fit confectionner une petite fourchette, un petit couteau, des dizaines de petits habits et une petite maison. Il lui passait tous ses caprices.

Mais voici qu’un jour débarqua à la cour le nain Jozef Boruwlaski, surnommé Joujou.

Joujou était non seulement plus petit que Bébé, mais aussi bien plus cultivé et intelligent, ce qui n’était pas difficile car Bébé était un véritable crétin colérique.

Fou de jalousie, Bébé tenta alors d’assassiner Joujou en le jetant traîtreusement dans un feu.

Sa funeste tentative échoua et Bébé, souffrant certainement de progeria, mourut à l’âge de 22 ans.

Joujou vécut jusqu’à 97 ans.

Ironiquement, il continua de grandir après sa rencontre avec Bébé, jusqu’à atteindre 99 centimètres.

21 octobre

Je propose mon aide à Barbara qui continue les travaux : contre toute attente, elle accepte, et je découpe quelques lattes de bambou avant de me traîner au sol en geignant, ce qui provoque l’étonnement, puis la colère du chien.

J’en profite pour l’entraîner à tuer, pour passer le temps, et parce qu’on ne sait jamais.

Lu la mort d’ivan Illitch, de Tolstoï. En conséquence : incapable d’écrire, et obligé de rester allongé jusqu’au lendemain.

1969 : Mort de l’écrivain américain Jack Kerouack. Je m’en fiche, je déteste tous les écrivains de la beat generation.

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