DU 23 AU 30 AVRIL 2018

OÙ BARBARA MANQUE DE GÂCHER MON VOYAGE À NAPLES EN MOURANT 

Admiror, paries, te non cecidisse ruinis, qui tot scriptorum taedia sustineas* peut-on encore lire sur les murs de Pompéi de la main d’un anonyme visionnaire, deux mille ans avant l’avènement des réseaux sociaux.

Voilà pourquoi j’ai décidé de m’adresser à vous, chers abonnés, par le biais d’un nouveau numéro de ma lettre d’information**.

* Je m’étonne, mur, que tu ne te soies cassé la gueule sous le poids de toutes les niaiseries sur toi inscrites (traduction Francis).

** newsletter

23 avril

Le chauffeur de taxi qui nous conduit de l’aéroport de Naples jusqu’à notre appartement insiste, à l’arrivée, pour que nous lui versions cinq euros de plus que la tarifa fissa — le tarif forfaitaire. Il explique sans rougir que non è scritto nulle part, mais que c’est bien le tarif officiel. Ce bandit qui nous a déjà détroussés de deux euros supplémentaires pour les bagages ne nous a même pas menés au pied de l’immeuble. Je lui explique dans un italien incertain qu’il ne saurait être question de me laisser ainsi escroquer. L’enragé met alors un terme à la conversation, grimpe rapidement dans son vilain taxi et s’éloigne à toute allure. Je jubile d’avoir triomphé, avant d’apprendre qu’il emporte avec lui le téléphone de Barbara resté sur la banquette arrière. Notre hôte, à qui nous contons notre mésaventure, est d’un grand secours moral et logistique. Son réseau wifi est protégé par un mot de passe consitué de son prénom, accolé à celui d’un autre ho
mme. Il nous explique que leur séparation étant récente, il ne l’a pas encore changé. Je trouve cela triste et romantique à la fois. Puis nous regardons tous trois bouger sur un plan numérique de Naples un petit point bleu représentant le téléphone, et par extension le taxi, en commentant tristement ses déplacements.

Je dîne d’une délicieuse pizza à quatre euros et cinquantes centimes.

24 avril

L’appartement surplombe un immense et tranquille jardin. J’apprends par notre hôte qu’il a été remporté aux cartes par le président de l’Association Napolitaine des amis Marcel Proust. Ne s’y rendant que fort rarement, il le destine à ses quinze chats dont Bakouk, enterré là il y a plusieurs années. C’est une extraordinaire coïncidence, car je suis moi-même plongé dans la lecture de la Recherche, et je vis avec deux chats.

Un peu plus tard, attablé au marché devant un espresso, je me demande comment contacter la mafia napolitaine afin de leur proposer mes services de tueur froid sous le nom de Il timido, que je trouve plus original et mystérieux que le trop simple Il francese. Dans la foulée j’ai l’idée d’établir un calendrier dans lequel j’inscrirais tous les évènements mondiaux et personnels que j’aimerais commémorer. Ainsi, ce jour, par exemple : anniversaire de la mort de l’écrivain Daniel Defoe. Quid si deux évènements méritent d’être commémorés le même jour ? En l’espèce, la journée mondiale des animaux de laboratoire. Il me faudra établir des critères de choix.

Je me rends au cimetière des Fontanelle, lieu souterrain où sont exposés les ossements, notamment les crânes, des nombreuses victimes de catastrophes successives. On a fait sécher longuement leurs corps avant de classer et d’empiler leurs os : les crânes avec les crânes, les tibias avec les tibias et ainsi de suite. Malgré mon insistance, Barbara se refuse à me faire sécher à Naples après ma mort, afin que mon crâne soit rangé avec les autres.

On voit un peu partout à Naples des cornicelli, petits talismans rouges en forme de corne ou de piment destinés à éloigner le mauvais oeil pour peu qu’on les frotte de façon adaptée. Je mets un temps infini à en choisir un à l’étalage d’un artisan. Je le frotte avec application, et cela fonctionne immédiatement car une cliente du chauffeur de taxi de la veille nous fait savoir qu’elle a retrouvé le téléphone de Barbara.

Le soir, épuisé par l’effervescence napolitaine, je termine la lecture d’un recueil de nouvelles du très bon écrivain américain Richard Yates.

25 avril

Dans le quartier espagnol, seul quartier de Naples qui ressemble à Naples, un pâtissier nous vend de nombreux et délicieux gâteaux. Il m’annonce un prix si modique — un euro et quatre-vingt centimes — que je pense avoir mal compris, ou bien que le pauvre homme s’est trompé, mais non.

Sur le Pausilippe, à la suite de je ne sais quelle association d’idées, je demande à Barbara si elle pense que le chanteur Chris Isaak est déjà venu à Naples. Elle l’ignore. Je fais halte dans un magasin de vêtements. La vendeuse, très professionnelle, effectue de nombreux aller-retours entre les rayonnages et ma cabine d’essayage en s’extasiant habilement devant mon italian style. Je ressors ainsi les bras chargés de nombreux sacs.

Au Museo Archeologico j’admire bien sûr les mosaïques de Pompéi, mais je suis plus ému par un graffiti de phallus : l’artiste l’a dessiné exactement comme je dessine les bites. Fraternité d’âme au-delà des âges. À la bibliothèque du musée je demande à la caissière pourquoi diable il n’y a pas d’ouvrage en français sur la vie quotidienne à Pompéi, alors qu’il y a des ouvrages de Thomas Mann sans rapport avec quoi que ce soit dans le musée, traduits en espagnol qui plus est. Elle ne comprend pas le français et c’est beaucoup trop compliqué à expliquer en italien. Je quitte le musée furieux et déçu.

Je remarque alors que le revêtement rouge du cornicello acheté la veille disparaît à force d’être frotté et que mon doigt, dont la peau est désormais très irritée, a gonflé de façon inquiétante. Dans le même temps, je réalise que les napolitains font un usage existentialiste du klaxon.

Au dîner, j’avise dans la pizzeria un japonais solitaire qui porte un costume blanc et des lunettes rondes cerclées d’écaille. J’ai l’intuition que c’est un ancien cadre de Mitsubishi qui a tout quitté pour venir écrire un livre en Europe. Au moment de partir, le serveur me tapote amicalement l’épaule, ce qui me plonge dans la félicité.

Je me transforme lentement en pizza.

26 avril

Gêné par mon jean taille basse tout neuf, je parviens tout de même à gagner le bureau du loueur de voitures afin de filer vers Pompéi. Devant l’entrée des ruines, de nombreux vendeurs à la sauvette agitent leurs bras, une bouteille d’eau glacée dans les mains. J’en achète une, qui m’explose au visage. A l’intérieur de la vénérable enceinte, il y a un snack. D’abord en état de choc — comment a-t-on pu laisser faire une chose pareille — je ne cesse par la suite d’en parler à Barbara dès que j’ai retrouvé mes facultés. Bien vite, elle ne m’écoute plus. Soudain, une jeune fille s’effondre sur les pavés deux fois millénaires.

Nous dormons dans un palace à Sorrente : c’est mon anniversaire et celui de la catastrophe de Tchernobyl.

27 avril

Je fais face à la mer sur la terrasse. J’entends une douce musique. Je me retourne : c’est le vieux japonais étrange et décadent que j’ai croisé au petit-déjeuner qui s’est installé au piano. Il joue divinement Claude François puis Chopin. Je m’approche pour mieux l’entendre, il continue de jouer quelques instants puis se lève timidement, se saisit de sa canne, et s’excuse d’avoir fait du bruit. Il me fait une très forte impression. J’ai moi aussi une très belle canne à la maison.

À Ravello, je me rends à la villa Rufolo. La visite de la tour est d’une nullité absolue mais j’apprends par le guide, qui tient sans arrêt des propos sans rapport avec le sujet, qu’un écrivain américain ayant résidé plusieurs années à Ravello aurait écrit qu’on ne saurait distinguer le bleu du ciel de celui de la mer en regardant l’horizon. Qu’est-ce que c’est que ces conneries.

Anniversaire de l’arrestation de la bande à Bonnot et du duel des Mignons d’Henri III. Impossible de choisir.

 28 avril

En chemin pour visiter la villa Cimbrone, nous passons devant la maison dans laquelle André Gide a écrit L’immoraliste. Je suis pris d’une forte envie de retourner voir le guide de la villa Rufolo pour lui demander de cesser de parler de l’écrivain américain, et de parler d’André Gide à la place. Par ailleurs, je conte à Barbara l’histoire du duel des Mignons d’Henri III, mais elle semble peu intéressée, sauf peut-être par le passage où Caylus, qui a sottement oublié sa dague, est obligé de parer les coups de son adversaire avec son bras et meurt de ses dix-neufs blessures trente-trois jours plus tard. Je sais bien que j’ai déjà reperdu son attention lorsque je lui précise que Montaigne avait vigoureusement condamné ce duel.

Les magnifiques jardins de la villa ne sont pas suffisamment protégés par le faible coût du billet d’entrée, et sont donc sont livrés aux abominations des touristes — pas moi, les autres. J’ai alors l’idée, inédite je crois, d’imposer l’envoi préalable d’une lettre de motivation afin de pouvoir visiter certains sites d’importance. Il faudrait bien entendu du personnel pour étudier et classer ces lettres, mais les curieux en short et autres adolescents criards occasionneraient moins de dégâts et, partant, de frais d’entretien. Soudain, un oiseau, peut-être irrité par mon eugénisme intellectuel, défèque sur mon téléphone neuf.

Alors que je quitte les jardins, une femme me demande : Is it bautiful ? et je lui réponds : Yes.

Et si elle n’avait pas trouvé cela joli ? Que pensera-t-elle de moi ce soir, demain, les autres jours ?

Arrivée à Positano.

Le port infesté de boutiques de mode sent mauvais. Pour s’en éloigner, il faut grimper de très nombreuses marches, ce que je fais d’un pas souple et alerte sous le regard envieux d’hommes dont le corps semble près de les lâcher prématurément en raison d’une hygiène de vie déplorable.

Anniversaire de la première communion de Barbara.

 29 avril

En chemin pour le navire qui doit me mener à Capri, je croise un chat pouilleux aux canines inférieures immenses qui me fait songer à la mort. J’informe Barbara que je vais peut-être mourir aujourd’hui. Elle n’écoute pas.

Arrivé au port de Marina Grande, je parviens à louer un scooter sans même avoir mon permis sur moi alors que c’est pré-requis à la signature de tout contrat de location. Ce manque de professionnalisme m’effraye tant que j’hésite à enfourcher le véhicule, de peur qu’il soit mal entretenu. D’autant que je repense au mauvais présage du chat aux canines inférieures démesurées. Je grimpe sur la machine cependant, et passe haut la main le test de maîtrise que le gérant m’impose. Je pilote sans encombre jusqu’à Anacapri où, moyennant une forte somme d’argent, un batelier nous mène admirer la Grotta Azzura, dont la contemplation s’avère difficile car il chante comme un gondolier. Capri et Anacapri me déplaisent profondément — venimus hoc cupidi, multo magis ire cupimus comme on dit.

Le 29 avril 1945, Hitler épousait Eva Braun — la veille de leur suicide.

 30 avril

Je commets un acte illégal en grimpant par dessus la grille du Reale Observatorio Vesuvio, puis je visite des ruines d’Herculanum après avoir consommé une très mauvaise granita. Je suis impressionné par les squelettes de l’ancien bord de plage. Barbara est très malade et s’endort sur moi contre un mur antique ombragé.

Visite de la Maison aux cerfs dans laquelle je me trouve tout à fait bien. Envie d’en copier les plans pour une future maison. Barbara s’endort à nouveau, sur l’herbe. Puis dans la voiture.

A l’aéroport, elle est soignée pour une forte migraine et nous craignons de louper notre avion, mais les médecins la relâchent juste à temps après plusieurs piqûres. Elle ne mourra pas.

En regardant ma toute nouvelle carte d’identité, je réalise que lorsque j’irai la renouveler la prochaine fois, je serai probablement en fauteuil roulant.

J’échoue au portique automatique avant l’embarquement. Je me sens immédiatement coupable, mais deux italiens reviennent sur leurs pas pour m’aider, et cela ne fonctionne toujours pas. Un employé de l’aéroport tente également sa chance, mais toujours rien. Il ne s’excuse pas pour ce désagrément mais me fait passer par une porte dérobée. Je bombe le torse discrètement. Barbara me fait savoir que nous aurions gagné du temps si je n’avais pas hésité aussi longuement à m’engouffrer au travers des portes qui s’étaient ouvertes tout à fait normalement la première fois. Je suis déçu.

À Bordeaux il pleut.

Anniversaire de la mort du chanteur français Gregory Lemarchal.

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