DU 14 AU 20 MAI 2018

OÙ J’ENTRETIENS UNE RELATION AVEC NADINE MORANO ET ME GARDE D’OMAR SY.

Cher abonné,

J’espère qu’un jour on jugera de ce que je fus par ce que j’ai su souffrir : ces mots de Jean-Jacques Rousseau, je les fais miens à l’issue de cette semaine.

14 mai

J’achève ma routine matinale par la consultation de ma phablette, et j’éprouve une grande joie : Nadine Morano a de nouveau liké plusieurs de mes photos sur Instagram durant la nuit, et en particulier celle de la bouteille de bain moussant Casimir qui m’avait été offerte lorsque j’étais enfant sous laquelle elle a écrit ces mots, qu’elle a assortis d’un petit drapeau français et d’un coeur : Nostalgie quand tu nous tiens.

C’est donc gonflé à bloc que je fonce au supermarché, en quête d’un produit miraculeux, car j’ai lavé ensemble du linge de couleur et du linge blanc. Mes beaux vêtements achetés à Naples sont d’un vilain rose pas italian chic pour deux sous. De retour chez moi je lis scrupuleusement le mode d’emploi, dilue soigneusement la poudre magique dans l’eau, je verse l’ensemble dans le compartiment à lessive, et je presse d’un doigt tremblant, le bouton de départ d’un programme sans prélavage.

Tout à cette mission de sauvetage, j’ai oublié de faire les courses. Je me rends donc chez Voldemort. En réalité il ne s’appelle pas ainsi, mais j’ai toujours cette crainte d’être poursuivi pour provocation à la haine raciale si je l’appelle par son nom, aussi dis-je désormais : je vais chez Voldemort chercher des dattes, ou bien encore je suis passé chez Voldemort et ses avocats étaient superbes. L’épicier arabe est celui dont on ne doit pas prononcer le nom.

Je croise François l’homme libre. C’est ainsi qu’il s’était présenté à moi dans ce bar où les bagarres étaient fréquentes, courtes et violentes : François l’homme libre. Ses longs cheveux blancs, sa barbe blanche fournie lui donnaient l’air d’un philosophe antique. Il ne devait sa liberté qu’aux minima sociaux ainsi qu’à une pension d’invalidité mais cela n’entamait en rien son sentiment de liberté, que je lui enviais. Mais aujourd’hui François l’homme libre, qui a pris de l’embonpoint, boite sérieusement. Son regard est trouble et sa démarche incertaine : il est pris plus que jamais pris de boisson. Je crains qu’il ne me reconnaisse pas depuis tout ce temps, aussi m’abstiens-je de lui demander de ses nouvelles. D’autant qu’à mesure qu’il approchait ainsi l’abîme, j’embellissais et resplendissais. Je comprends soudain que François l’homme libre est mon portrait de Francis Gray. Ô Oscar Wilde ! Nous pensions que tu avais inventé cela ! Jah qu’ai-je fait ? Tous mes méfaits, toutes mes petitesses, c’est François l’homme libre qui en a payé le prix, tandis que je paradais dans le monde.

Mon linge est toujours rose.

Le soir, dîner avec des amis animalistes. Le mot est entré au Petit Robert, de même que le mot frotteur. Nous levons ensemble nos verres à l’avènement d’un monde un monde meilleur pour les animaux et pour les hommes. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille la lecture cet essai du philosophe Patrice Rouget : La violence de l’humanisme.

Je n’ai pas su cuisiner les haricots azuki que j’avais acheté sur la foi de leur nom et de leur forme. Les invités mangent poliment, de même que Barbara, mais pour ma part je touche à peine au disgracieux contenu de mon assiette. Ma professeur de clarinette m’envoie des messages de rappel au sujet du cours de demain, je m’éclipse discrètement et parviens à gagner un jour de répit au prix d’un habile mensonge.

Anniversaire de la naissance de Wilhelm Steinitz, premier champion du monde officiel d’échecs, mort fou après avoir défié Dieu en lui laissant l’avantage d’un pion.

15 mai

Déprimé et nauséeux. Mangé trop de Krounchy fruits, ou bu trop de lait d’avoine. Inquiétude causée par l’apathie de l’électricien qui ne rappelle pas : j’ai toujours, tapi au sein de mon réseau électrique comme une bête féroce en forêt, un appareil déréglé qui consomme comme un damné.

J’achète La foi d’un écrivain de Joyce Carol Oates.

Je dîne de roquette, peut-être périmée.

L’homme qui devait occuper ce soir la chambre meublée que je loue ne se manifeste pas ; il aurait du arriver il y a plus de trois heures. Je me perds en conjectures sur la raison de ce retard. L’homme est certainement mort. Quelle autre raison aurait pu l’empêcher de me tenir informé de son retard ? Je consulte nos échanges en ligne afin de m’assurer qu’il ne l’a pas fait. Je consulte son profil : Jah ! un unique commentaire, très mauvais. Tout ceci prend une déplaisante tournure. Il finit par répondre à une heure indue à un mien message pour m’informer, sans s’excuser, qu’il sera là demain. Je réveille Barbara pour lui dire mon indignation.

Il y a cent-un ans, le général Pétain devenait commandant en chef français à la place du général Nivelle.

 16 mai

Toujours déprimé.

Je me rends à mon cours de clarinette en tramway ; au sortir de mon cours le trafic est interrompu. On m’engage à emprunter un bus dont l’arrêt est introuvable. Je décide alors de rentrer à pied en dépit de la distance qui me sépare de mon domicile et de chaussures inadaptées à ce type d’effort bien que très jolies.

Lorsque je parviens à destination près de deux heures plus tard, je suis épuisé. Il est l’heure de sortir déjeuner mais je ne le puis, car j’attends l’homme discourtois qui n’est pas venu hier. J’attends longtemps au son des gargouillis de mon estomac creusé par l’effort. Soudain, du bruit dans la chambre : l’indélicat est manifestement arrivé avant moi, et Barbara l’aura accueilli sans m’en informer.

Je me traîne jusqu’au restaurant. Une jeune femme me sourit dans la salle, peut-être une lectrice fidèle qui m’attendait, sachant que j’ai ici mes habitudes. Je lui souris en retour et commande mon habituel sandwich falafel. À la table voisine se trouve un homme à l’horrible tonsure, barrée d’une mèche ramenée en arrière. Je suis comme hypnotisé. C’est que mes cheveux se faisant plus rares, et craignant de bientôt les perdre tout à fait, j’observe avec attention les hommes frappés par cette malédiction ; fascination morbide ou désir de puiser des forces dans les yeux de ceux qui conservent un regard fier, je ne sais. L’homme se tient immobile, le poing à la hanche devant son assiette vide. Est-il empoisonné au curare ? Ou bien est-ce sa terrible infirmité qui lui a ôté le goût de vivre ?

Mais non, il se lève, ajuste son sac Queshua, et se dirige vers la caisse. C’est alors que je remarque l’acteur Omar Sy qui me fixe près de l’entrée. Dans son oreille, l’ingénieux petit dispositif appelé oreillette. Je comprends qu’il est en contact avec des complices, et qu’on me tend une embuscade comme celle qu’avait tendue le Mossad à Eichmann. Jah sait combien je regrette d’avoir tweeté cette blague raciste sur Omar Sy. C’était il y a trois ans, je suis différent aujourd’hui. L’homme qu’ils veulent faire payer n’est plus !

La jeune femme continue de sourire à chaque personne pénétrant dans le restaurant ; elle doit souffrir d’une forme inversée de la maladie de Tourette. Un petit homme originaire du moyen-orient entre et s’assied face à elle. Il fait mine de sortir quelque chose d’un sac Tati, une bombe peut-être. Je songe à crier, tout à la fois pour alerter l’assemblée et échapper à Omar Sy à la faveur de cette diversion. En fait de bombe, l’homme montre à la femme au perpétuel sourire deux tableaux, si laids que son beau sourire s’évanouit.

Je profite de ce qu’Omar Sy est aux toilettes pour quitter le restaurant à la hâte. Après m’être assuré que ni Omar Sy ni ses sbires ne me suivaient, je m’assieds en terrasse pour siroter un thé à la menthe. Un jeune homme souffre d’une bien incapacitante maladie : il expectore sans cesse. Puis il hurle au téléphone dans un dialecte guttural. Son interlocuteur ne semble pas prendre la mesure de sa détresse, ni lui procurer le réconfort dont il a besoin. Lorsqu’il a raccroché, il expectore de nouveau puis écoute de la musique via le haut-parleur de son téléphone : Il souhaite oublier un instant, par la grâce de la musique, qu’il souffre d’une maladie peut-être mortelle.

Journée mondiale de la coeliaquie.

 17 mai

Déprimé.

Une femme assise sur le trottoir tient un écriteau : Famille Syrinne. Je m’étonne que cette femme connaisse le pseudonyme de Nabokov du temps où il écrivait dans des revues berlinoises destinées aux russes blancs émigrés. Mais pourquoi l’orthographie-t-elle Syrinne et non Sirine ? Enfin, pourquoi n’emploie-t-elle pas simplement le patronyme de Nabokov, bien plus connu que son pseudonyme ? Fadaises, cette femme est une imposteur. J’enrage lorsque je repense à ce jeune homme malade si courageux que j’ai croisé hier.

Séance de travail fructueuse avec mon amie scénariste, dont l’atelier anti-moustique a finalement été annulé car elle était la seule participante.

Je me décide à faire du rangement dans mes tiroirs. Je retombe sur les excellents résultats de mon test à l’effort. Le cardiologue n’ayant pu m’établir de feuille de soin ce jour-là, Il m’avait demandé de repasser à son cabinet. J’ai oublié de le faire. Cet homme est encore plus déprimé que moi. Je me souviens l’avoir croisé, avant le test, devant le distributeur de friandises du service cardiologie de l’hôpital : il avait en main deux Snickers et un paquet de cigarettes. À l’issue du test, après m’avoir chaudement félicité, il m’avait dit : Moi je mange de la merde et je fume deux paquets pour crever plus vite — retranscription incertaine en raison de son fort accent vietnamien.

Le maréchal Pétain continue sa belle carrière ; il y a soixante-dix-huit ans il était nommé vice-président du Conseil.

 18 mai

Peu de temps après son départ en catimini, le locataire me téléphone afin de savoir si je n’aurais pas retrouvé, dans la chambre, un classeur contenant des cartes. Je descends inspecter les lieux, que je trouve dans un état déplorable ainsi que le laissait présager le commentaire fait à son sujet par un précédent bailleur. Des restes de sandwich, des papiers gras, des bouteilles vides, une boite d’insuline, mais de classeur, point. Je dis au locataire qu’il me semble bien improbable qu’il ait oublié ici son porte-cartes. Je le questionne, tel un policier bienveillant, l’aidant à reconstituer le fil des évènements.

J’apprends alors que non seulement il se revoit parfaitement placer le classeur dans sa valise, mais que celle-ci s’est ouverte dans la rue sur le chemin de la gare ce dont il s’est aperçu tardivement. Pensait-il que le classeur était revenu dans la chambre de façon surnaturelle ? Je l’ignore. Quelle logique peut présider à certaines intelligences ? Je l’ignore.

L’homme semble en outre me soupçonner de lui cacher la vérité et d’avoir conservé son classeur : celui-ci contenait, dit-il, un ensemble de cartes d’une valeur de quatre-cent euros. Mais quelles cartes rares et ridicules peut-il bien contenir ? Des Pokemon, des figurines de football Panini, des portraits de basketteurs américains, des Dongeons et Dragons Ball Z ? Je compatis malgré ces soupçons déplacés car, jeune adolescent, je collectionnais les cartes téléphoniques — qui n’existent plus comme tant de choses que j’ai connues.

J’exerce une fascination sur les femmes jusqu’à leurs six ans environ. Cela se vérifie de nouveau à la terrasse de ce café où j’ai rejoint Barbara et une artiste de ses amies. Une enfant qui passait sur le trottoir s’arrête devant moi et se refuse à avancer. Je ne sais que faire pour la débloquer, lui donner une photo de moi peut-être ? mais je n’en ai pas avec moi.

Je lui montre une photo de mon chien sur ma phablette, lui glisse un mot gentil, et cela fonctionne : elle accepte de se remettre en route, certes à regret et se retournant souvent. Sa mère l’encourage doucement : Nous repasserons par-là, et tu pourras revoir le monsieur. L’enfant rassurée sourit alors à la vie.

Invité chez des personnes possédant deux énormes chiens Rottweilers. Ceux-ci, d’une extrême gentillesse, sont effrayés par les ridicules démonstrations d’agressivité de mon propre chien terrorisé par leur carrure. Les Rottweilers patauds et moi jouons, roulons sur l’herbe, et je suis aux anges tandis que l’un feint de m’arracher un bras et que l’autre me trempe la calotte crânienne de bave. Au loin mon chien, loin de ressentir une quelconque jalousie, mange dans la gamelle de mes compagnons de jeu puis dérobe leurs plus précieux jouets.

La légion française saute sur Kolwezi.

 19 mai

Je promène le chien lorsque je reçois un appel téléphonique matinal. Je ne comprends rien de ce que baragouine ma correspondante car le vent souffle. Excédée, elle hausse la voix, et je finis par entendre : C’est la mamie du p’tit chien. C’est manifestement un faux numéro. Mais la femme insiste. Épiphanie, enfin : c’est Mélanie l’opticienne. Fêtant bientôt les deux ans d’ouverture de son magasin, elle souhaite s’assurer de ma présence. Elle ne cache pas sa déception lorsque je lui apprends que Je ne pourrai malheureusement en être : je me pars en visite pour plusieurs jours chez mes vieux parents.

Le trajet en voiture est long et difficile. La discussion que nous avons eue avec Barabara avant mon départ, au sujet la querelle entre légitimistes et orléanistes, m’a beaucoup fatigué. En partant, je l’ai conjurée de ne pas céder à la propagande orléaniste mais je demeure inquiet.

Je m’arrête à une aire de repos pour la première d’une longue série de pauses. Au pied d’un arbre, je ferme les yeux, bercé par le bruit du passage des voitures, je me détends en grattant la terre. Mais voici qu’un souriceau enragé me mord le doigt ! Je hurle, mon chien s’affole. Je lève mes doigts tremblants à hauteur de mes yeux : c’est en réalité une écharde. Je respire profondément puis je l’extrais, dents serrées, avant de me remettre en route.

J’arrive enfin à bon port après avoir frôlé la panne d’essence par pingrerie. Je salue brièvement mes parents, installés devant la télévision dont le volume a été poussé au maximum, et je me réfugie dans ma chambre d’enfant, préférant remettre à demain les longues discussions sur des sujets d’importance tels que : Et chez toi, ça va ? Mon père à demi-sourd me signale toutefois qu’il fera très attention à être silencieux durant mon séjour.

Lecture de Joyce Carol Oates dont j’ignorais tout jusqu’ici, la confondant au surplus avec Mary Higgings Clark.

Anniversaire de la naissance d’Hô Chi Minh.

 20 mai

Horrible nuit. Le chien a aboyé a deux heures du matin pour une raison connue de lui seul. À trois heures, mon père s’est levé et a farfouillé en divers endroits de la maison. Puis il a demandé au chien, d’une voix forte, si ça allait la petite, et il s’est recouché. À cinq heures, il a cogné des meubles les uns contre les autres puis, à six heures, il a écouté des flashes d’information à la radio.

Je fantasme dans un demi-sommeil que je suis toujours à Bordeaux, aux côtés de Barbara.

Je me lève et me traîne dans la cuisine, profitant de ce que mon père écoute désormais de l’opéra dans sa chambre. Je fais chauffer du café à la hâte pour fuir au jardin. Je n’ai pas encore bu une gorgée tiède qu’il déboule, et me pose mille questions au sujet du prochain déjeuner. Je jette un oeil hagard à la pendule : il n’est pas huit heures.

Mon neveu arrive avec femme et enfants — mes petits neveux, que je vois en trois dimensions pour la première fois. Les enfants se mettent à pleurer dès qu’ils me voient. Il poussent de véritable hurlements lorsque je les prends dans mes bras. Les parents, gênés, trouvent des excuses au comportement indigne des enfants : fatigue, chaleur, trajet, et ainsi de suite. Je suis perplexe : l’un des enfants est de sexe féminin et sa détresse semble contredire la théorie exposée plus haut.

Les parents des jumeaux sont occupés par les soins qu’il faut leur prodiguer. Mes propres géniteurs sont peu mobiles en raison de leur âge avancé. Aussi suis-je en charge du déjeuner : une paëlla surgelée qu’il convient de réchauffer. Il semblerait qu’on ait oublié mon allergie aux fruits de mer et mon végétalisme. Je me tiens devant les plaques de cuisson les lèvres gonflées, la langue enflée, les yeux rougis, et je songe au suicide. Lorsque je vois que mon père a coiffé ma mère d’un bob Suze trop petit pour elle afin de la protéger d’un soleil inexistant, je suis véritablement à deux doigts de passer à l’acte.

Pas de souvenirs du déjeuner, comme souvent les traumatismes. Je tente de me faire accepter des enfants durant le reste de l’après-midi, en dépit de mon visage déformé par l’allergie qui les effraie. Lorsqu’ils partent je suis littéralement exsangue.

Terminé la lecture de Joyce Carol Oates.

Il me faut un mètre-laser.

Journée internationale des abeilles.

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