DU 28 JANVIER AU 17 FÉVRIER 2019

OÙ ON M’ACCUSE DE HARCÈLEMENT MALGRÉ MON AUTISME

Chèr(e) abonné(e),

Tchekhov disait : La foule croit qu’elle sait et comprend tout ; et plus elle est sotte, plus ses horizons lui semblent vastes.

Lundi 28 janvier

Barbara est triste.

Chez le psychiatre j’évoque ma porosité générale, et à ses sentiments en particulier — les sentiments de Barbara, pas ceux du psychiatre qui en semble dénué.

Je lui explique qu’il s’agit même à mon sens de macroporosité*. Cette précision importante pour cerner les contours du phénomène le laisse de marbre.

Il me regarde et attend la suite.

Je le regarde aussi.

Nous nous regardons, en silence.

Qu’attend-il de moi ?

La patiente de dix heures trente sonne à la porte.

Nous nous regardons toujours, comme dans un western italien sans musique.

À quoi pense-t-il ?

Pour ma part, je me demande ce que je fais là, semaine après semaine, à regarder un type silencieux.

Enfin je me lève et lui tends trois billets — j’ai égaré mon chéquier — que j’ai eu beaucoup de mal à me procurer en raison des troubles civils que connaît le pays, qui conduisent les banques à condamner les distributeurs.

Il fouille sa poche arrière droite à la recherche d’un billet à me tendre en retour, et rompt enfin le silence : À la semaine prochaine.

Sur la Place de la Bourse, on a dressé une publicité géante pour la filiale de la société américaine Uber spécialisée dans la restauration à domicile. Je mets du temps à la comprendre, car le visuel — un visage d’homme — n’évoque en rien la livraison de nourriture.

J’ai toujours besoin de temps pour comprendre les réclames, à l’exception peut-être de celles qui mettent en scène des petits personnages animés en situation : par exemple, des bonshommes ricanants figurant des bactéries sur une dent ou dans une cuvette de toilettes.

La Place de la Bourse n’est certes pas la plus belle place du monde**, mais est-ce une raison pour la laisser ainsi défigurer au nom du mercantilisme ?

Qu’attendre d’une municipalité qui accepte que des bateaux de croisière géants répandant leurs émanations de pétrole le long de quais et leurs vilains touristes dans la ville ?

Lorsqu’ils ne sont pas embarqués dans un petit train infantilisant, ils se dandinent derrière leur guide tels des canetons en bermuda tout heureux d’être reliés en bluetooth*** au micro de leur maman canard.

Sous la publicité pour la société américaine, des slogans contestataires que je pourrais signer.

Dans le tramway, un adolescent aux oreilles si magnifiquement décollées que le jour qui filtre au travers de ce vitrail de chair éclate en mille nuances délicates.

Les Airpod qu’il y a fichés, loin de gâcher le parfait équilibre de chair et de lumière, sont un point d’orgue instillant un peu du génie industriel humain dans cette oeuvre divine.

Instrument inconscient de la Beauté, inattendue Joconde moderne au regard vide, te voici à mes yeux l’égal de la charogne de Baudelaire.

Lecture de Winter is coming, écrit par Pierre Jourde après la mort de son jeune fils. Ce dernier composait de la musique, que l’on peut encore écouter en ligne, sous le nom de Kid Atlaas.

C’est un livre poignant et révoltant sur la mort d’un jeune homme de vingt ans. Dans La première pierre, Jourde racontait comment des villageois mécontents l’avaient agressé, lui et sa famille, après qu’il eut écrit un livre dont l’action se déroulait dans leur village, qui était aussi le sien.

La plupart n’avaient pas lu le livre, mais tous avaient été rendus furieux par les prétendus secrets de famille qu’il y révélait, et l’image qu’il donnait de ses habitants.

Le petit Gazou — c’est le surnom du fils de Pierre Jourde — avait été si effrayé par cette tentative de lynchage qu’il s’était enfui par les rues du village.

Il y a quelque chose d’éminemment émouvant à le retrouver dans ce livre, à l’aube de sa mort programmée, au seuil d’une vie pleine de promesses.

1393 : Bal des ardents.

Le roi déséquilibré Charles VI a la riche idée lors d’un charivari — une fête bruyante et costumée comme on en donnait à l’époque en marge du carnaval — de se déguiser en sauvage avec cinq de ses compagnons pour faire peur aux convives.

Ils font coudre sur leur personne des costumes de lin qu’ils enduisent de poix et couvrent de plumes et de poils d’étoupe afin d’apparaître velus.

On a la présence d’esprit d’éteindre toutes les torches dans la salle et d’en interdire l’accès à quiconque durant la fête ; mais voici que le duc d’Orléans, frère du roi, complètement ivre et ignorant de la consigne, se joint à la fête en brandissant une torche car on y voit goutte.

Alors qu’il l’approche du visage d’un des sauvages pour voir s’il peut le reconnaître, il y fout le feu ainsi qu’à tous les sauvages enchaînés entre eux, et il s’en faut de peu pour que le roi s’enflamme lui aussi.

Quatre membres de la noblesse partent en fumée.

Le peuple est furieux d’être dirigé par des débiles. Le roi en ressort encore plus déséquilibré. Le duc d’Orléans est obligé de construire une chapelle.

* Lorsque le diamètre des pores est supérieur à 50 nanomètres.

*** La Place Stanislas à Nancy lui est bien supérieure.

** Le bluetooth est un procédé technologique qui utilise la fréquence radio émise par les dents d’un ou plusieurs usagers pour connecter deux appareils entre eux sans recourir à un fil. Le procédé n’est cependant pas sans danger puisque certains utilisateurs ont vu leur dents bleuir après un usage intensif, ce qui a donné son nom à la technologie dans un souci de transparence.

Mardi 29 janvier

Dans la rue, le vent qui se lève et siffle annonce la tempête à venir.

Le chien manque de s’envoler et me lance des regards où l’incompréhension le dispute à l’indignation. Peut-être me prend-il pour Éole ?

Alors qu’il marche en rasant le sol, une boîte de plastique volant dans les airs lui cause une grande frayeur. Il ne s’attendait pas à ce que le danger puisse venir du dessus.

Les rares passants se pressent de regagner leurs foyers et nous faisons de même.

J’ai une pensée pour mes amis pakistanais Amir et Barbatruc* qui doivent toujours dormir dehors en attendant le rendez-vous lointain fixé par le centre d’accueil.

Montaigne, toujours, alors qu’au dehors souffle désormais la tempête : Nos jugements sont encore malades, et suivent la dépravation de nos mœurs. Je vois la plupart des esprits de mon temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant une interprétation vile, et leur imaginant des occasions et des causes vaines.

1860 : Naissance de Tchekhov.

* Voir envoi précédent.

Mercredi 30 janvier

Lecture tout le jour du chef-d’oeuvre de l’écrivain tchèque Karel Čapek : La guerre des salamandres.

J’ai déjà évoqué le livre dans un précédent envoi. Čapek est un fantastique écrivain. Que pourrais-je bien raconter de cette journée qui fût plus important que cela ?

1927 : Naissance de Boris Spassky, malheureux et chic tenant du titre de champion du monde d’Échecs lorsque le génial et perturbé américain Bobby Fischer mit fin à l’hégémonie soviétique sur le noble jeu — il est toujours un peu absurde d’ainsi réduire les échecs — en pleine guerre froide.

Jeudi 31 janvier

Barbara, très fatiguée, part se ressourcer seule pour le week-end au bord de la mer.

Je suis inquiet pour elle.

Je vois un beau film japonais au cinéma.

1961 : Le chimpanzé Ham est le premier de son espèce à être envoyé dans l’espace.

Au décollage, on l’appelait encore Chimpanzé 65 ; et il n’a été baptisé Ham qu’après le succès de sa mission.

Il avait pourtant déjà un nom, qu’on lui avait attribué après l’avoir enlevé à sa famille au Cameroun : il s’appelait Chang. Mais il fut décidé que cela n’était pas suffisamment américain.

Chang reçut à son retour sur terre, pour toute récompense, une pomme.

Vendredi 1er février

Une aggravation de certains troubles comportementaux, de difficultés sociales et relationnelles, une hypersensibilité, auxquelles s’ajoutent lectures et discussions, me conduisent à m’interroger sur le point de savoir si je ne souffrirais pas, depuis toujours, d’un trouble du spectre de l’autisme.

J’ai donc rendez-vous avec une psychologue spécialisée pour un long entretien visant à déterminer s’il convient de pousser plus loin les investigations.

Les trois heures passent à grande vitesse tant il est m’est agréable de parler à cette femme bienveillante de ma détestation de la couleur fushia, de mon impossibilité de toucher du bois mouillé, de mon incapacité à m’allonger dans une baignoire, de mes centres d’intérêts restreints et successifs, et ainsi de suite, et ce sans passer pour un taré.

Elle ne cille pas plus lorsque je lui explique que je dois porter des boules Quiès et un casque de chantier par-dessus pour me couper du bruit ambiant que lorsque je lui fais un exposé sur les fourmis de feu et les fourmis tisserandes.

Elle semble trouver tout naturel que je lui fasse sans cesse préciser ses questions, jusqu’à ce que l’éventail des réponses possibles ne se restreigne à une seule, ou à deux.

L’entretien étant filmé, je fais mon possible pour maîtriser mes gestes répétitifs et présenter à la caméra mon meilleur profil.

Elle ne proteste pas lorsque, ayant constaté que c’est impossible sans me contorsionner bizarrement, je lui fais déplacer la caméra à plusieurs reprises.

Je repars chez moi chargé de questionnaires à faire remplir à mon entourage.

1954 : Appel de l’Abée Pierre. Quel malheur que je n’aie pu le retweeter à l’époque, Twitter n’ayant pas encore été inventé.

Samedi 2 février

En l’absence de Barbara je cède à la faiblesse physique et morale qui caractérise notre époque. Je regarde de mauvais films en streaming sur mon canapé tout en mangeant des aliments de faible qualité nutritionnelle.

Ma seule activité physique, outre la mastication, sera de sortir rapidement le chien en survêtement — que je n’aurai passé que pour l’occasion. S’il me semble ainsi communier avec mes contemporains, je me dégoûte cependant profondément.

1882 : Naissance de James Joyce.

À Trieste, il a pour étudiant un certain Ettore Schmitz, qui lui servira de modèle principal pour le personnage de Leopold Bloom.

Ce Schmitz est plus connu sous le pseudonyme d’Italo Svevo, auteur de La conscience de Zeno. On meurt dans l’état précis où on est né : avec des mains faites pour saisir et incapables de serrer, écrit-il dans Une vie.

C’est un fait, l’élève m’inspire plus que le maître.

Dimanche 3 février

Je brosse longuement mon chien qui, une fois cela fait, ressemble un peu moins à une hyène.

Lecture des Essais : Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour objectif à mes pensées, que je ne contrôle et n’étudie que moi. Et si j’étudie autre chose, c’est pour soudain le rapprocher à moi, ou plutôt le faire entrer en moi. Et il ne me semble pas faire une faute, si, comme il se fait dans les autres sciences sans comparaison moins utiles, je fais part de ce que j’ai appris en celle-ci, même si je ne me satisfais guère du progrès que j’y ai fait. Il n’est pas de description aussi difficile que la description de soi-même, mais c’est la plus utile. Encore se faut-il peigner, encore faut-il bien se présenter et s’arranger pour sortir en public. Or je m’apprête sans cesse, puisque je me décris sans cesse. La coutume considère comme vicieux de parler de soi, et le prohibe obstinément par haine de la vantardise qui semble toujours être attachée à nos propres témoignages. Cela s’appelle couper le nez de l’enfant au lieu de le moucher.

Retour de Barbara, à qui son week-end n’a malheureusement pas beaucoup profité.

1468 : Mort de Gutenberg, ruiné, malgré sa fabuleuse invention.

Sa tombe est aujourd’hui perdue, il est impossible de s’y recueillir.

Lundi 4 février

Un triste contretemps me conduit à annuler mon rendez-vous chez le psychiatre. Je lui devrai tout de même le prix de la séance. Mais comme il ne parle presque pas, c’est finalement du pareil au même.

Au moins n’aurai-je pas eu à le contempler, assis dans son fauteuil à côté de son ordinateur dernier cri, à attendre qu’il s’anime.

Barbara et moi déjeunons d’un couscous sur la place, puis je me hâte de rentrer afin de terminer un dossier de candidature pour une place dans un espace de travail partagé réputé de la ville.

Celui-ci ne serait composé que d’artistes et serait idéalement situé en bord de Garonne, le tout moyennant une participation modique, mais les aspirants sont nombreux.

J’ai des sueurs froides lorsqu’il s’agit de répondre à la question : Comment pourriez-vous participer à la vie du lieu ?

Je regrette cette drôle d’idée que j’ai eue — il ne s’agit manifestement pas d’un endroit où les résidents vont travailler mais où ils vont participer à la vie du lieu.

Que faut-il entendre par là ? Parle-t-on d’effrayants happenings ou de simplement faire la vaisselle à tour de rôle ?

Puisque le dossier est quasiment terminé, je l’envoie tout de même. Il sera toujours temps de me raviser si on m’accepte parmi les artistes. J’ai répondu succinctement à la question : J’attends de voir le lieu car il m’est impossible de me prononcer en fonction des éléments actuellement en ma possession.

Mon ami Grégoire D. envisage de venir à Bordeaux pour trois jours. Il est aussi indécis que moi, aussi n’a-t-il de cesse de changer d’avis, ce qui m’empêche de m’organiser en fonction ; il me demande en outre des informations sur tout et n’importe quoi.

Il a beau être mon plus vieil ami, il est véritablement exaspérant aussi décide-je de ne lui répondre que lorsqu’il aura pris son billet de train en photo et me l’aura envoyée.

1912 : Franz Reichelt s’élance du premier étage de la Tour Eiffel avec une sorte de parachute de sa confection qui ne fonctionne pas.

Il s’écrase au sol dans lequel son corps creuse un trou profond de quinze à vingt centimètres selon les personnes présentes. Il meurt.

Mardi 5 février

Rendez-vous avec ma coach.

Il s’agit de faire le point sur mes avancées depuis notre dernière entrevue, ainsi que de déterminer des mesures appropriées, réalisables, pour me permettre de lutter contre mes travers.

Je fais de petits dessins qui représentent mon temps, découpé en morceaux, en sphères d’activités, et je les arrange ; le but étant de ne plus avoir ce sentiment d’écroulement perpétuel.

Nous convenons qu’il serait utile que je travaille hors de chez moi de temps à autre.

Pas question d’attendre la réponse du lieu partagé dont il a été question plus haut, dont les dirigeants m’ont effrayé avec leur histoire de participer à la vie du lieu ; je profite de la motivation qui me porte à l’issue de chacune de ces séances de coaching pour aller visiter un autre espace partagé tout près de chez moi.

L’homme qui me fait visiter les lieux est avenant, mais je ne comprends pas bien ce qu’il dit car il ne s’exprime pas clairement — non pas qu’il ait un accent étranger ou des difficultés d’élocution, mais ses propos manquent de précision.

Barbara, qui m’accompagne, se fait comme souvent l’interprète du chaos qui semble peupler le crâne de nos contemporains et s’écouler par leur bouche.

L’endroit est agréable et doté d’un ingénieux dispositif sur lequel on place son doigt pour déclencher l’ouverture de la porte devant lequel je m’émerveille.

Alors que nous buvons un thé sur la place après la visite, Barbara me dit qu’elle aimerait aller aux sports d’hiver.

Je n’y suis pas retourné depuis une quinzaine d’années moins, et d’ailleurs je ne sais pas plus skier que je n’aime skier — ou faire de la luge. Cela semble lui faire tellement plaisir que je me résigne pourtant, et fais semblant de trouver que c’est une bonne idée. Nous réservons immédiatement un hôtel, et je me dépêche de penser à autre chose.

C’est le moment que choisit Grégoire D. pour m’envoyer de nombreux messages me demandant si tel ou tel hôtel est convenable, comme si je connaissais tous ceux de la ville.

1983 : Klaus Barbie est incarcéré à Lyon après son extradition de Bolivie.

Mercredi 6 février

Grande créativité matinale : j’invente Tiken Jah Pacochère, avatar animalier de l’un de mes chanteurs favoris.

J’énumère à Barbara les raisons pour lesquels la relation entre Dolph Lundgren et Grace Jones, dans les années quatre-vingt, représente à mes yeux une sorte de perfection glamour inégalée depuis lors.

Je ne suis pas encore décidé pour l’espace de travail partagé visité la veille, malgré son admirable dispositif d’ouverture. C’est un engagement : les places s’y louent au mois, et il faut être certain que les autres usagers seront des êtres civilisés.

Je me rends dans un autre espace, que l’on peut louer à l’heure. Les boissons chaudes sont comprises, aussi en bois-je plus que de raison pour amortir le prix. Alors que je sors des toilettes — trop de boissons chaudes — je tombe sur de nombreuses femmes attendant leur tour en file indienne. Il n’y a que des femmes dans cet espace, je l’avais déjà remarqué. Je comprends mieux pourquoi il n’y a presque plus de papier aux toilettes.

Je regagne ma place ; d’autres femmes, venues de l’extérieur, défilent devant une boîte contenant des serviettes hygiéniques et la prennent en photo.

Il s’agit d’une initiative des gérantes du lieu au bénéfice des femmes sans abri, qui fait grand bruit dans la presse locale.

Une autre parle au téléphone, ne comprenant pas qu’il convient, en ces lieux, de minimiser les nuisances.

Décidément, ce n’est pas possible : j’irai signer demain le contrat de résident permanent au sein de l’espace précédent, où l’ambiance m’y a paru bien plus studieuse. Il s’agit d’une entreprise qui occupe tous les lieux, et loue les quelques places restant disponibles. Les allées et venues y sont donc réduites, et il n’y a pas de boîte à serviettes hygiéniques.

J’ai l’idée d’écrire un petit livre auto-publié intitulé Contre Mario dans lequel j’exposerais tous mes griefs à l’encontre de ce petit personnage de jeux vidéo. Et toujours mon Histoire personnelle du Minitel — la venue de Grégoire D. tombe donc à pic, nous confronterons nos souvenirs ; mais il a le temps de changer encore plusieurs fois d’avis.

Le soir, tandis que je promène le chien, j’avise un enfant qui porte un appareil photo à ses yeux au moment où mon compagnon défèque. Cela me rappelle ma première photo artistique, je veux dire avec une intention artistique : il s’agissait également d’un chien qui chiait.

Je souhaite à cet enfant de connaître la même carrière photographique que moi.

Lu bien peu de livres depuis le début de l’année. Faiblesse morale.

1945 : Naissance de Bob Marley.

Journée sans portable — en réalité désormais 3 jours, du 6 au 8 février.

Les utilisateurs sont invités à réfléchir à leur usage du téléphone portable, à l’initiative de l’écrivain Phil Marso.

Je n’avais jamais entendu parler ni de lui, ni de son idée qui doit être de plus en plus difficile à mettre en oeuvre si j’en crois la nomophobie* que je constate partout autour de moi.

* Il ne s’agit pas là d’une énième oppression dont se plaindre ou se repaître, mais de la phobie liée à la peur excessive d’être séparé de son téléphone mobile.

Construit par contraction de l’expression anglaise no mobile-phone phobia, le mot est mal choisi, car il donne à penser qu’il est fondé sur le grec nomos, signifiant loi, évoquant donc plutôt une peur excessive des lois.

À chaque époque ses peurs.

Jeudi 7 février

Lecture de George Duhamel, La confession de Minuit.

Il s’agit du premier volume d’une série de cinq qui constitue le cycle Vie et aventures de Salavin.

Notre homme est pris un matin par un désir irrépressible d’effleurer l’oreille de son patron. Une fois renvoyé, il sombre dans la déprime, la paresse et le dégoût de lui-même malgré les efforts affectueux de sa mère — évidemment, de nos jours, il aurait passé ses journées sur le réseau social Twitter où il aurait rencontré beaucoup de personnes comme lui, mais nous sommes en 1920.

Ce brave Salavin me fait penser au Roquentin de La nausée mais je n’ai pas envie de gifler Duhamel, contrairement à Sartre.

1962 : Coup de grisou à Luisenthal près de Sarrebruck : 298 mineurs morts.

Vendredi 8 février

On m’accuse sur Internet*, aux côtés d’internautes renommés, d’avoir compté à la fin de l’année 2010 parmi les membres d’un groupe de discussion privé sur le réseau social Facebook.

La rumeur du jour est qu’il aurait servi à coordonner des attaques homophobes, misogynes, racistes, antisémites et j’en passe, visant de pauvres et innocents twittos** se déclarant aujourd’hui victimes de harcèlement en bande organisée. C’est absurde.

Au sein de ce groupe, que l’on rejoignait sur invitation de l’un de ses membres — lesquels ne ne connaissaient pas forcément — il était parfois discuté en commun, en marge d’échanges humoristiques et anodins, de la meilleure façon de démontrer la crédulité et le manque de professionnalisme des journalistes en place pour leur faire reprendre des rumeurs fausses et absurdes, de titiller le premier degré des internautes les plus tartuffes, ou de rédiger de fausses confessions pour de médiocres sites collaboratifs.

Le groupe étant pour partie composé de jeunes journalistes, ou aspirants journalistes parisiens — ce qui m’avait conduit à le quitter rapidement car ils ne partageaient pas ma haine de François Hollande — certaines prétendues victimes affirment aujourd’hui que leurs piètres parcours professionnels y ont été déterminés par une coalition aux intentions patriarcales, racistes ou homophobes — selon leur groupe de rattachement ou fonds de commerce favori — ayant eu pour finalité de les empêcher d’accéder à de hautes fonctions au sein des rédactions.

Aucune ne semble remettre en question la qualité de son travail — s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, puisque la plupart commettait, et continue de commettre, des textes puérils, écrits à la va-vite en réaction à l’immédiate actualité, parfois bêtement militants et toujours écrits dans un français hésitant.

J’assiste, consterné, à une sorte d’auto-légitimation de la médiocrité : Si je n’ai pas réussi, si j’écris aujourd’hui pour des sites internet jetables, c’est parce qu’on m’a empêché de faire mieux.

À la victimisation s’ajoute bien vite la mauvaise foi — vite, vite, prendre le train en marche — plusieurs individus maquillant leurs blessures d’égo en blessures de guerre ; c’est un véritable défilé de gueules cassées, d’amputés agitant leur moignons, dont les savates traînantes couvrent la voix de victimes véritables, car il doit y en avoir, victimes d’individus et non d’un groupe.

Et la foule de prendre pour argent comptant les propos de mythomanes revanchards, de s’offusquer et fondre sur les coupables désignés, associés, à qui l’on prête de faramineux pouvoirs au détriment de la logique, de l’honnêteté, et du droit. Jah reconnaîtra les siens.

* Internet est une sorte de gros Minitel.

* Usagers du réseau Twitter, à savoir majoritairement journalistes, chômeurs, étudiants, graphistes, cybermilitantes, et plus généralement toute personne ayant du temps libre à profusion — je suis un twitto.

1836 : Davy Crockett arrive en renfort à Fort Alamo.

Samedi 9 février

Le primo-romancier Matthias Jambon-Puillet, tel un Schindler inversé, publie une liste des membres présumés du groupe.

Je ne figure pas sur cette liste, ce dont certains, qui s’estiment harcelés par ma ligne éditoriale depuis des années, s’offusquent grandement.

Une fois cette première liste largement partagée, puis courageusement supprimée, une seconde fait son apparition consécutivement aux tractations qu’on peut imaginer : Lui il doit y être, une fois il s’est moqué de moi, et patati et patata.

Cette seconde liste, toujours incomplète, comprend mon nom, ou plutôt mon pseudonyme, ainsi que les noms de personnes qui n’ont jamais fait partie du groupe et sont livrés, comme les autres, à la vindicte numérique.

Le primo-romancier Jambon-Puillet se fend par ailleurs d’un texte dans lequel il raconte le harcèlement — réel, ainsi que je l’apprends à cette occasion — dont il a été victime, et ce comme si tout le groupe l’avait connu, approuvé, organisé, et non uniquement certains de ses membres, qu’il désigne pourtant nommément.

Quand je pense que j’ai failli acheter son livre malgré son apologie du sexe violent !

Dans le troupeau des pseudo-victimes, beaucoup qui s’étaient amusées à se moquer de lui en lisant certains de ses textes à haute voix pour les publier en ligne ; elles s’excusent bien vite de cet affreux crime — qui n’est rien de moins que l’invention du podcast — de peur d’être clouées au pilori à leur tour.

Voici donc les membres de la liste de Jambon, membres du groupe ou quidams fauchés à la hâte, déclarés coupables d’infractions pénales par association par la populace — quand bien même ils auraient tout ignoré des agissements reprochés à certains, auraient quitté le groupe ou n’en auraient même jamais fait partie.

Les insultes pleuvent indifféremment.

Sanction suprême du temps, on se désabonne* en masse des comptes Twitter des listés, on en appelle à une réaction punitive des employeurs.

La présente infolettre connaît une première vague de désabonnements : pas question de lire un harceleur.

Parmi les internautes avec lesquels j’échange depuis des années qui se dissocient rageusement de ma personne sur la foi de ces accusations, aucun pour me demander ce qu’il en est de cette histoire.

Je regarde pensivement les échanges privés que nous eûmes, dans lesquels à l’occasion ils moquaient ouvertement les victimes auto-désignées, du temps où souligner la nullité des écrits de Machin ou commenter les détails de vie privée que Machine étalait publiquement n’était pas encore du harcèlement mais le simple exercice de la liberté d’expression.

Mais enfin, bon débarras.

A posse ad esse non valet consequentia**, dis-je comme souvent à Barbara tout en tapotant mon oreiller de millet avant d’éteindre la lumière.

1894 : Mort de Maxime Du Camp, auteur délaissé par la postérité, ami de Flaubert qui toujours lui fit de l’ombre.

Il faut dire que ses Souvenirs littéraires, dans lesquels il fit de maladroites révélations, comme l’épilepsie de Flaubert, lui valurent quelques animosités.

Je garde un bon souvenir de Mémoires d’un suicidé, mais n’est-ce pas là une dangereuse incitation au suicide ?

* Vague équivalent contemporain du soufflet, en moins risqué.

Le degré immédiatement supérieur est le blocage : on invisibilise le coupable comme dans certaines tribus africaines.

Le réseau social, alors informé de votre fragilité, ne fera alors plus apparaître ses propos sur votre écran.

** De la possibilité d’une chose on ne doit pas conclure à son existence.

Dimanche 10 février

Une femme souffrant de troubles psychologiques — selon ses propres dires — m’accuse sur internet de l’avoir harcelée personnellement durant plusieurs années au moyen d’allusions publiques sournoises qu’elle seule, dit-elle, pouvait comprendre.

Ainsi, cette fois où j’ai évoqué le culte Wiccan que je trouve grotesque, et que pour mon grand malheur, elle pratique.

Je rejoins à mon corps défendant le catalogue des causes de ses multiples problèmes psychologiques et existentiels.

Tout irait pour le mieux à l’asile, si des pseudo-journalistes ne relayaient pas ses propos sans la moindre prudence, la moindre vérification, sans le moindre professionnalisme enfin.

Je me vois donc affublé du titre de harceleur dans la presse, sans autre forme de procès.

La même femme déclare à qui veut l’entendre que j’ai également harcelé deux autres internautes de ses amis, comptant parmi les gueules cassées, blogueurs rémunérés par un torchon numérique dont le rédacteur en chef figure du reste sur la liste de Jambon — c’est à lui qu’ils doivent de tirer quelque subsistance de leur tristes piges ; vont-ils se vautrer dans la dissonance cognitive, ou réclamer sa tête ?

Toujours personne pour se pencher sur la définition du mot harcèlement, pour le distinguer de la moquerie ou de la satire. Tous les bébés sont jetés avec l’eau du bain. La terreur règne, les tartuffes sont à la parade.

Un tour à la brocante sur la place, où mon bouquiniste favori, qui connaît mon coeur et mes goûts, dit en me voyant arriver : Ah, Monsieur Montaigne. Le vil flatteur ne saurait me faire plus plaisir ; je rougis en regardant le sol et faisant pivoter mon pied sur les pavés.

Je lui achète de nombreux livres.

Je joue quelques parties d’échecs en ligne, que je remporte.

Les membres du groupe les plus en vue publient tour à tour des excuses dignes de celles d’apparatchiks pris dans les procès Staliniens.

Parmi eux, certains dont je sais pertinemment que rien ne saurait leur être reproché.

Est-ce la crainte de perdre leur emploi, car ils soupçonnent la faiblesse et la lâcheté et la faiblesse de leurs employeurs ? Ont-ils été rongés par l’air fétide du temps, qui toujours exige plus d’excuses et de contritions publiques ?

Leurs efforts sont vains, c’est du sang que réclame la foule des avatars. Parmi ceux qui réclament leurs têtes avec le plus d’insistance, d’anciens compères de moquerie — non, pardon, de harcèlement.

1837 : Mort de Pouchkine.

Lundi 11 février

Chez le psychiatre j’évoque les difficultés relationnelles que je connaissais à la petite école, avec la plupart de mes camarades mais aussi avec la maîtresse.

Je me souviens notamment de la façon dont elle m’avait ouvertement critiqué car je coloriais mon heaume de chevalier en papier avec trop d’application.

J’étais trop lent, trouvait-elle, comme Barbara trouve aujourd’hui que je suis trop lent pour découper les légumes. Mais je ne voulais pas laisser de zones non coloriées sur mon heaume, que je voulais le plus beau du spectacle à venir, tout comme je veux aujourd’hui que mes légumes soient coupés le plus joliment possible.

De là, j’en viens à parler de mon premier changement d’école et la honte que j’avais ressentie le premier jour, car je portais des manches courtes laissant apparaître mes bras trop poilus pour un enfant de six ans — du moins le pensais-je.

Le psychiatre dit : Les poils, c’est aussi le père. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

À vrai dire, cela m’évoque beaucoup de choses mais ce n’est pas le lieu d’en parler.

Étrangement, certains de ceux — et surtout de celles — qui m’accusent de harcèlement me harcèlent en critiquant mon physique et en proférant des menaces d’agressions physiques à mon encontre.

C’est la faillite généralisée de la pensée ; j’ai le sentiment d’assister à un véritable cas d’école d’échauffement irrationnel des foules qui n’est pas sans me rappeler, toutes proportions gardées, l’affaire de Hautefaye.

Je ne peux résister à la puérile tentation de lâcher quelques blagues pour faire rager tous ces philistins, d’exhumer des tweets tendancieux, parfois ouvertement humiliants, publiés en leur temps par les accusateurs les plus virulents du jour.

Aucun parmi eux ne semble réaliser ce qu’il peut y avoir de ridicule à juger aujourd’hui une époque distante de presque dix années à partir d’extraits choisis, tronqués, tirés de leur contexte, de ce qui était une vaste conversation entre tous.

Je suppose que ce sont les mêmes qui affirment sans crainte et avec certitude qu’eux, ils auraient été résistants et non pas collabos.

Heureux idiots.

1858 : Bernadette Soubirous témoigne de l’apparition d’une jeune fille à Lourdes.

Voilà pour les faits.

L’Église se livre alors à un storytelling avantageux et dit : C’est la Vierge Marie.

Mardi 12 février

Je vois depuis quelques matins un frère rastafari qui joue seul au ballon sur les quais.

Il le frappe du pied pour le projeter contre un mur ; le ballon rebondit et lui revient. Il le frappe à nouveau du pied, le mur renvoie le ballon, et ainsi de suite.

J’imagine bien sûr qu’il m’est envoyé par Jah, mais dans quel but ?

Les premières sanctions, infondées en droit comme en fait, tombent : c’est que dans les rédactions parisiennes, on n’a pas beaucoup de courage et la mémoire courte.

Les petits chefs font profil bas, se séparent sous la pression de ceux dont ils n’ignoraient aucunement l’appartenance au groupe privé honni, aux blagues de qui ils riaient de bon coeur, avec qui ils recherchaient une connivence parfois gênante ; ils tremblent aujourd’hui du tremblement douloureux du crapaud* : et si leurs désormais ex-collaborateurs allaient rafraîchir la mémoire de la foule ?

C’est que tout ceci se déroulait aux vu et au su de chacun.

J’ai toutes les peines du monde à trouver un dog-sitter en vue de notre prochain départ aux sports d’hiver.

1914 : Mary Phelps Jacob dépose le brevet du soutien-gorge.

* Rimbaud, Les assis.

Mercredi 13 février

J’accompagne Barbara qui se rend à un rendez-vous dans dans la ville de Libourne ; je l’attends dans café donnant sur la place principale bordées de belles arcades.

La majorité des clients me semble alcoolique.

Les plus rougeauds sont au comptoir, pour réduire j’imagine la distance entre leur boisson et leur gosier.

Le patron se fait enguirlander par une vieille femme car, par habitude, il lui a servi un Ricard alors qu’elle avait exceptionnellement demandé un café.

C’est le royaume des jeux à gratter ; chacun tire une pièce de sa poche et gratouille consciencieusement d’un air blasé. Personne ne s’attend à gagner.

Un type entre et serre les mains des habitués à la chaîne : lorsqu’il arrive devant ma table il manque de me la serrer aussi et se ravise au dernier moment. On a frôlé le drame, car je n’aurais su comment réagir s’il n’avait pas finalement retenu son geste. Nous aurions sûrement engagé un ballet d’hésitations, de mains tendues puis retirées, de sourires gênés.

Une jeune femme, qui ne semble pas alcoolique, me regarde avec insistance. En d’autres temps, j’aurais trouvé cela normal mais aujourd’hui j’ai peur qu’elle se plaigne, si je lui rends ses regards, de harcèlement.

La boulangère auprès de qui j’achète un sandwich m’accable de reproches muets : il est évident qu’elle pense que je ne sais pas utiliser le sans contact, alors que c’est elle qui me tend l’appareil d’une drôle de façon.

Tandis que je mange mon sandwich sur un banc de la place, une autre femme vient s’asseoir à mes côtés.

Je m’éloigne prudemment.

Quelle ville maudite ! C’est à se demander comment elle a pu voir naître et mourir Jean-Pierre Martinet dont tous les livres sont à lire si vous ne l’avez déjà fait.

1633 : Galilée est arrêté par l’Inquisition à Rome.

Jeudi 14 février

C’est la Saint-Valentin. Alors que j’amène le chien chez sa dog-sitter je me dis que j’aurais dû acheter des roses, que j’aurais distribuées aux femmes dans la rue pour leur montrer que je ne suis pas un harceleur.

Il n’est peut-être pas trop tard ?

Mais non, je dois encore faire ma valise et j’ai du travail. Je me contente de leur sourire fixement lorsque je les croise, et ce sourire n’a rien d’un sourire de harceleur car j’y mets tout mon coeur.

Nous fêtons Barbara et moi l’anniversaire de notre rencontre. Elle avait un sourire éclatant, des yeux couleur de lagune vénitienne*, de hautes pommettes trahissant des origines slaves, et elle portait une irrésistible casquette.

La casquette est aujourd’hui égarée, mais tout le reste est demeuré.

La purge continue dans les rédactions et sur les réseaux sociaux.

La lâcheté de certains continue de me dégoûter. Des néo-victimes en mal d’attention se dressent pour expliquer en substance que si elles ont eu des relations sexuelles de leur plein gré avec certains membres du groupe maudit, c’était qu’elles y étaient forcées car il fallait s’afficher avec eux pour paraître cool comme disent les jeunes.

Ce qu’elles gagnent en attention, elles le perdent bien sûr en dignité mais nous ne vivons pas, comme chacun sait, dans une économie de la dignité.

* Je n’avais pas encore visité Venise à l’époque. C’est donc après-coup que j’ai enfin pu mettre un nom sur cette indéfinissable et séduisante couleur.

1483 : Naissance de Bâbur, fondateur de la dynastie moghole. J’ai découvert l’existence de son fantastique Journal par Nicolas Bouvier dans L’usage du monde.

Vendredi 15 février

J’assiste dans la rue à un spectacle désolant.

Un homme klaxonne comme un damné le temps qu’un livreur remplisse son office. Il finit par sortir de sa voiture et remonte la file d’une démarche gorillesque jusqu’au véhicule de livraison au volant duquel vient justement de s’installer le chauffeur. Il hurle à la fenêtre, frappe le rétroviseur et crache sur le chauffeur. Ce dernier, effrayé et impuissant face à la rage de ce sauvage échappé d’on ne sait où, tente de remettre son moteur en marche en calant plusieurs fois. L’agresseur redescend la file de voitures en paradant, au bruit de la lourde chaîne qui pend à son cou, se grattant les parties génitales à travers son survêtement. La circulation devenue fluide, il se gare devant une sortie de garage quelques mètres plus loin et s’installe en terrasse, hurlant toujours pour lui-même.

Sur le chemin des sports d’hiver j’essaie un bonnet nounours qui me va à la perfection mais me confère un air un peu trop juvénile. Puis, alors que nous buvons une boisson chaude, je dis à Barbara : Je vais faire un test.

J’écris alors les mots samoussa poulet sur le réseau social Twitter.

Le test s’avère rapidement concluant : pluie d’injures et nouvelles accusations de harcèlement*.

L’hôtel de famille à Cauterets est tenu par un certain Christian qui est très sympathique mais fort bavard.

Nous dînons sur place car nous avons opté pour la demi-pension. Le dîner est absolument dégoûtant, mais Christian est si gentil.

Je ne lui en veux pas plus lorsque nous découvrons notre chambre, absolument hideuse et pas feng-shui.

Au lit, je m’amuse des insultes dont je fais l’objet car j’ai écrit samoussa poulet sur Internet, puis j’éteins la lumière, angoissé car je ne sais pas skier et que demain matin, nous serons sur les pistes.

* Il convient d’expliquer cette folie au lecteur.

Un blogueur rémunéré se plaignait précédemment de ce qu’Alexandre H., l’un de mes rares amis, l’avait harcelé en moquant un passage de ce qu’il faut bien appeler, faute de mieux, un article.

Dans ce passage, qui avait déclenché l’hilarité de nombreux internautes, et qui venait à l’appui de propos pontifiants destinés à l’édification des foules, l’auteur racontait qu’on lui avait servi par erreur au restaurant un samoussa poulet.

Or, et voici son crime, Alexandre H. avait postérieurement à cette publication publié un tweet goguenard reprenant l’expression samoussa poulet, assorti d’une image animée rigolote.

Les livres d’histoire qualifieront probablement cet épisode de Samoussagate.

Voici donc le genre de harcèlement que l’on range indifféremment, avec la complicité de journalistes avides, dans le même sac que des accusations de viol.

C’est la Raison que l’on viole.

1974 : L’écrivain dissident Alexandre Soljenitsyne, banni d’Union soviétique, arrive en Suisse via l’Allemagne.

Samedi 16 février

Désagréable et inconfortable passage chez le loueur de matériel de sports d’hiver où je dois sans cesse me déchausser et me rechausser entre deux essayages car je ne veux pas marcher en chaussettes sur le sol froid.

Lorsqu’enfin on m’amène de grosses chaussures à ma taille, que je ferme en soufflant comme un damné, je dois les ôter à nouveau car ma chaussette fait un pli.

Une fois dehors, enfin, je marche de cette marche caractéristique des skieurs qui me fait mal à la tête car je tape trop fortement du talon.

Bien évidemment, mes skis ne cessent de se séparer l’un de l’autre et tombent de mon épaule ; il me faut alors les ramasser alors que je suis gêné par mes bâtons.

Comment peut-on trouver le moindre plaisir à cette activité ?

Fort heureusement il n’y a pas grand monde pour prendre les fameux oeufs.

J’ai toutes les peines du monde à me saisir de mon sacro-saint forfait avec mes gants, car je l’ai enfoui dans ma doudoune. Les gens s’impatientent dans mon dos, et c’est finalement un aimable employé posté près du tourniquet qui attrape mon forfait et le présente à la machine.

Dans l’oeuf, je prends un air décontracté ; j’imagine que je suis un poussin qui va bientôt briser sa coquille, et d’autres choses amusantes.

Lorsque nous arrivons enfin sur les pistes, j’endommage le système de fermeture de ma chaussure droite.

Barbara se penche alors pour tenter de le réparer et je fais malencontreusement tomber les skis qu’elle avait appuyés contre la rambarde.

Ils tombent sur le bout de la chaussure de ski d’un homme qui se met alors à ronchonner.

Barbara s’excuse, et l’homme lui répond : Vous auriez pu me casser la cheville. Sa femme approuve.

C’est complètement absurde, sa cheville est protégée par sa grosse chaussure de ski dont d’ailleurs seul le bout a été légèrement heurté. Barbara s’excuse de nouveau.

L’homme insiste. Bien que très stressé par la situation — ma chaussure ne fonctionne pas, je ne sais toujours pas skier, il va falloir bientôt s’élancer sur les pistes, le soleil se réverbère sur la neige et m’aveugle, je suis trop couvert, il manque de respect à Barbara — je parviens à calmer le jeu en disant : Ferme bien ta gueule elle t’a dit deux fois qu’elle s’excusait.

L’homme ne veut malheureusement rien savoir de cet appel au calme.

Il regarde sa femme, incrédule, puis me répond : Hé ho je vais te casser la gueule.

Mon sang ne fait qu’un tour ; je m’approche en claudiquant, à cause de ma chaussure endommagée.

Je dis : Répète un peu ; il ne répète pas et s’éloigne en maugréant. Je triomphe.

Barbara termine de réparer ma chaussure en me faisant la morale, mais qu’importe : ne suis-je pas un preux chevalier qui ai défendu son honneur ?

Je lui demande de me prêter son écharpe afin de porter les couleurs de ma Dame lors de mes prochaines joutes. Je lui tends la mienne en retour afin qu’elle ne prenne pas froid.

Évidemment, sur la piste, je n’ai de cesse de tomber.

J’étudie pourtant longuement les trajectoires avant de m’élancer, mais je ne peux m’y tenir à cause des skieurs imprudents qui déboulent dans mon dos. Je les invective et je pousse des jurons à chaque nouvelle chute. Barbara se retient de rire, ce qui ajoute à ma fureur.

Je fais une pause durant laquelle je frappe lourdement la neige du poing comme pour la punir d’être la cause de mon malheur. Puis je refuse de me remettre debout sur mes skis et me laisse glisser sur les fesses jusqu’au café, ignorant les regards goguenards.

J’y reste à lire Epicure, tremblotant à cause de la sueur qui refroidit sur mon corps, tandis que Barbara effectue quelques descentes.

Lorsqu’elle repasse me chercher, je suis dans un état proche de la catatonie. J’ai de plus absorbé un infâme panini tiède : comment une entreprise si réputée du temps de ses petits autocollants de footballeurs peut-elle laisser faire de si terribles choses en son nom ?

La dog-sitter est inquiète car le chien se refuse à manger. Je lui explique que c’est parce qu’elle est habituée à avoir un topping de croquettes pour chat au dessus de ses croquettes pour chien, sinon elle pense que les chats bénéficient d’un traitement de faveur, et que j’ai oublié d’en mettre dans son sac.

Le dîner chez Christian est un peu moins infâme que la veille.

Je n’ai plus la force de parler, et de toute façon Barbara ne parvient pas à se retenir de rire lorsqu’elle repense à mes chutes sur la piste.

Cette femme est si diabolique qu’elle mériterait de figurer sur la liste de Jambon.

Je m’endors rapidement, le corps et l’âme brisés.

1941 : Le gouvernement de Vichy prend un décret qui met la France à l’heure allemande.

Dimanche 17 février

Grande satisfaction lorsque nous devons renoncer à remonter sur les pistes en raison de l’arrivée de nombreux vacanciers pendant la nuit.

Nous nous rabattons sur un établissement de bains où je ne puis trouver un repos pourtant bien mérité car les clients sont indisciplinés : je dois même quitter le hamman car certains en troublent la quiétude en papotant.

Je transporte mon corps brisé en poussant de petits cris de douleur dans les rues du village désormais surpeuplé.

Nous décidons d’abréger notre séjour, mais Christian me retient longtemps en me parlant des dates des vacances scolaires des différentes zones.

Barbara, qui sait pourtant que je ne peux pas me dépatouiller de ce genre de situations, ne fait rien pour me venir en aide. Elle me regarde opiner gravement du chef aux propos de Christian comme si je l’écoutais, alors que je suis depuis bien longtemps en état de dissociation mentale.

En chemin nous décidons de nous arrêter à Lourdes.

Tout y est très bien organisé, depuis la vente automatique de cierges jusqu’aux abris construits pour qu’ils brûlent sans craindre le vent. Je bois de l’eau de la source, qui est très bonne mais moins que celle de ma petite maison dans la forêt.

Peut-être cette eau sacrée me guérira-t-elle des douleurs consécutives à ma matinée de sports d’hiver, et de mes péchés numériques ?

À mon retour, je lis le compte-rendu de ma consultation chez la spécialiste.

Elle conclut que l’analyse de notre entretien, ainsi que ses observations cliniques, l’amènent à évoquer un trouble du spectre de l’autisme sans déficience intellectuelle* selon le DSM 5 ; elle recommande un examen psychologique des capacités cognitives et sociales qui viendra compléter cette évaluation.

Soudain, les injures dont je fais l’objet prennent une toute autre dimension : je ne me sens plus seulement insulté en tant que personne, mais aussi en tant que personne neuro-atypique ; cette intolérable psychophobie me fait monter les larmes aux yeux.

Quel bonheur de retrouver mon chien et de lui préparer son topping.

* Autrefois appelé Syndrome d’Asperger.

1909 : Mort de Geronimo.

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