DU 4 AU 17 MARS 2019

OÙ JE VAIS À VENISE MALGRÉ LA FIN DU MONDE QUI VIENT

Chèr(e) abonné(e),

La vie contemplative est souvent misérable. Il faut agir davantage, penser moins, et ne se pas regarder vivre, estimait Chamfort.

Les choses sont plus complexes en réalité.

Si je dois certes agir pour combler le décalage grandissant entre le moment où vous lisez ces lignes et celui où se sont déroulées les ci-dessous aventures, il me faut bien, avant toute chose, me regarder vivre puisque c’est là mon principal sujet.

J’ai bon espoir, cependant, d’augmenter dans les temps à venir la fréquence — ou peut-être la longueur — de mes envois pour mettre un terme à cette situation de crise.

J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur.

Vous remarquerez peut-être, par ailleurs, que j’ai inséré un petit dessin dans l’objet de la présente infolettre ; certains professionnels de la mercatique estiment en effet qu’il s’agit d’un procédé favorisant l’ouverture du courriel par son destinataire.

Personnellement je n’en crois pas un mot, à moins bien entendu de s’adresser à des enfants.

J’ai opté pour un chien — je crois.

Lundi 4 mars

Dans la rue, je suis frappé par une si soudaine prise de conscience concernant le terme de notre civilisation thermo-industrielle que je dois m’arrêter de marcher.

Cela fait longtemps que j’ai compris, intellectualisé, cet inéluctable effondrement ; je ne l’avais simplement pas encore ressenti en moi, physiquement, jusqu’à cette vision que j’ai eue en traversant le passage-piéton : je suis à Biarritz — pourquoi Biarritz — face à l’océan agité, d’une vilaine couleur grisâtre, vidé de toute vie, qui lèche des côtes désolées sous un ciel mauve, le tout faisant penser à un poème de Baudelaire, et je secoue la tête dans un geste d’incompréhension avant placer mon visage dans mes mains.

Me voici donc à présent en pleine crise d’angoisse devant la boulangerie où j’achète parfois une chocolatine.

La boulangère me regarde interloquée, se demandant si je vais entrer oui ou non, à la fin. J’ai envie de lui crier : Pauvre folle, tu ne sais donc pas ? Bouffe tes chocolatines tant que tu le peux ! mais je crains qu’aucun son ne sorte de ma gorge nouée.

J’arrive chez le psychiatre dans un état d’agitation et d’angoisse inédits. Je lui demande s’il aurait un écopsychologue à me recommander. Il me regarde sans comprendre. C’est moi qui dois lui expliquer ce qu’est l’écopsychologie*.

Il me dit, lorsque j’en ai terminé avec mon exposé, qu’il n’a personne à me recommander. Silence. Je lui explique ce que nous avons fait au monde, et ce qui va se passer. Il m’écoute sans bailler pour une fois. Il acquiesce, même. Serait-ce la perspective de notre disparition qui le rend humain ? Je l’ai peut-être sauvé.

Mon angoisse s’apaise à mesure que je lui parle de ma future vie ; comment je compte survivre, physiquement, matériellement et moralement.

Je lui dis : Il faut survivre Docteur, préserver, et se souvenir. La sonnerie de l’interphone retentit. Il me tend la main, visiblement ému. Il me dit : À la semaine prochaine. Je lui réponds : Non, je serai à Venise à l’heure habituelle de notre rendez-vous.

Je pense, mais sans le lui dire pour le pas le déprimer : Et d’ailleurs, tout se sera peut-être effondré d’ici-là.

Le créateur de la très bonne websérie Next explique qu’il se place délibérément en dehors du système de financement classique de l’audiovisuel.

En effet, s’il voulait que son travail soit diffusé à la télévision, il lui faudrait remplir et soumettre des tas et des tas de dossiers, réinventer sans arrêt le genre documentaire, et convaincre les diffuseurs que c’est peut-être certes effrayant mais nécessaire.

Il dit : Il faudrait être un génie à chaque fois.

L’urgence et l’importance du sujet devraient pourtant l’affranchir de ces enfantillages administratifs. On cherche en réalité à faire supporter tout le risque par le créateur, exactement comme dans l’édition.

Et donc, cet homme, qui effectue un travail de salut public, se voit obligé de faire appel au financement participatif ce qui, fort heureusement, fonctionne dans son cas et lui permet d’oeuvrer à peu près librement sans avoir à se soucier des états d’âme de ces idiots de la télévision.

1852 : Mort de Gogol.

Gogol était une insulte si répandue, dans mes jeunes années, que je n’avais pas pu lire Les âmes mortes sans me bidonner chaque fois que je voyais le nom de l’auteur sur la couverture du livre. Il faut dire à ma décharge que je n’étais encore qu’un enfant.

Il me semble que l’expression, si elle a perduré, est beaucoup moins usitée qu’auparavant. Je l’ai vue, une fois, employée au féminin — gogole — par la philosophe Peggy Sastre à l’occasion d’un échange privé.

* À savoir, l’étude des relations que la psyché entretient avec la Nature. Il s’agit, pour faire court, d’effectuer une synthèse entre l’écologie et la psychologie, de prendre en compte les perceptions écologiques lors de la psychothérapie, d’étudier le lien émotionnel de l’homme avec la Terre, de chercher à évaluer la santé mentale en rapport avec l’environnement, et de la redéfinir en incluant le bien-être de la planète entière.

Mardi 5 mars

Toujours déprimé à cause de la fin du monde.

Matinée au bureau où je n’écris pas beaucoup, occupé que je suis à effectuer des recherches sur l’autonomie énergétique et la mise en conserve.

Déjeuner dans des vapeurs de cuisine asiatique en lisant Montaigne. Pourra-t-on au moins sauver l’exemplaire de Bordeaux* des Essais ? Il faut à tout prix sécuriser la bibliothèque municipale ! Et son château, et sa tour aux poutres gravées de citations ?

Quelle perte, pour ce qui restera de l’humanité.

Une amie de Barbara me trouve resplendissant. C’est vrai, mais à quoi bon à présent ?

L’après-midi je dresse les grandes lignes du plan de survie que je compte mettre en oeuvre dans la future maison.

1616 : La Congrégation de l’Index condamne la théorie héliocentrique exposée par Copernic vingt ans après la publication de son ouvrage De revolutionibus orbium coelestium imprimé en 1543 ; le livre ne causa qu’un modeste débat à sa parution, mais trois ans plus tard, une sorte de religious justice warrior écrivit un traité dénonçant la théorie de Copernic comme attentatoire à la vérité absolue des Écritures.

* Ainsi appelé car il est conservé à Bordeaux. Il comporte d’abondantes corrections et annotations manuscrites de Montaigne, rédigées entre l’été 1599 et le 13 septembre 1592, date funeste de sa mort.

C’est un document unique dont la valeur est tout simplement inestimable. Je le défendrais de ma vie s’il le fallait.

Mercredi 6 mars

Je suis stupéfait par cette nouvelle : Barbara sort faire de l’escalade.

Retrouvé ceci, écrit par moi en 2013 :

Je voudrais ici me départir de cette vieille habitude de l’histoire et de la chute, pour ne tenir qu’un journal de consigne où l’on trouverait ce que j’aurais attrapé avant que cela ne s’envole ou ne tombe en poussière : les faits les plus minuscules, les moins notables, comme cette vieille femme descendue du bus ce matin pour traverser le passage piéton en direction du cimetière du sud.

Je le vois, cela se déroule devant mes yeux, mais déjà cela n’est plus, comme le crayon fiché dans le chignon de Barbara dont elle se saisit pour noter quelque chose.

Comment cela peut-il avoir eu lieu si je ne l’écris pas — ou plutôt si je ne m’en souviens pas ; j’en ai assez de cette question à laquelle je n’aurai jamais de réponse.

Et pourquoi donc cette idée de le rendre public, à l’heure où je me délite déjà en un continuum d’images pré-mâchées et de caractères comptés auprès de qui croit me connaître ?

Et avec ça, la sensation que toute la consistance du monde me traverse sans que je sois capable d’en retenir ne serait-ce qu’une infime partie, comme un tamis mal calibré. Ami, lecteur, qu’allons-nous devenir ?

J’étais déjà tourmenté.

1929 : Naissance de l’écrivain photographe voyageur Nicolas Bouvier, évoqué à plusieurs reprises en ces lieux.

J’avais en tête de le faire plus complètement dans le présent envoi, mais il est arrivé quelque chose de dramatique : ses oeuvres complètes sont désormais dans la bibliothèque de la petite maison, au beau milieu de la forêt.

Jeudi 7 mars

Rendez-vous pour un examen psychologique approfondi.

La dame que j’avais déjà rencontrée, que j’ai surnommée La dame de l’autisme, et qui m’avait diagnostiqué, m’explique que l’examen se déroulera en trois temps : d’abord une évaluation des comportements caractéristiques des troubles du spectre de l’autisme, ensuite une évaluation des compétences sociales, et enfin une évaluation des compétences intellectuelles.

Elle utilisera notamment pour ce faire les nombreux questionnaires auxquels j’ai répondu, de même que ceux remplis par Barbara que j’ai désignée comme personne de mon entourage me connaissant bien.

Je comprends qu’il s’agit, grâce à cet examen complet, de mesurer l’ampleur des dégâts puisque la cause est entendue.

Au début, tout se passe bien : on me fait lire des histoires fictionnelles, des mises en situation entre deux individus ; je dois en quelque sorte m’imaginer que je suis l’un de ces individus — quand bien même je ne sais rien de lui.

Dans ces fictions, mon interlocuteur tient des propos peu clairs, probablement pour me piéger, et je dois répondre aux questions : Qu’a-t-il voulu dire ? Que pourriez-vous répondre ?

Par exemple : j’accueille une amie à la descente du train, et elle dit : Oh, ma valise est encombrante. Voilà qui est simple, probablement parce qu’il s’agit de la première histoire de la série ; je dis donc à la dame de l’autisme : Mon amie a remarqué que sa valise était encombrante, et si je trouve qu’elle l’est, je vais acquiescer ; dans le cas contraire, je vais lui dire que je ne la trouve pas encombrante.

La dame de l’autisme ne cille pas, et coche une case dans le document ouvert devant elle.

Seconde mise en situation : deux enfants jouent au petit train. Le petit garçon (moi) a une locomotive bleue, et la petite fille une locomotive rouge. La petite fille dit : Oh, j’adore le bleu. Je dis à la dame de l’autisme : Je réponds à la petite fille que moi aussi j’aime le bleu, et que je suis content d’avoir la locomotive bleue.

Elle coche une nouvelle case.

Les autres mises en situation sont plus difficiles à appréhender, elles contiennent de nombreux pièges et difficultés ; je crois que je réponds malheureusement moins bien qu’aux précédentes.

Il est temps, après ces premiers succès, de passer aux épreuves de compétence intellectuelle — compréhension verbale, raisonnement perceptif, mémoire de travail et vitesse de traitement.

On me demande de donner la définition de certains mots ; je dois réfléchir longtemps car il existe plusieurs réponses possibles selon le contexte. Or, je comprends bien que nous sommes dans le cadre d’une évaluation psychologique et non pas occupés à la rédaction d’un nouveau dictionnaire. Aussi ne choisis-je qu’une définition à chaque fois, mais cela me prend un certain temps car je la veux la plus concise possible ; et surtout je ne veux pas donner à la gentille dame de l’autisme l’impression que j’en fais des tonnes ou que je ramène ma science.

Par la suite, on me demande de trouver le concept qui rassemble des paires de mots, comme par exemple le concept de délicieux fruits rouges pour les mots groseille et framboise.

Enfin, je dois répondre à des questions de culture générale, ce que je rechigne à faire à certains moments, de crainte de passer pour l’intello de service ou, pire, le chouchou de la maîtresse.

C’est au moment des tests de raisonnement perceptif que je m’effondre.

On me demande en effet de rassembler des petits cubes sur les faces desquels sont dessinées des figures géométriques, afin de reproduire le motif qui sert de modèle.

Je peine déjà à agencer les quatre petits cubes ensemble, et je manque de fondre en larmes lorsque la dame de l’autisme en ajoute cinq, portant le nombre de petits cubes à neuf, et que je n’y parviens plus du tout.

Je suis donc dans un état lamentable lorsqu’il s’agit, pour les prochain tests, de compléter des séries de figures qu’elle me soumet, et d’en décomposer d’autres.

La dame de l’autisme me demande sur un ton bienveillant si je souhaite faire une pause ; je lui réponds que j’aime autant en finir puisque je suis si nul.

Nous évaluons donc ma mémoire de travail.

Je dois retenir des suites de chiffres et les réciter dans l’ordre où la dame de l’autisme me les a communiqués oralement, puis en sens inverse, puis en les ordonnant par par ordre croissant.

Je suis épuisé par l’exercice, mais nous enchaînons directement avec de petits problèmes arithmétiques que je réussis fort bien, si j’en crois la moue d’admiration de la dame de l’autisme lorsqu’elle compare mes réponses avec celles fournies par son document.

Enfin, et ce sera la dernière évaluation, nous mesurons ma vitesse de traitement.

Je dois, dans la première épreuve, faire correspondre le plus de chiffres possible à des signes graphiques distincts dans un temps limité — le code m’a préalablement été fourni, par exemple le zéro correspond à un petit trait vertical avec un genre de petit chapeau, le trois correspond à un triangle, et ainsi de suite.

Je n’ai pas l’impression de très bien réussir ce test car je suis occupé à chercher les ressemblances entre le code et l’écriture cunéiforme.

Je préfère ne pas dire à la dame de l’autisme que son test n’est peut-être pas très pertinent car il m’empêche de me concentrer, d’autant qu’elle me présente déjà la dernière étape : il s’agit de comparer des formes complexes avec des formes plus simples, et de déterminer si oui ou non les formes plus simples se retrouvent comme partie des formes complexes.

Je rentre chez moi épuisé, et anxieux à l’idée d’être un handicapé dans l’espace à cause de mes résultats aux cubes.

Je comprends pourquoi je n’ai jamais réussi à faire plus d’une face au Rubik’s cube même avec le livre de martingales qui fournissait le mode d’emploi pour faire les six faces à coup sûr.

Lorsque je fais part de mon angoisse à Barbara, elle ne semble pas surprise le moins du monde ; elle me dit même qu’elle avait remarqué.

Je la regarde sans comprendre ; elle me demande de réfléchir, entre autres, à mon sens de l’orientation : le qualifierais-je de développé ? De même, mon appréhension des distances : la qualifierais-je de correcte ? Et mes capacités cartographiques, les qualifierais-je de satisfaisantes ?

Non mais tu te prends pour la dame de l’autisme ou quoi ? De toute façon on va tous mourir, lui crié-je d’une voix aigüe avant d’aller me coucher pour le reste de la journée avec un livre de permaculture.

1910 : Naissance de Simone Louise des Forest. Elle est l’une des premières femmes à avoir obtenu son permis de conduire, puis elle a participé à sa première course automobile dès 1930.

Elle devient pilote automobile professionnelle contre tous les préjugés de l’époque. Admirée des plus grands, dont le fameux Fangio, elle ouvre l’une des premières auto-écoles dirigées par une femme ; elle enseignera la conduite pendant 25 ans.

C’est elle qui a inspiré la fameuse expression En voiture Simone, dont la forme initiale était : En voiture Simone, c’est moi qui conduis, c’est toi qui klaxonnes.

Vendredi 8 mars

Aujourd’hui nous partons pour Venise.

J’emmène donc le chien chez sa dog-sitter ; le chemin est lent et difficile car, comme à l’accoutumée, elle s’arrête — le chien, mégenré, pas Pénélope, la dog-sitter — à chaque touffe végétale le long des murs des d’immeubles pour la renifler.

C’est là, pour un chien, le moyen de se tenir au courant de ce que les autres chiens ont tweeté en quelque sorte.

Sur le chemin du retour, je distribue des sourires aux femmes, puisque c’est la journée des droits de la femme ; or, elle ont bien droit à mes sourires.

Mais, comme lors de la Saint-Valentin, je n’ose pas sourire franchement car j’ai peur qu’on dise sur internet que je suis un harceleur — on le dit déjà, mais disons qu’on le dise encore plus ; aussi m’arrêté-je à mi-course, en un rictus probablement un peu effrayant, avant de renoncer tout à fait.

Alors que je souhaite retirer de l’argent pour le bateau-taxi à l’aéroport de Venise, le distributeur mange ma carte.

Je reste immobile, et ne sors de mon état de sidération que pour composer le numéro de téléphone qui se trouve sur la machine, afin de signaler cette anomalie à la société exploitante.

Ce faisant je laisse la place à une femme derrière moi. Tandis que j’attends à l’écart qu’on réponde à mon appel de détresse, elle se fait manger sa carte elle aussi. Elle me regarde d’un air mauvais, et je lis sur ses lèvres, tandis qu’elle me montre du doigt, qu’elle explique à son conjoint que je ne lui ai pas dit que je m’étais fait manger ma carte juste avant elle.

Elle me tient manifestement pour responsable de son malheur. Évidemment, puisque, comme je l’ai mentionné, j’étais en état de choc. Cette injustice m’énerve tellement que je l’invective de loin, le téléphone collé à l’oreille.

Enfin on me répond, mais c’est pour me dire qu’on ne peut rien faire, et que ma carte va être détruite. J’enrage.

Rendez-vous, à peine accostés, sur le ponte dell’academia avec notre ami Pierre C. qui se trouvait là pour un son travail.

Je ne l’avais pas rencontré depuis fort longtemps et c’est avec grand plaisir que je le retrouve en ces lieux chargés d’histoire.

Il me recommande, puisque je ne bois plus d’alcool, une boisson industrielle amère appelée chinotto. Il me prévient : Attention, on aime ou on déteste. Je dois dire qu’en ce qui me concerne, c’est un peu des deux.

Il nous quitte bientôt pour aller travailler, non sans avoir pris de moi quelques belles photographies au soleil couchant. Je les envoie immédiatement à quelques amis choisis pour le cas où ils voudraient en tirer des posters.

Nous prenons enfin la direction de la pensione toute proche où nous séjournerons.

Nous étions passés devant le panneau jaune assorti d’une flèche qui la signalait aux promeneurs lors de notre premier voyage à Venise, et je l’avais pris en photo tant il paraissait ancien, traditionnel et vénitien — l’immeuble date du reste du 16ème siècle. Le même jour, j’avais photographié une serviette hygiénique usagée que se disputaient deux mouettes.

Dîner dans un restaurant très chic qu’a réservé Barbara. À la table d’à-côté, un chirurgien français parlant fort à un auditoire d’amis fascinés, surtout les femmes, très décorées et se tenant coites sauf pour ponctuer le monologue du chirurgien d’un petit rire, rendu presque inaudible par les approbations sonores des hommes.

Nuit cauchemardesque à la pensione.

Alors que je m’endormais au son du clapotis du petit canal sur lequel donne notre chambre, de jeunes gens étrangers, dont on se demande comment ils ont pu atterrir ici, mènent une véritable sarabande dans les couloirs.

Barbara se lève pour leur demander de cesser de nuire à la tranquillité des autres pensionnaires. Ils obtempèrent, mais continuent leur fiesta au dessus de ma tête. Barbara ne peut pas leur demander de cesser à nouveau, car elle s’est rendormie.

Je n’y parviens pour ma part qu’au petit matin, un oreiller sur chaque tempe car j’ai oublié mes bouchons d’oreille. Quelques minutes plus tard, les gondoliers commencent leur bordel.

1910 : Élisa Deroche est la première femme au monde à obtenir son brevet de pilote d’avion.

Elle n’est cependant pas la première femme à avoir piloté un aéroplane, puisqu’elle avait été devancée par Thérèse Peltier — qui s’était donc très imprudemment élancée dans les airs sans brevet.

La baronne de Laroche, ainsi qu’elle se fait appeler, s’écrase en 1919 sur la plage du Crotoy.

Certains disent que c’est le tsar Nicolas II qui l’aurait faite baronne après qu’il eut été impressionné par son courage à l’occasion d’un meeting aérien à Saint-Pétersbourg. D’autres rétorquent que c’est vraiment n’importe quoi, et qu’elle utilisait déjà ce pseudonyme lorsqu’elle était actrice de théâtre, c’est à dire bien avant d’être aviatrice.

Samedi 9 mars

Traditionnel — et incroyablement onéreux — petit-déjeuner au Quadri, sur la place Saint-Marc. Les simples touristes vont en face, au Florian.

Le Quadri avait, au delà de la mienne, la préférence de Stendhal, Lord Byron — encore lui*— Alexandre Dumas, Henry James, Proust, et dans un genre artistique plus mineur que la littérature, Wagner.

Je trouve que, de façon générale, les clients du Quadri se tiennent mieux que ceux du Florian — peut-être parce que c’était le café favori des militaires gradés autrichiens durant l’occupation de Venise.

Je suis cependant bien triste de constater que le magnifique chiot que nous avions croisé lors d’un précédent séjour, dont le maître était un membre du personnel, n’est pas là aujourd’hui.

Visite d’une exposition fort intéressante au Museo Correr, consacrée, à la révolution de l’imprimerie entre 1450 et 1500.

J’y contemple longuement, ému, une page de la bible de Gutenberg.

On a prévu une judicieuse animation pédagogique : les visiteurs peuvent utiliser une presse, après avoir encré une sorte de tampon, pour imprimer sur du joli papier un motif ancien. Barbara n’hésite pas une seconde ; elle presse avec application, c’est tout juste si elle ne tire pas la langue sur le côté, puis elle m’offre sa création, que je place dans ma poche intérieure, contre mon coeur.

C’est le plus beau cadeau de ma vie : la traduction d’une force intangible, celle de ses muscles, en une image imprimée, matérielle. C’est un peu comme si elle m’avait offert une sculpture de son souffle, ou un enregistrement sonore de l’odeur de ses cheveux.

L’après-midi je me rends à un atelier de création de papier marbré. C’est évidemment une idée de Barbara, que j’ai accompagnée pour être gentil.

Nous sommes trois élèves, sous la direction d’un artisan qui nous explique comment il travaille et nous montre ses plus belles créations.

Enfin, c’est à notre tour.

Nous trempons le pinceau dans des pots de couleur et les tapotons au dessus d’une solution liquide complexe, à la surface de laquelle nous passons un genre de peigne pour créer des motifs, avant, le cas échéant, de tapoter d’autres couleurs et de repeigner.

Après quoi, il faut placer la feuille de papier très délicatement à la surface de la solution liquide et la récupérer d’un geste à la fois sûr, précis et délicat.

J’ai la grande satisfaction de constater que mes créations comptent parmi les plus belles. Je me prépare à décliner l’offre d’embauche de l’artisan lorsque celui-ci nous propose un café.

Un magnifique chien se précipite en dehors de l’arrière-salle, un chien tel que je n’en avais jamais vu : il s’agit d’un lévrier italien, malheureusement très peureux et donc peu enclin à se rouler par terre avec moi.

Mon tapotis est, après la pause, de plus en plus parfait et mon geste de plus en plus précis. Je prends des libertés, j’ose enfreindre les règles — ce que je ne fais jamais dans la vie.

La touriste anglaise et Barbara n’en reviennent pas et me jalousent. L’artisan me regarde comme s’il avait trouvé en moi le successeur qu’il désespérait de rencontrer un jour ; il me fait penser à ce vieux japonais dans le film Karate kid, à ceci près qu’il a sous les yeux Paper kid, ou peut-être Marble kid.

Nous nous dépêchons de regagner la pensione pour nous changer : ce soir nous serons à la Fenice.

Nous sommes encore tout essoufflés de nous être tant pressés sous les sotoportegos et de nous être habillés à la hâte, lorsque je regarde les billets : je me suis trompé, le spectacle a lieu le lendemain.

Barbara me fait des reproches. Je comprends. Ceci, en plus de mon insolent talent de marbreur de papier, fait beaucoup à digérer pour la pauvrette. Je l’invite au restaurant avec d’autant plus de désinvolture que c’est elle qui règle toute les dépenses depuis que le distributeur a mangé ma carte.

1943 : Naissance du champion du monde d’échecs un peu dérangé Bobby Fisher.

Je lisais justement sa très bonne biographie par Frank Brady lors d’un précédent voyage à Venise, en 2011. Elle vient de sortir au format poche en français sous le titre Fin de partie.

* Voir un envoi précédent pour des détails sur la façon dont ce Byron ne cesse de me gâcher mes voyages en les ayant toujours faits avant moi.

Dimanche 10 mars

Je n’ai jamais visité Torcello, où séjourna Hemingway tandis qu’il écrivait Au-delà du fleuve et sous les arbres ; ce n’est certes pas lui, que je n’apprécie pas spécialement, qui m’attire sur cette île lagunaire, mais plutôt l’impression, probablement fausse, qu’elle est un peu plus préservée que ses consoeurs.

Je ne pourrai le vérifier cette fois encore, puisque nous loupons le bateau ; ce serait, d’après Barbara, parce que j’aurais trop traîné aux toilettes du café.

Le prochain vaporetto ne passera que dans quatre heures, aussi décidons-nous de retourner à Burano.

La visite est, comme il fallait s’y attendre, insupportable.

Tout le monde se déverse sur l’île, emprunte les mêmes parcours et se prend en photo devant les mêmes façades colorées.

Il faut beaucoup s’éloigner pour trouver un peu de calme parmi les chats errants de l’île et méditer sur l’effondrement à venir, que non seulement je ne crains plus, mais que j’appelle de mes voeux ; je parviens difficilement à me remettre de la surpopulation car Barbara n’a de cesse de pester contre le tourisme de masse, comme lors de notre séjour à Lisbonne.

Il y a tant de monde qui attend le bateau du retour que celui-ci est complet. Il nous faut en attendre un second, une trentaine de minutes plus tard, parqués debout comme de pauvres bêtes attendant à l’abattoir.

Barbara, très fatiguée, continue de râler, la tête sur mon épaule. Je tente de faire bonne figure, mais je suis au bord du malaise, ballotté de droite et de gauche contre mes voisins au gré des mouvements de la foule.

Après un évanouissement de plusieurs heures à la pensione il est temps de partir à la Fenice écouter la Deuxième symphonie, Résurrection, de Mahler.

Je suis malheureusement si fatigué que je m’endors jusqu’à ce que la voix de la soprano s’élève et me réveille. Je me redresse et me frotte discrètement les yeux.

J’ai totalement recouvré l’usage de mes sens lorsque l’alto se met à chanter, à tel point que je tombe amoureux d’elle. Son buste se soulève, sa tête s’agite, ses bras s’écartent : elle palpite. Il me semble qu’elle regarde dans ma direction, et ne chante que pour moi, mais peut-être est-ce une illusion d’optique. J’espère qu’elle ne m’a pas vu dormir.

Je calcule, en regardant les gesticulations désordonnées de Myung-Whun Chung, le chef d’orchestre, que mes quelques minutes de sommeil m’auront coûté une vingtaine d’euros.

2005 : le champion du monde d’échecs Gary Kasparov annonce qu’il abandonne la compétition après avoir remporté une dernière victoire au très fort tournoi de Linarès.

En fait, il y est revenu une dizaine d’années plus tard à l’occasion d’un tournoi de blitz que j’avais suivi avec attention via Internet. Je me trouvais alors dans le village de Bugarach où je n’ai pas rencontré, malgré mes efforts, l’intrigant Christ cosmique Sylvain Durif qui y résidait alors — il a depuis été expulsé par les autorités.

Kasparov avait obtenu des résultats très moyens.

Lundi 11 mars

Au matin, nous passons à l’atelier de l’artisan récupérer nos oeuvres, qui devaient soit-disant sécher. Je le soupçonne plutôt d’avoir mis ce temps à profit pour me subtiliser quelques idées et motifs.

Qu’il fasse, j’ai l’habitude depuis que je crée gracieusement sur le réseau Internet. Les adieux avec son jeune chien sont déchirants.

Nous prenons la direction du Danieli pour y boire un café et grignoter quelques gâteaux.

Il y a, dans les profonds fauteuils à côté de nous, une famille très riche mais sinistre. Ils sont clients de l’hôtel ; le père, la mère et la fille ne se parlent pas, ne se regardent pas, scrutent leurs téléphones respectifs d’un air blasé. Après tout, ce ne sont que quelques nuits au Danieli, sans chichis ni tralalas, semblent-ils dire. Je regarde, pour ma part, très longuement une magnifique carte ancienne sur le mur puis je vais régler l’addition avec la carte bancaire de Barbara qui va peut-être devoir songer à demander un prêt à la consommation.

Je consomme un dernier chinotto en attendant le bateau-taxi pour l’aéroport.

Pas de rendez-vous chez le psychiatre aujourd’hui, en raison de mon retour tardif.
Je me demande s’il a pensé à moi ce matin à dix heures.

222 : Massacre de l’empereur romain Héliogabale, pourtant prodigue et démagogue, par une foule enragée ; son corps est traîné à travers les rues de Rome, puis on tente de le jeter aux égouts. Comme ça ne rentre pas, le cadavre est finalement jeté dans le Tibre.

Mardi 12 mars

Travail acharné, dans un genre d’écriture inédit pour moi, pour respecter un délai.

De ce fait, rien d’autre.

Je tousse énormément.

2008 : Mort du dernier poilu français, Lazare Ponticelli.

J’ai n’ai découvert que très récemment qu’un membre de ma famille, portant mon second prénom et le même nom que moi, est mort pour la France en 1914.

C’est qu’il ne figure pas dans l’arbre généalogique que mon père a dressé.

S’agit-il d’un oubli, ou d’un inavouable secret de famille ?

Mercredi 13 mars

Du travail, toujours.

Je prends mes distances avec le réseau Twitter que je trouve décidemment trop bêta.

J’ai la sensation qu’Internet endommage mon système cognitif. Mon état de fatigue — et de maladie — du moment me rend probablement plus perméable à l’ineptie.

J’ai le sentiment que je dois me préserver pendant un certain temps, et peut-être, si cela s’avère possible, retrouver mon cerveau d’avant.

1879 : Mort du joueur d’échecs Adolf Anderssen, l’un des plus grands représentants de l’école romantique.

Étudiant en mathématiques, puis professeur, il restera toujours amateur. Cet homme modeste, dont on dit que jamais il ne se fit d’ennemis, ce qui est un exploit dans le milieu échiquéen, est l’un des deux protagonistes de la fameuse partie dite L’immortelle, un chef-d’oeuvre combinatoire de l’ère dite pré-positionelle.

Jeudi 14 mars

Toujours malade, et épuisé. Et pourtant, il me faut terminer ce fichu travail car il ne me reste que peu de temps.

Je bois des litres de café pour tenir le coup, en conséquence de quoi je me tords en titubant entre les tables de mes collègues de bureau sur le chemin des toilettes.

Je joue tout de même, à l’occasion des nombreuses pauses que je suis contraint de m’octroyer, quelques partie d’échecs en ligne ; je les perds toutes en raison de mon état de faiblesse.

1728 : Rousseau, enfermé en dehors de la ville parce qu’il a trop vadrouillé dans les champs, quitte Genève à pied ainsi qu’il le raconte dans les Confessions. C’est le début de ses aventures.

Vendredi 15 mars

Chez le notaire, pour la signature du compromis de vente de la nouvelle maison.

Nous rencontrons les propriétaires, absolument charmants. Il s’agit bien d’une fratrie ainsi que nous l’avait appris l’agent immobilier ; leur soeur est morte subitement et ils sont encore endeuillés. Nous échangeons quelques propos de circonstance.

Le notaire procède à la lecture de l’acte sans que personne n’ait rien à signaler ou à ajouter.

Nous signons à tour de rôle, puis il collecte les adresses de courrier électronique pour, dit-il, envoyer les documents avec accusé de réception électronique car c’est beaucoup plus simple ainsi.

Devant son étude, nous parlons à nouveau avec les propriétaires actuels, qui se déclarent heureux que la maison revienne à des personnes sympathiques qui vont bien s’en occuper.

Je juge opportun de taire mon incapacité à bricoler.

– 44 : Assassinat de Jules César.

Il aurait, dans les jours précédents, ignoré plusieurs signes annonçant sa mort dont un rêve funeste de sa femme le matin même.

César s’était tout de même rendu au Sénat malgré son insistance pour qu’il n’aille pas au boulot. C’est la raison pour laquelle je prête toujours une grande attention aux rêves de Barbara ; je n’hésiterais en outre pas une seconde si elle me disait de ne pas aller travailler.

César s’écroule à 11 heures du matin, mais on ne débarrasse son corps qu’en fin de journée.

Fort heureusement, comme l’écrit Suétone à propos des conjurés : Presque pas un de ses meurtriers ne lui survécut plus de trois ans et ne mourut de mort naturelle. Condamnés tous, ils périrent tous, chacun d’une mort différente ; ceux-ci dans des naufrages, ceux-là dans les combats ; il y en eut même qui se percèrent du même glaive dont ils avaient frappé César.

Samedi 16 mars

Déjeuner à Cadillac, où l’agent immobilier nous confie les clés de la future maison, avec l’accord des charmants propriétaires.

Nous pourrons donc nous y rendre quand bon nous semblera, que ce soit pour d’ores et déjà entretenir le jardin, se rouler dans l’herbe, ou faire établir des devis pour les travaux auprès de différents artisans.

Je lis dans l’herbe tandis que Barbara gratouille je ne sais quoi dans le sol.

1935 : Mort du joueur d’échecs Aaron Nimzowitsch, fondateur de l’école dite hypermoderne.

Il fut longtemps mon joueur préféré après que j’ai lu son livre Mon système, dans lequel il développe ses passionnantes théories, approfondies dans Pratique de mon système.

Mon exemplaire du premier de ces deux livres revêt à mes yeux une importance particulière et toute sentimentale, puisque je le tiens de mon défunt frère qui me communiqua sa passion des échecs en même temps qu’il me donnait les premières bases du jeu.

Il en va de même pour Mes 60 meilleures parties, de Bobby Fischer, de L’art de jouer les pions de Hans Kmoch et des Idées cachées dans les ouvertures d’échecs de Reuben Fine.

Ceci explique probablement mon jeu quelque peu désuet, vintage, pour tout dire romantique, qui ne manque pas de surprendre mes adversaires plus au fait des nouveautés échiquéennes.

Dimanche 17 mars

Je renonce à accuser réception au notaire de son courrier électronique.

En fait de simplicité, il me faudrait scanner le recto puis le verso de ma carte d’identité, avant de me prendre en photo de face à l’aide de ma webcam, puis de tourner la tête de droite, puis encore de gauche, après quoi je pourrais cliquer sur un lien qui m’amènerait à une page où je pourrais enfin, après avoir accepté le courrier, télécharger son contenu et, éventuellement l’imprimer en cas de besoin.

J’imagine qu’il voulait dire que c’était plus simple pour lui ; je n’entends pas rentrer dans son petit jeu.

Vu un intéressant documentaire sur Kipling, évoquant les décès successifs de ses deux enfants, d’abord Joséphine en 1899, en mémoire de qui il écrit trois ans plus tard Histoires comme ça, puis John en 1915 lors de la bataille de Loos.

Après la mort de John il écrit : Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts / Dites-leur : parce que nos pères ont menti — Kipling avait aidé son fils à se faire accepter dans la garde irlandaise de l’armée britannique, car ce dernier voulait à tout prix s’enrôler bien qu’il fut réformé en raison de sa myopie.

Ce sentiment de culpabilité a certainement dû s’agréger à celui qu’il dut ressentir pour avoir survécu à la pneumonie que Joséphine avait contractée en même temps que lui. Combien de fois n’a-t-il pas dû se dire que c’était lui qui aurait dû être emporté, plutôt que celle qu’il surnommait sa Mieux aimée ?

180 : Mort de l’empereur philosophe romain Marc Aurèle, qui a notamment écrit : Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre.

Les fameux Alcooliques anonymes semblent s’en être inspirés pour leur prière de la sérénité, sans jamais citer Marc Aurèle ; un certain Reinhold Niebuhr en revendique même la paternité : il l’aurait écrite à la fin d’un de ses sermons.

Il est persuadé de l’avoir inventée, même s’il admet, dans sa grande sagesse, la possibilité que cette pensée soit apparue sporadiquement au cours des siècles.

Ce n’est qu’un sale voleur, voilà tout.

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