DU 1ER AU 19 AOÛT 2018

OÙ JE BATS GEORGE CLOONEY SUR LA CÔTE AMALFITAINE ET SUIS PLUS COURAGEUX QUE PHILIPPE JAENADA

Cher abonné,

Voici un fidèle compte-rendu de ce que j’ai vécu. Il est plus long qu’à l’accoutumée, mais ce fut une période riche en évènements, durant laquelle je voyageai et approchai même la mort.

Je m’applique en outre à combler mon retard.

1er août

En vue de mon prochain séjour en Italie, je m’inscris à un site internet mettant en relation des possesseurs de chiens et des dog-sitters.

La plupart des gardiens inscrits ne tiennent pas à jour leur calendrier de disponibilités, aussi j’enrage à la lecture des refus que j’essuie au motif qu’ils sont complets. Je leur fais vertement savoir.

Quelques heures plus tard je rencontre un certain Kévin. Il ne me parait pas être un déséquilibré, et il a déjà la garde de deux chiens : un gros bâtard nommé Gripsou et un vieux cocker dont j’ai oublié le nom.

Tout ce petit monde fait connaissance, c’est à dire que le vieux cocker tente de grimper Gripsou, qui tire comme un diable sur sa laisse afin d’approcher ma séduisante chienne, laquelle, goutânt peu le sexe de groupe, gronde en montrant les crocs.

Tout le monde finit par s’accorder, et ce sont bientôt des courses endiablées dans le jardin. Le vieux cocker peine à tenir la cadence mais il s’accroche, son bout rouge flamboyant dans son pelage noir.

Je rentre en trottinant, l’esprit tranquille.

Le nouveau canapé est livré sans encombre ; je m’étais encore inquiété pour rien. Cette fois c’était au sujet de ses dimensions : allait-il passer la porte ?

Le livreur m’apprend que de toutes façons, les mesures sont prises en comptant les pieds démontables. Il y avait donc de la marge.

Son travail achevé, assis au bar devant la tasse de café que je lui ai servie, il avise mon lave-vaisselle et affirme : Miele c’est une bonne marque. Cela me fait véritablement très plaisir. Je lui parle alors de mon frigo — qui n’est pas un Miele : je trouve qu’il chauffe excessivement du côté gauche. Cela ne l’inquiète pas.

Soulagement.

J’enchaîne avec mon vieux problème de surconsommation énergétique, que la compagnie d’électricité attribue à un appareil devenu fou. On dépasse malheureusement ses compétences en la matière, mais il se veut là aussi rassurant.

Naissance de Sophie Rostopchine, comtesse de Ségur.

Son père, gouverneur de Moscou, ordonne l’incendie de la ville, qui contraindra Napoléon à une retraite désastreuse.

Évidemment, il ne se fait pas que des amis auprès des habitants dont les maisons ont brûlé ; disgrâcié par le tsar, il est contraint à l’exil. En France, Sophie épouse Eugène de Ségur qui ne tarde pas à la tromper avec la servante.

Certains attribuent le comportement souvent hystérique de Sophie — crises de nerfs, longues périodes de mutisme durant lesquelles elle ne correspondait avec son entourage qu’au moyen d’une ardoise — à une maladie vénérienne que lui aurait transmise son époux volage.

D’autres, à la fréquentation de sa foldingue de mère.

2 août

Départ au milieu de la nuit pour la Campanie où je rejoins Barbara et les filles.

Je pique un sprint en direction de la gare pour attraper le car pour l’aéroport. Le chauffeur me désigne un autre arrêt. Nouveau sprint.

En sueur, je monte enfin à bord. Ma voisine écoute des dizaines de messages laissés sur son répondeur dans une langue africaine traînante et mélodieuse.

Je passe le contrôle des bagages sans coup férir — j’ai toujours une légère appréhension. Pas de répit, je pique un nouveau sprint gobelet en main, aspergeant de café aussi bien la moquette que mes vêtements.

L’embarquement, enfin : un homme attire mon attention : grisonnant, de petite taille, la cinquantaine, fines lunettes, il est chaussé de tongs et vêtu d’un bermuda camouflage et d’un maillot de rugby à manches courtes de l’équipe de Nouvelle-Zélande.

Dans son dos : un sac Quechua de belle facture. Glissé sous son bras : le magazine Chasse. Je le contemple avec admiration même s’il est chasseur : ilest parfaitement équipé pour barouder à Naples, notre destination.

J’en sais quelque chose, pour en avoir moi-même arpenté les rues dans l’inconfort en raison d’un excessif souci d’élégance.

À quoi pense donc l’hôtesse tandis qu’elle effectue sa chorégraphie avec un air si triste ?

Un homme revient des toilettes et passe à ma hauteur, dans une odeur de fraise chimique et d’excréments liquides.

Je refuse bien évidemment la barre chocolatée trop calorique que me propose le steward avec mon café soluble.

Le car qui doit me mener jusqu’à Sorrente part en retard ; je le note mentalement mais qu’importe, aujourd’hui je ne m’en irrite pas.

Je suis en Italie, je vis à l’heure italienne. De même lorsque le chauffeur marque des arrêts imprévus, anarchiques, le long du chemin pour laisser descendre des passagers ou en faire monter d’autres.

Un type à Vespa nous dépasse dans une grande descente, et il lâche les mains. Quelle audace, quelle façon italienne de faire les choses. Il faudra que j’essaye de lâcher les mains à Bordeaux, mais je n’ai pas encore ce bracelet qui fournit toutes indications utiles aux sauveteurs en cas d’accident : groupe sanguin, position quant au don d’organes, personne à contacter, etc.

Enfin je retrouve Barbara.

Les filles sont à la plage. Nous marchons dans les rues de Sorrente et arrêtons notre choix sur un restaurant à la terrasse ombragée de verdure. Le serveur me parle italien. Lorsque je lui demande de ralentir son débit, il s’excuse : il me pensait italien. Un rêve se réalise. Quant à Barbara, il la pensait grecque. Les grosses boules, lui dis-je.

Passage à l’agriturismo, d’où nous repartons bien vite à pied pour aller boire un verre au café du bourg le plus proche.

L’énorme chien de la propriétaire nous emboîte le pas. Je m’en amuse : quelle brave bête nous avons là. Bien entendu il n’a laisse ni collier, toujours cette façon italienne. Qu’à cela ne tienne, il rebroussera certainement chemin pour rentrer seul.

Mais au café, il commence à s’impatienter, renifle les consommations des clients, bouscule les enfants, et tout le monde pense qu’il s’agit de mon chien. Mon malaise grandit lorsqu’il gagne la chaussée et commence à aboyer sur les autres chiens.

Je me lève sous les regards réprobateurs des autres clients. J’ai envie de crier ce n’est pas mon chien mais je ne suis pas certain de la façon dont cela se dit en italien.

Je vis un cauchemar : je maintiens le chien par son énorme encolure afin qu’il n’égorge personne, mais il commence à s’agacer et me menace ; il refuse de bouger et continue d’aboyer.

Les passants offusqués se demandent évidemment comment on peut se rendre en ville avec un chien si gros et si mal élevé en liberté. Mais ce n’est pas mon chien.

Fort heureusement, Barbara a la brillante idée d’aller acheter une laisse et un collier tandis que je continue de maîtriser le molosse tant bien que mal.

Nous parvenons finalement à le traîner jusqu’à son domicile. La gérante de l’agriturismo n’a aucune considération pour le cauchemar que je viens de vivre. Lorsque je l’informe que le chien nous a suivis jusqu’au village, elle répond simplement : ah bon ?

J’en frémis encore. Il faudra que j’en parle à mon psychiatre car cet épisode compte, je crois, parmi les plus difficiles de mon existence.

Le soir, j’entame la lecture de La serpe, de Philippe Jaenada, sur les conseils de Barbara.

Le Velcro est breveté après son invention par sérendipité.

L’ingénieur éléctricien suisse George de Mestral en a eu l’idée en enlevant quantité de fruits de bardane* accrochées à ses vêtements et au pelage de son chien Milka après une partie de chasse en montagne.

Au microscope, il constate que les épines du fruit sont terminées par des crochets déformables qui se prennent dans les poils et tissus à boucle, avant de reprendre leur forme initiale une fois arrachés.

Il a alors l’idée de créer un système de fermeture rapide.

Qu’il est étrange de penser que sans le chien Milka je n’aurais jamais pu acheter, lors d’un voyage en Hongrie, ces fantastiques chaussures à scratch que j’ai conservées des années durant.

* Plus communément appelées petites bouboules.

3 août

Départ pour une plage privée.

En réalité c’est une immense terrasse peuplée de chaises longues à l’ombre d’auvents qui surplombe la mer, à laquelle on descend via un chemin bétonné.

L’endroit est agréable, on dispose même de petits casiers où placer son téléphone durant la recharge — le fil est fourni — afin de pouvoir se prendre en photo toute la journée et amortir le tarif élevé bien que forfaitaire.

Le problème, c’est le volume de la musique et sa piètre qualité. D’autant que le personnel s’empare du micro pour se mettre à chanter servilement en russe lorsque débarquent d’un gros bateau des milliardaires moscovites.

Nous autres venus par la terre, pour qui ils avaient déjà peu d’égards, ne comptons alors plus pour rien aux yeux des plagistes ; ils n’ont cure de troubler notre quiétude et s’humilient pour quelques pourboires, peut-être même versés en roubles, par ces types ventripotents en slip de bain accompagnés non pas de mannequins russes, comme on pourrait s’y attendre, mais de leurs grosses épouses dont seul le visage est refait.

Mais quel plaisir de retrouver la Méditerranée.

Je bats des records d’apnée naturelle ; il me semble bien descendre plus profondément qu’à Bali, où je m’étais pourtant endommagé une oreille.

Je me croirais revenu au temps du club d’apnée que j’avais fondé, en Suisse, dans la piscine d’un ami, et dont j’étais l’unique membre : Les dauphins Vaudois.

Fatigué par mes exploits je reprends place sur ma chaise longue.

C’est alors que Barbara me parle d’un homme, descendu d’un beau bateau deux jours plus tôt avec ses deux fils, pour venir à la nage effectuer de magnifiques plongeons depuis cette terrasse.

Il serait, paraît-il, le sosie de l’acteur américain George Clooney. Sasha précise : en écartant les bras en plus. Ils écartaient les bras tous les trois. Judith et Barbara confirment dans un soupir.

Je me lève et me dirige vers la rembarde afin de mesurer la hauteur : la tête me tourne, mais je parviens heureusement à dissimuler mon vertige.

Plus tard, alors que je fais mon possible pour oublier cette histoire, j’avise un panneau interdiction de plonger. Je suis tout à la fois encore plus impressionné et furieux. Impressionné que George Clooney se joue ainsi des règles, et furieux car si tout le monde faisait la même chose, et bien le monde sombrerait dans le chaos voilà la vérité.

Plus que tout, je suis jaloux qu’on puisse être tellement cool que le personnel ne proteste pas lorsque l’on fait quelque chose d’interdit.

Lecture de La serpe toujours.

Dans le plus pur style Jaenadien, avec les parenthèses énervantes et tout le tralala.

Évidemment, je suis sensible à sa façon de raconter les petites choses de sa vie. Je ne l’avais pas lu depuis longtemps, depuis son second livre je crois, une histoire de cosmonautes qui devenait n’importe quoi.

Satisfaction de constater que Jaenada se noie dans un verre d’eau — une histoire de voyant qui s’affiche sur le tableau de bord de la voiture de location. Il doit refaire la pression des pneus.

J’ai vécu une telle mésaventure il y a peu de temps, et cela m’a plongé dans une angoisse similaire à la sienne : cependant, la situation était bien plus critique puisque, une fois la pression refaite, le voyant était toujours allumé. Il fallait en sus réinitialiser l’ordinateur de bord.

Et j’imagine la tête qu’il aurait fait si, en outre, comme cela m’est arrivé lors du même trajet, les barrières du péage s’était levées toutes seules à son passage, entraînant une foule de questions : qui allait payer la note ? fallait-il contacter le propriétaire de la voiture ? comment désactiver le boîtier ?

Dans le doute, j’étais sorti de l’autoroute dès que possible, rallongeant mon trajet mais satisfait d’avoir réglé la question si rapidement et efficacement.

Oui, j’aurais bien voulu voir Jaenada dans une telle situation.

Au moment de quitter la plage, l’employé énervant me tend une note faramineuse et suspecte ; ce serait bien le diable en effet si le total de nos consommations était un compte rond.

Je le soupçonne d’avoir triché, et comme pour justement dévier mon attention de son forfait, il me demande en désignant ma montre : you run Sir ? Je lui réponds : oui sometimes. Puis il insiste pour savoir si c’est le modèle qui permet d’écouter de la musique. Qu’est-ce donc que cela, un cardio-fréquencemètre permettant d’écouter de la musique.

Il inventerait n’importe quoi pour dissimuler son crime.

Sur le chemin du retour je goûte dans un estaminet du bord de mer un cafe del Nono. Je me prépare à interroger le cafetier sur ce Nono qui a eu la belle idée de cette délicieuse recette, lorsque Barbara me donne le fin mot de l’histoire concernant le compte rond du voleur : il s’agissait en réalité d’un forfait comprenant les consommations. J’enrage de n’avoir pas consommé plus d’aqua frizzante.

Le soir, dîner dans le restaurant multi-étoilé Don Alfonso.

Barbara m’y avait invité pour mon anniversaire il y a quelques semaines. C’est, ce soir comme alors, un véritable délice.

Certains membres du personnel nous reconnaissent, ce qui est je dois le dire l’un des grands plaisirs de ma vie. Le fils du fondateur pourtant, passant de table en table, ne s’attarde pas en notre compagnie. C’est donc avec déplaisir que je le vois passer beaucoup de temps à la table de clients originaires de pays du Golfe, qui viennent d’arriver dans des tenues indécentes et de mauvais goût et qui se photographient pendant le dîner quand ils ne regardent l’écran de leur téléphone.

De véritables barbares, ni plus ni moins. Que l’on puisse les accueillir dans ce temple de la cuisine transalpine, passe encore, mais que l’on se comporte aussi servilement avec cette sorte d’individus, c’est autre chose. Après le personnel de la plage privée qui chantait en russe pour brosser le poil des milliardaires c’en est trop.

Est-ce donc là tout ce qui reste du fier peuple de Campanie ? Qu’est-il arrivé aux descendants des courageux légionnaires romains à qui l’on conférait des terres en ces lieux enchanteurs en récompense de leurs glorieux services ?

Je règle la note sans encombre, m’étant psychologiquement préparé à tenir le coup au moment fatidique.

Nouvelle visite — réservée aux clients sympathiques — de la cave à fromages située au fond d’un très long tunnel étrusque, qui donnait sur la mer afin de faciliter la fuite en cas d’attaque. Puis nouvelle visite des cuisines, et chaleureuse poignée de main au chef.

La serpe, et toujours Jaenada qui raconte sa vie : quel petit poseur.

Décès de l’écrivain russo-anglais Joseph Conrad. Au coeur des ténèbres : glaçant.

 4 août

En route pour une petite crique peu fréquentée. La descente, longue, difficile, laisse présager de grandes souffrances au retour.

Halte dans une formidable petite chapelle où je me recueille, et nous voici enfin sur la grève.

Le lieu, enchanteur, n’est souillé que par la présence d’un père avec ses deux garçons, un adolescent efflanqué et un pré-adolescent rondouillard qui alterne dans l’eau cris rauques et aigus dont l’écho rebondit sur les falaises qui entourent la crique ; on y devine les vestiges d’un village troglodyte.

Suant et soufflant d’abondance je me dirige vers l’eau fraîche et bienfaisante, manquant dans ma précipitation de me baigner avec ma carte bleue.

Sensation délicieuse. Je me prends à rêver que je vis non loin, que je me baigne chaque matin après mon jogging jusqu’à la crique, avant de remonter m’occuper de mes oliviers qui donneraient la si bonne huile que je vendrais en quantité limitée.

Ou, plus vraisemblablement, de me recoucher avec un bon livre.

Ou peut-être ici-même, dans une habitation troglodyte rénovée ? Après tout, j’aperçois une grille sur l’une d’elles, donnant sur la plage. Quel genre de privilégié peut donc posséder la clé d’un local troglodyte en ces lieux ? Je dis à Barbara : imagine la classe d’avoir la clé, ça veut dire que tu es vraiment du coin.

Un jeune couple arrive, qui croit bénéficier d’une véritable aubaine en tombant sur des billets de banque entre les galets : je leur fais signe que ce sont les miens ; je me suis simplement baigné avec, et les ai mis à sécher au soleil.

Ils s’équipent alors pour pratiquer le snorkeling mais laissent tomber bien vite cette idée. Ils se rendent à mi-falaise ; l’homme saute dans l’eau tandis que la fille hésite. Elle hésite longtemps. C’est manifestement un défi qu’elle s’est lancé. Elle hésite toujours. L’homme la rejoint et l’encourage. Il mime pour elle les mouvements qu’il lui faudra accomplir afin de retomber dans l’eau. A le voir gesticuler, ce qui me semblait si simple paraît soudain bien compliqué. D’ailleurs malgré sa pantomine elle hésite toujours et se met même à pleurer.

Un élégant bateau arrive du large.

Barbara me dit d’un air malicieux, comme on le fait lorsque l’on voit passer quelqu’un qui ressemble de très loin à une vedette, ou à une connaissance commune, mais dont on sait pertinemment que ce n’est pas elle, car de là proviendra l’effet comique : tiens mais c’est George Clooney je reconnais son bateau.

Je feins de ne pas comprendre. Mais si tu sais le type qui plongeait en écartant les bras. Le bateau continue de se rapprocher et voici que se produit l’impensable : c’est vraiment George Clooney — je veux dire : le plongeur contrevenant, pas l’acteur américain.

Je suis sidéré face à ce petit gros : même en jouant au jeu des faux sosies, je ne vois pas le rapport. Évidemment, pour peu que je l’aie été, à ce stade je ne suis plus jaloux du tout. Il a beau arriver à la crique avec son beau bateau, plonger à la plage privée en écartant les bras, rien à faire.

Il se jette lourdement à l’eau et nage sans élégance jusqu’au rivage pour finalement sautiller maladroitement vers la maison troglodyte protégée par une grille cadenassée — à présent, tous mes sens sont en alerte.

Danny DeVito se campe devant la porte, et voici qu’il se saisit d’une clé sortie de je ne sais où, de son slip de bain bleu probablement, et la glisse dans le le cadenas.

Je n’en mène pas large, surtout quand Barbara, goguenarde me lance : tiens, il a la clé ; il doit être du coin.

Et cela expliquerait le fait qu’on le laisse plonger sans le verbaliser depuis la terrasse de la plage privée, ajoutai-je en moi-même. Je détourne le regard et serre les mâchoires.

Sur la falaise, la femme hésite toujours à sauter. Depuis le temps que j’attends, je n’imagine pas louper le moment fatidique. Pourtant, je me retourne nerveusement vers Danny DeVito qui continue de farfouiller je ne sais quoi avec son cadenas.

Puis je reviens à la femme.

Puis au cadenas.

Je finis par ne plus savoir où donner de la tête.

Finalement la femme renonce, elle ne sautera pas. Ils reviennent s’allonger sur la plage à côté d’un autre jeune couple, tout à fait indécent celui-ci.

J’ai tout mon temps pour regarder Danny DeVito. Les minutes passent et il ne parvient toujours pas à ouvrir la grille, à tel point que je prends un air narquois pour dire à Barbara : je devrais peut-être aller lui donner un coup de main non ? — suprême humiliation lorsqu’on connait mes manières d’empoté.

Danny DeVito finit par remarquer que je le regarde avec insistance. Je lui mets la pression, comme on dit en matière de sport. Et cela fonctionne, il me lance des regards anxieux et intermittents. Enfin, il parvient à ouvrir le cadenas. Il entre dans ce qui ne semble être qu’un local technique, y farfouille je ne sais quoi, le referme et reprend la direction de son bateau à la nage.

Tout ça pour ça.

Mais il ne veut pas mouiller la clé — peut-être ses difficultés à ouvrir le cadenas provenaient-t-elles justement de la rouille — et il nage stupidement, le corps bien droit, la tête hors de l’eau, la clé à bout de bras, comme un sauveteur — un sauveteur de clé.

Je me bidonne et Barbara hausse les épaules.

Remontée difficile de la crique, émaillée de nombreuses pauses, puis un café du Nono bien mérité, à la terrasse où l’on semble m’avoir pardonné l’épisode du chien.

Alors que je me demande à haute voix si Hans Castorp va revoir Clawdia Chauchat dont il est tombé amoureux, Barbara me dit tout de go : ah ben non. Une autre fois, elle m’avait dit que Anna Karénine passait sous un train.

Peut-être devrais-je arrêter de lui parler des livres qu’elle a lus.

Naissance de l’écrivain norvégien Knut Hamsun.

 5 août

C’est déjà le retour en France.

Je charge la voiture comme un pater familias, direction Lucques où nous passerons la nuit afin de couper le trajet en deux.

Sur place nous héritons d’une très belle chambre, une suite luxueuse même, car l’hôtelier auprès de qui nous avions d’abord réservé s’était emmêlé les pinceaux : sa chambre, en réalité, n’était pas libre. Il nous a donc dégoté celle-ci chez un confrère, sans supplément de prix.

Je suis un prince italien.

Dîner en ville chez un restaurateur tatoué puis balade nocturne dans Lucques. La ville est parfaite et, comme toujours, je regarde les annonces dans les vitrines des agences immobilières.

Quand je pense qu’il y a encore des gens pour se rendre à Rome ou à Florence plutôt qu’ici.

Naissance de Joseph Merrick dit Elephant man.

J’ai vu le film en accéléré car il fallait restituer la cassette VHS au vidéo-club une heure plus tard alors que le film dure le double de temps.

Depuis, j’imagine toujours Joseph Merrick en hyperactif.

6 août

Course à pied matinale autour des remparts de Lucques.

Nous optons pour un trajet sans étapes jusqu’à Bordeaux.

En chemin, une série radiophonique sur la fuite du roi à Varennes.

Je m’écrie à plusieurs reprises : bande de fous, qu’avez-vous fait ? Le roi était si gentil. Je suis sûr qu’avec son coeur d’enfant, il était tout heureux de se déguiser pour le voyage.

Lors d’une pause je grimpe à un réverbère, suscitant l’admiration de mes proches. Puis la fatigue me conduit à recourir à un excitant.

Un dernier café du Nono* sur l’autoroute avant de passer la frontière.

Indépendance de la Jamaïque.

* C’est ici que j’ai pris conscience de ma terrible méprise en voyant la carte : il s’agit en réalité du cafe del nonno, le café du grand-père.

7 août

L’oranger du patio est malade, il perd ses feuilles. Barbara dit que c’est peut-être parce qu’il a été trop arrosé. Je regarde ailleurs en tripotant les premiers objets qui me tombent sous les mains. Jah me pardonne, il avait l’air d’avoir soif.

Renseignements pris, c’est un méchant champignon, la fumagine, qui l’affecte.

Il s’agit désormais de lui rincer les feuilles une par une avec un chiffon enduit de savon noir avant de pulvériser une décoction à base d’ail.

Tel un chérubin fatigué par le long voyage de retour, je m’endors dans le filet de type catamaran qui surplombe l’oranger, juste au dessus de la tête de Barbara qui essuie les feuilles.

Le soir nous visionnons un film avec Vincent Lindon qui parle de l’hystérie.

Au lit, alors que nous creusons la question en menant quelques recherches sur internet, nous convenons que je suis hystérique.

Naissance de l’athlète éthiopien Abebe Bikila, deux fois vainqueur pieds nus du marathon olympique.

 8 août

Je dépose Barbara à l’endroit, éloigné d’une heure de Bordeaux, où elle va passer dix jours à méditer une dizaine d’heures chaque jour, dans un silence total, interdiction de parler, un peu comme dans un monastère dans lequel on n’aurait pas droit aux livres non plus — et aux téléphones encore moins.

Il y a cependant un numéro d’urgence pour la joindre, par exemple si je devais lui demander si elle n’aurait pas vu mes lunettes de soleil ou ma casquette un jour où il y aurait vraiment beaucoup de soleil et où je devrais impérativement sortir.

Au retour, je frôle de justesse la panne d’essence.

J’imagine le visage décomposé de Jaenada s’il était à ma place et cela me donne du courage.

Napoléon part en exil pour l’île de Sainte-Hélène.

Jah merci je n’étais pas vivant, mon coeur se serait brisé en mille morceaux.

Coïncidence, c’est également l’anniversaire de la première transplantation cardiaque japonaise.

La toute première tentative avait été menée par un américain et pris la forme d’une xénogreffe : on avait transplanté un coeur de chimpanzé chez un patient souffrant d’une grave insuffisance cardiaque.

Le coeur n’avait fonctionné qu’une heure. Je suis terrifié par les xénogreffes depuis L’île du Docteur Moreau.

 9 août

Satisfaction d’entendre se faire étriller à la radio un ami et compagnon de voyage de Sylvain Tesson.

Ce n’est bien évidemment pas pour cela qu’il se fait critiquer, mais pour son oeuvre : il est écrivain lui aussi.

Je dois dire qu’à l’écoute de certains extraits, c’est bien mérité.

Un bémol cependant : cela réhausse un peu Sylvain Tesson, dont la nullité passe alors au second plan.

Cet ami, ce Cédric Gras, il doit certainement l’emmener partout avec lui comme copine moche.

À propos de Tesson toujours, j’ai lu un article dans lequel il disait des choses fantastiques auxquelles personnes n’avait jamais pensé, telles que, en substance : les étoiles c’est mieux que le smartphone. Il est réellement de la lignée des Thoreau, Leopold, moi-même.

Film avec William Shatner dans lequel des araignées, poussées par l’usage intensif et irresponsable de pesticides, fuient le désert où elles ne trouvent plus de nourriture pour s’attaquer aux troupeaux puis aux humains.

Étonnament bon, et délicieusement désuet. J

e le signale au journaliste Alexandre H. que je sais amateur de séries B ; il me répond qu’il l’a déjà vu, bien entendu, et qu’il a beaucoup aimé. Quel bel esprit que le sien ! D’autant que lors d’un récent passage à Bordeaux, il est allé visiter l’exposition Jack London au Musée d’Aquitaine, exposition dont j’avais parlé dans une précédente info-lettre, et qu’il lit même ce fantastique roman qu’est Martin Eden.

J’ajoute à cela qu’il est allé se recueillir devant le cénotaphe de Montaigne.

L’écrivain Étienne de la Boétie tombe malade.

10 août

Grégoire D., auteur de questions pour les jeux télévisés, est de passage à Bordeaux.

Nous sommes amis depuis plus de trente ans. C’était le temps du minitel — celui des forums de discussion, avant les sites pornographiques en 3615 quelque chose.

Nous comptions parmi les plus jeunes sur ces espaces libres et avions fini par nous rencontrer dans la vraie vie.

Nous nous remémorons les pseudonymes des uns et des autres devant un couscous, et faisons ce triste constat : beaucoup sont morts aujourd’hui, du sida, d’un cancer ou de leur dégoût de la vie.

Un jour prochain, nous serons les derniers à pouvoir raconter cette aventure conviviale et télématique du début des années quatre-vingt, comme ces anciens combattants grabataires qu’on sort du frigidaire le 14 juillet.

Il faudrait écrire quelque chose, mais nous sommes trop feignants pour cela. Philippe Jaenada alias Koka comptait d’ailleurs lui aussi au nombre de ces noctambules s’acquittant de notes de téléphones faramineuses. Il me semble bien l’avoir insulté, une fois.

Il devrait s’y coller, après tout c’est lui l’écrivain.

Je fais part à Grégoire D. de mes inquiétudes quant à la santé de Jaedana : il a grossi, ne semble pratiquer aucun sport, et puis tout ce whisky qu’il boit. Mais La serpe : très bon livre pour autant que je puisse en juger.

Durant la promenade, le chien snobe comme d’habitude la vieille chienne fatiguée que nous croisons souvent dans le quartier.

Je comprends alors que mon chien est âgiste et je lui fais la morale.

La flotte de Magellan quitte Séville pour entamer son grand voyage autour du monde — circumnavigation.

11 août

Je me demande comment Barbara a vécu son premier jour de méditation intensive, coupée du monde.

Ce qui est certain, c’est que cela a du lui faire du bien de ne pas m’avoir sur le dos.

Je continue son oeuvre : j’essuie délicatement les feuilles de l’oranger dans des positions acrobatiques, car je me suis lancé le défi de ne pas utiliser d’escabeau.

Sasha passe à l’improviste : elle a un chagrin d’amour.

Quel temps que celui de l’adolescence, tout est plus intense. Je la console en lui récitant du Rimbaud, tandis que son téléphone continue de faire bip bip au rythme des notifications.

Naissance de la romanière britannique Enid Blyton, inoubliable auteur du Club des Cinq et du Clan des Sept.

Et, bien évidemment, de la série des Oui-Oui dont j’ai l’impression à chaque rentrée littéraire que beaucoup d’auteurs ont entrepris de la continuer.

 12 août

J’offre un saucisson à Jean-Jacques R.

Un inconnu me salue pendant que le chien défèque.

Cela m’arrive souvent et me hante longtemps après-coup. Une fois un homme m’a salué devant le restaurant dans ma rue, avec une telle chaleur, un tel enthousiasme, que je doute qu’il se soit trompé. J’ai du tout simplement oublier qui il était, et cela me tracasse depuis des années à présent.

Mort de Wilhelm Steinitz, premier champion du monde officiel du jeu d’échecs après avoir révolutionné la conception du jeu.

Il fallait voir toutes les brillantes combinaisons de ses romantiques contemporains se briser contre sa muraille de pions.

Il avait inventé le jeu positionnel.

C’était bien la peine, pour finir fou et défier Dieu en lui laissant un pion d’avance.

Toujours pas écrit mon grand roman sur les échecs. Toujours pas écrit aucun roman.

 13 août

Activité physique et intellectuelle réduite.

La vie bordelaise me fait somber dans la mollesse, ce ne sont que séries télévisées, siestes sur le nouveau canapé et courtes sorties à des heures calculées en raison de la chaleur étouffante.

De lecture, d’écriture, point.

J’ai même arrêté la gyria car tout me paraît épuisant. Je devrais bien sûr repartir dans la forêt avant de sombrer définitivement, mais je suis justement trop mou.

Mort de Tigran Petrossian, champion du monde d’échecs.

Surnommé le boa constrictor pour sa propension à encercler son adversaire, le priver d’espace et de liberté de mouvement. Ennemi juré du dissident Kortchnoï.

14 août

Ils remballent enfin la Plaie des sports.

Je me suis fait violence et j’ai décidé de regagner la maison dans la forêt.

Fatigué. Il me faut trois cafés sur l’autoroute pour pouvoir me remettre en route.

Je suis parti sur un coup de tête, oubliant ma gyria et ma clarinette.

Une fois sur place, je garnis la bibliothèque avec des livres ramenés de Bordeaux où j’en ai trop.

J’avais dans l’idée de n’emporter que les mauvais livres, ceux que je ne voulais plus voir dans mon salon, mais je n’ai pas de mauvais livres. Si ce n’est un ou deux qu’on m’a offerts.

Les plantes ont souffert de la canicule et je multiplie les aller-retours à la pompe pour tenter de les sauver.

Un loir a laissé des petites crottes partout sur le tapis.

Une chouette se met à hululer à minuit pile.

Dans la pièce voisine, j’entends les griffes du chien sur le parquet ; il poursuit une guêpe mal en point que j’ai croisée dans la journée.

Je reprends la lecture de la Montagne magique : Hans Castorp, que j’avais laissé pris dans une tempête de neige, finit par s’en tirer et regagner le sanatorium.

Des coups de feu dans la nuit : un homme qui massacre sa famille ?

Je repense à Grégoire G. qui me disait l’autre soir qu’il avait entretenu une relation épistolaire avec la femme du tueur Xavier Dupont de Ligonnes avant le drame.

Accident mortel pour l’actrice française Janie Marèse.

Son partenaire à l’écran, Georges Flamant, en était tombé amoureux sur un tournage et l’avait emmenée faire un tour de voiture.

Mais il sait à peine conduire, dérape sur les gravillons d’une route près de Sainte-Maxime, et tue son amie.

Le milieu du cinéma, qui a beaucoup de mal à lui pardonner, le tient à l’écart.

À la fin de sa vie, il dira ses regrets : J’ai une envie douloureuse de jouer au cinéma, à la télévision. J’ai été le Delon d’avant-guerre et je pourrais encore prouver beaucoup. Au début de ma carrière, tout m’a réussi. Les femmes m’ont tourné la tête. Je n’avais pas compris que le cinéma était un métier. Je ne prenais pas ça au sérieux. J’ai traversé la vie en amateur. Maintenant j’ai compris, car ce qui a le plus compté dans ma vie ce sont les échecs.

 Évidemment, s’il joue aux échecs au lieu de s’investir sans son métier; 

15 août

Explication des tirs nocturnes d’hier : il s’agissait d’un tueur impatient qui n’avait pu attendre le matin. C’est aujourd’hui déjà la reprise de la chasse au sanglier.

Dans la matinée, les chasseurs rôdent autour de la maison et l’atmosphère de la forêt change du tout au tout.

Plus un bruit d’animal sauf, bien entendu, les aboiements des chiens dressés par ces brutes.

Mon propre chien, tout surpris d’entendre cela, court dans leur direction et aboie à son tour pour leur signifier qu’ils se trouvent sur son territoire.

Je le rappelle bien vite, car nombreuses sont les histoires de chasseurs tirant sur les chiens d’autrui.

Nous restons enfermés et j’étudie l’art de tendre des pièges mortels.

Lorsque qu’ils ont regagné les tavernes, je pars pour une longue course.

Je cours sur le bas-côté d’une longue route nouvellement refaite lorsque les pompiers passant à ma hauteur font aller leur sirène comme pour me dire : tu peux faire un malaise, nous sommes là tout proches.

Je m’égare, comme à l’accoutumée, mais cette fois je vais bien plus loin que les autres fois, et la variété des terrains, des paysages, me procure un sentiment de liberté.

Je passe devant une souris écrasée sur le bitume.

Je retrouve la maison fatigué, les tendons douloureux.

L’eau froide de la pompe me fait revivre.

Séquelles de mon séjour à Bordeaux : je suis venu dans la forêt avec quelques films à regarder.

Je me désteste.

J’en choisis un, tiré d’une histoire vraie, sur un malade de la sclérose en plaque qui décide de faire un triathlon très exigeant.

Je m’identifie au personnage.

Bataille de Roncevaux.

Un jour, à Ronceveaux, nous étions en terrasse Barbara et moi lorsque trois hommes prirent place à une table voisine.

Chacun d’entre eux était d’un chic différent et parfait.

16 août

Six heures du matin : nouveaux bruits de lutte dans la chambre voisine.

Je me lève ensommeillé et je trouve le loir agonisant sur le plancher.

Le chien s’enfuit avant de se faire tancer. Je ferme la porte derrière lui.

Le loir est pris de convulsions, il n’y a plus rien à faire.

Je retourne me coucher, remettant à plus tard le triste moment où il faudra aller l’enterrer auprès de ses amis.

Le jardin se transforme en véritable cimetière à loirs.

J’imagine rapidement l’histoire d’un enfant qui construit une cabane à cet endroit et qui y fait des cauchemars, peu à peu il est possédé par les loirs, un peu comme ces histoires éculées de maisons construites sur un ancien cimetière indien.

Je me lève un peu plus tard.

Stupéfaction, le loir n’est plus là.

Je vérifie la porte : à moins de l’avoir refermée derrière lui, le chien n’est pas venu emporter la pauvre bête. Il ne reste à l’endroit où elle gisait que des traces de sang et quelques excréments. Et sa queue arrachée, que j’avais dans la pénombre prise pour des moutons ramenés de sous le lit durant la bagarre.

Je finis par le retrouver terré, tremblant dans un coin de la pièce où il a réussi à se traîner.

L’espoir renaît un court instant puis s’envole lorsque j’examine le petit être de plus près : il semble souffrir terriblement, sa respiration est saccadée, il n’a même plus la force de se traîner jusqu’à un endroit où il serait abrité de la lumière, et ses yeux, faits pour la vie nocturne, doivent le torturer.

Je n’ose le déplacer de peur de provoquer une attaque cardiaque.

Je cherche longtemps un récipient adapté pour qu’il puisse boire, car il n’est manifestement pas en état de se hisser sur ses pattes pour boire dans un bol, par exemple. Je finis par opter pour le couvercle d’un yaourt — consigné mais qu’importe, il faut le sauver à tout prix.

Lorsque je retourne le voir en fin de journée, ll a bougé de quelques centimètres : ses pattes antérieures reposent dans le couvercle dont l’eau s’est répandue sur le parquet. Il respire toujours de façon saccadée.

Je l’observe attentivement : comment a-t-il pu survivre à ses spasmes d’agonie ? Il est désormais sans queue : pourra-t-il grimper murs et parois, sauter comme avant ?

Après dîner je me mets en tête de le capturer délicatement afin de le mettre dehors. Je repars au matin, et il ne peut rester enfermé dans la maison.

La petite boule effrayée cavale dans les deux chambres, se terre sous les lits, sous les armoires, si bien que je renonce à l’effrayer d’avantage et remets la capture au lendemain.

Après tout, il fait déjà nuit et puisqu’il y voit mieux, peut-être sortira-t-il de lui-même par la fenêtre ouverte sur la forêt ?

Et de fait, quelques minutes plus tard, il me semble bien entendre un bruit ténu dans la toiture.

Je me plais à penser qu’il a regagné son logement de loir. Peut-être va-t-il survivre, contre toute attente. Il faudrait certainement faire un film sur lui, comme celui dans lequel un acteur américain se fait manger par un ours, survit, et se venge des comparses qui l’ont laissé pour mort.

Au moins aurai-je écrit une partie de son histoire. Deviendra-t-il une légende pour le peuple loir ?

Affaire de Hautefaye en Dordogne, non loin d’ici. Alain de Monéys est lynché par une foule qui l’accuse d’être un traître et un Prussien.

17 août

Je pousse un cri en souvelant l’oreiller : le loir s’est glissé dessous.

Me voici dans l’obligation de tenter de le capturer de nouveau, mais à peine s’est-il jeté au bas du lit qu’il court se cacher.

Je laisse tomber : je le laisse là, à l’abri, en prenant soin de garder portes intérieures et fenêtres ouvertes afin qu’il puisse circuler librement dans la maison, et même regagner la toiture si d’aventure il recouvrait ses forces. Avec cela de l’eau dans une coupelle, et pour la nourriture les insectes de la maison feront l’affaire, je suppose.

Dans la voiture, je me demande si je retrouverai un cadavre la prochaine fois que je reviendrai.

Les hôtes que je reçois en location de courte durée à Bordeaux m’offrent une sorte de pâte sucrée végétalienne, produite non loin de l’endroit où ils résident en Inde.

J’en suis très touché. J’ai envie de leur offrir quelque chose moi aussi, mais je n’ai qu’un vieux saucisson oublié par l’un de leur prédécesseurs.

De nouveau, et à peine arrivé, la mollesse physique et intellectuelle bordelaise.

Naissance de Davy Crockett.

Il existe une photo polaroïd de moi, enfant, déguisé en Davy Crockett, tenant un poignard à la main dans une attitude menaçante et, bien entendu, feinte pour la photographie.

Le déguisement est imparfait malgré la toque et la tunique très réalistes, en ce sens que je suis chaussé de bottes de plastique.

Naissance de Marcus Garvey, prophète rastafarien.

18 août

Ménage dans la maison en prévision du retour de Barbara le lendemain.

Voici que je reçois un message d’elle au sortir de ma douche, que je prends froide pour éviter de me ramollir complètement.

Je pensais que les résidents ne rompraient pas le silence avant le lendemain, aussi est-ce une véritable surprise.

Grande joie de nous parler.

Après cela les corvées ménagères se font plus légères, je les enchaîne avec virtuosité.

Je termine d’essuyer les feuilles de l’oranger qui ne les perd plus. Il est peut-être sauvé, comme le loir.

Je prends soin d’opérer lorsque nos hôtes sont absents afin qu’ils ne me confondent pas avec un athlétique gibbon gris, car je n’utilise toujours pas d’escabeau.

Mort de La Boétie. Montaigne inconsolable. Il raconte :

Mon frère, me dit-il, tenez-vous auprès de moi, s’il vous plaît. Et puis, […] il prit une voix plus éclatante et plus forte, et donnait des tours dans son lit avec tout plein de violence […] Lors entre autres choses, il se prit à me prier et reprier avec une extrême affection, de lui donner une place : de sorte que j’eus peur que son jugement fût ébranlé. Même que lui ayant bien doucement remontré qu’il se laissait emporter au mal, et que ces mots n’étaient pas d’homme bien rassis, il ne se rendit point au premier coup, et redoubla encore plus fort: Mon frère, mon frère, me refusez-vous donc une place? Jusques à qu’il me contraignît de le convaincre par raison, et de lui dire, que puisqu’il respirait et parlait, et qu’il avait corps, il avait par conséquent son lieu – Voire, voire, me répondit-il lors, j’en ai, mais ce n’est pas celui qu’il me faut; et puis, quand tout est dit, je n’ai plus d’être. Dieu vous en donnera un meilleur bientôt, lui fis-je. Y fusse-je déjà, mon frère, me répondit-il, il y a trois jours que j’ahanne pour partir.

Est-il besoin de préciser que je me suis recueilli devant la maison de La Boétie à Sarlat ?

 19 août

Joie de retrouver Barbara même si elle porte un sarouel.

Nous partons dans la foulée pour une randonnée accompagnés du chien. Nous pique-niquons avant le départ, et le chien en profite pour poursuivre un lapin qu’il rattrape sans peine.

L’aubergiste nous apprend que ledit lapin est malade, ce qui explique qu’il ne court pas vite. Je suis tenté de lui dire que même s’il courait vite, mon chien pourrait le rattraper.

L’aubergiste ramasse le lapin apeuré avec une fourche et le dépose au loin.

Je suis pris de colique durant la randonnée, et le muscle releveur de mon pied me fait souffrir. Nous faisons halte au bord d’un ruisseau : plusieurs libellules viennent nous saluer. Nous longeons un élevage de biches destinées je crois à être lâchées pour le plaisir des chasseurs qui parlent de contrôle de la population animale sauvage.

Alors que nous sommes de retour à l’auberge, un homme corpulent se lève avant moi pour faire démonstration de sa force en aidant l’aubergiste à déplacer un fût de bière.

Je reste à l’affût pour le cas où il y en aurait un autre à déplacer.

À nouveau je manque de me trouver en panne d’essence. Je rate la sortie d’un rond-point et la station s’éloigne de plusieurs centaines de mètres.

Je songe à ce peureux de Philippe Jaenada pour me donner une contenance. Pas question de fondre en larmes devant Barbara.

Celle-ci a adopté un rythme monastique durant son séjour : nous nous couchons aux aurores.

Naissance de Nanni Moretti, acteur et réalisateur italien, pilote de Vespa à vitesses manuelles comme il se doit.

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